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COURS
D'HISTOIRE
MODERNE.
(COUHS DX 1829.)
Cibraivif îif |3icl)on d Wx^xtv-
DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETEPaiE ,
SUIVIE DE l'histoire DE LA RESTAURATION.
PAR. M. GUXZOT.
Cet ouvrage formera cinq volumes in-8, dont deux paraissent.
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IMPRIMERIli DE A. UAUiUliK
,.if d« Miu-..ii, s..«;., 11. ■:•
Gi^c>*5i^^
COURS
D'HISTOIRE
^ MODERNE,
PAR M. GUIZOT,
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES I^ETTRES UE PARIS.
HISTOIRE
l.A CIVILISATION EN FRANCE,
DEPUIS LA CHUTE DE l'eMPIRE ROMAIN
jusqu'en 1789-
TOME III.
PARIS,
PÎGHON ET BIDISR, ÉDITEURS,
UmiAintSCOWMlSSlONNAlUES, SUCC'SSEtJRS IIE BÉCHET AINE
QUAI DES ACCUSTIKS, ^. ^J.
1829.
/ CORNELL
VERS1TY
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TABLE DES SOMMAIRES
LX VINGT-CINQUIÈME A LA TRENTE SIXIÈME LEÇO>
iriNGT-CINQUISME LEÇON.
Page i.
Histoire de la législation de la mort de Charlemagne i
l'avènement de Hugues Capet. — Nécessité de déter-
miner avec précision les caractères généraux de la légis-
lation aux deux termes de cette époque pour en bien
comprendre la marche pendant son cours. — i° De
l'état de la législation sous Charlemagne. — Elle est per-
sonnelle, et varie selon les races. — L'Église et le pou-
voir impérial y portent quelque unité. — 2° De l'état
de la législation après Hugues-Capet. — Elle est territo-
riale; les coutumes locales ont remplacé les lois nationa-
les.— Tout pouvoir législatif central a disparu. — 5° His-
toire de la législation dans la Gaule-Franque entre ces
deux termes. — Tableaux analytiques des capitulaires de
Louis -le -Débonnaire, Charles-le -Chauve , Louis-le-
Bcgue, Carloman , Eudes, et Charles-le-Simple. —
V| TABLE
Comparaison de ces tableaux d'après les chiffres seul&,
— Comparaison des dispositions des capitulaires. — Ré-
sultats généraux de cet examen.
VIKGT-SIXliMÉ I.EÇON.
Page 29.
Objet de la leçon. — Histoire intérieure de l'église Gallo-
Franque, du milieu du VIII* siècle à la fin du X^. —
Anarchie qui y règne dans la première moitié du
VIIl" siècle. — Double principe de réforme. — La ré-
forme est entreprise en effet, sous les premiers Carlo-
vingiens : i° par le pouvoir civil; 2" par le pouvoir
ecclésiastique. — Réformes spéciales. — Institut des
chanoines. — Son origine et ses progrès. — Réforme
des ordres monastiques par saint Benoît d'Aniane. —
Ils changent de caractère. — Prépondérance du pou-
voir temporel dans l'église Gallo-Franque , à cette épo-
que. — Preuves. — Cependant l'Église est en progrès
vers sa prépondérance à venir. — Mais ce n'est pas au
profit de son propre gouvernement, des évoques de
France, que ces progrès doivent tourner.
vingt-seftièbh: i.i:çoB3r.
Page 61.
Histoire de la papauté. — Situation particulière de la ville
de Rome. — Rapports des papes, vers I milieu du
DES SOMMAIRES. VI)
VIII* siècle , avec les Eglises italienne , espagnole , an-
glo-saxonne, gallo-franqiie et germanique. — Leur al-
liance avec les premiers Carlovingiens. — Avantages
qu'ils en retirent. — Donations de Pépin et de Charle-
magne. — Souveraineté des empereurs Carlovingiens
sur les papes. — Incertitude des idées et incohérence
des faits sur les droits de la papauté. — Elle grandit de
plus en plus dans les esprits. — Elle acquiert un titre en
apparence légal. — Fausses décrétales. — Nicolas I".
— Son caractère. — Affaire du mariage deLothaire et de
ïeutberge. — Affaire de Rothade, évêque de Soissons.
— Triomphe de la papauté : i° sur les souverains tem-
porels; i" sur les Églises nationales. — Sa prépondé-
rance décidée en Occident.
vingt-hvitieihe z.sçon.
Page 95.
De l'état intellectuel de la Gaule-Franqne de la mort de
Charlemagne à ravénement de Hugues Capet. — Ta-
bleau des hommes célèbres de cette époque. — E?prit
théologique. — Esprit philosophique. — Hincmar et Jean
Érigène en sont les représentans. — Vie d'Hincmar. —
Son activité et son influence comme archevêque de
Rheims. — 1° De ses rapports avec les rois et les papes.
— 2° De son administration dans l'intérietir de l'£glise
Gallo-Franque et de son diocèse. —3° De ses luttes et
de ses travaux théologiques. — Origine de la théologie
du moyen âge. — Querelle d'Hincmar et du moine
VÎij TABLE
Gottïchalk snr la prédestination. — Nombreux écries â
ce sujet. — Conciles de Kiersy, de Valence et de Lan-
gres. — Résumé.
VINGT-NEUVIÈME IrEÇOBTr
Page 137.
Objet de la leçon. — De l'espritphilosophique auIX'siècIe,
— Joan-le-Scot ou Érigène. — Sa patrie. — Date de sa
naissance. — Tradition sur son voyage en Grèce. — Il
s'établit en France , à la cour de Charles-le-Chauve. —
De l'école du Palais sous Charles-le-Chauve. — On y
étudie la philosophie ancienne. - — Faveur de Jean Eri-
gène. — Sa science. — Des rapports du Christianisme
avec le Néoplatonisme d'Alexandrie. — Leur lutte. —
Tentatives d'amalgame. — Histoire et prétendus ou-
vrages de Denys l'aréopagite. — Différences fondamen-
tales des deux doctrines: i° dans le point de départ et la
méthode; 2° sur le fond des questions. — Ces mêmes
différences se retrouvent entre Jean Érigène et les théo-
logiens chrétiens du IX" siècle. — Examen de ses ou-
vrages; 1° de prœdestitiaiiojie; 2° de dmsione naturœ. —
Sa renommée et sa mort. — Résuuué.
TRENTIEME I<EÇON.
Page 179.
llésumé général de ce cours. — Étendue et variété des ma-
tières.— L'histoire de la civilisation est à ce prix. —
DES SOMMAIRES. IX
Elle résulte de toutes ics histoires spéciales. — Unité
et variété de la vie d'un peuple. — Trois élémens essen-
tiels de la civilisation française , l'antiquité Gréco-Ro-
maine, le Christianisme, la Germanie. — i°. De l'élé-
ment romaia, du Y^. au X^. siècle. — Sous le point de
vue social. — Sous le point de vue intellectuel. — 2°.
De l'élément chrétien, duV*. au X". siècle. — Sous le
point de vue social. — Sous le point de vue intellec-
tuel. — 5°. De l'élément germain , du V«. au X*. siècle.
— Sous le point de vue social. — Sous le point de vue
intellectuel. — Deux faits principaux caractérisent
cette époque : — 1°. La prolongation plus ou moins ap-
parente, mais partout réelle, de la société romaine et
de son influence. — 1°. La fermentation désordonnée et
indéterminée des divers élémens de la civilisation mo-
derne. — Conclusion.
TRENTE-UNIÈME A TRENTE-SIXIÈBIE LEÇON.
Page 207.
ÉcLAiaCISSEMENS ET TABLEAUX HISTORIQPES.
PREMIER TABLEAU.
Page 211.
Tableau de l'organisation de la cour et du gouvernement
central de l'empire romain au commencement du y'
siècle.
Tl TABLE
JDEUXIÈME TABLEAU.
Page 225.
Tableau de la hiérarcliie des rangs et des litres dans l'empire
romain au commencement du V'' siècle.
TROISIÈME TABLEAU.
Page 253,
Relation de l'ambassade envoyée, en 449» ^» Attila, par
Théodose-le-Jeune, empereur d'Orient.
QUATRIÈME TABLEAU.
Page 289.
Tableau chronologique des principaux événemens de
l'histoire politique de la Gaule du V' au X' siècle.
CINQUIÈME TABLEAU.
Page 297.
Tableau chronologique des principaux événemens de
l'histoin; religieuse de la Gaule du V*^ an X' siècle.
"DES SOMMAIRES. XJ
SIXIÈME TABLEAU.
Page 307.
Tableau chronologique des principaux événemens de
l'histoire littéraire de la Gaule du Y* au X* siècle.
SEPTIÈME TABIEAV.
Page 327.
Tableau chronologique des conciles et de la législation
canonique de la Gaule du IV* aux X" siècle.
riN DE LA TABLE.
COURS
D'HISTOIRE
MODERNE.
VINGT-CINQDIÈME LEÇON.
Histoire de la législation de la mort de Charlemagiic ù
l'avènement de Hugues Capet. — Nécessité de déter-
miner avec précision les caractères généraux de la légis-
lation aux deux termes de cette époque pour eu bien
comprendre la marche pendant son cours. — i° De
l'état de la législation sous Charlemagne. — Elle est per-
sonnelle, et varie selon le? races. — L'Eglise et le pou-
voir impérial y portent quelque unité. — 2° De l'état
delà législation après Hugues-Capet. — Elle est territo-
riale; les coutumes locales ont remplacé les lois nationa-
les.— Tout pouvoir législatif central a disparu. — 5° His-
toire de la législation dans la Gaule-Franque entre c(!S
deux termes. — Tableaux analytiques des capitulaires de
Louis -le- Débonnaire , Charles-Ie -Chauve , Louis-Ie-
Bègue, Carloman , Eudes, et Charles-le-Simple. —^
■i5. T. m. nisT. mod.. iSaq. i
Comparaison de ces tableaux d'après les chiffres seuls.
— Comparaison des di.^positions des capitulaires.' — Ré-
sultats généraux de cet examen.
Messieurs ,
J'ai recherché dans les évènemeiis, dans l'his-
toire proprement dite, la marche et les causes
du démembrement de l'empire de Charlemagne.
J'ai essayé de démêler quelle transformation
avait subie alors la société gallo-franque, et pour-
quoi. J'ai reconnu que, des diverses explica-
tions qu'on a essayé d'en donner , aucune n'est
satisraisante ; que celle-là même qui contient le
plus de vérité, la diversité des races , est exclu-
sive, incomplète, ne rend point raison de
tous les faits. 11 m'a paru que l'impossibilité de
toute société unique et étendue , dans l'état où
se trouvaient alors les relations sociales et les
esprits, expliquait seule pleinement cette grande
et si prom])te métamorphose ; que la formation
d'une multitude de petites sociétés, c'est-à dire
l'établissement du régime féodal , avait été la
conséquence nécessaire , le cours naturel des
évènemens; que vers ce but tendaient, depuis
D iriSTOIRE MODERNE. Ù
leur reiicoîitre , la société romaine et la société
germaine , et qu'elles y étaient eu effet arrivées
h la fin du X' siècle , lorsque le démembrement
de l'empire de Charlemagne avait été définitive-
ment accompli.
Si cette explication est fondée , si telle a été ,
de Charlemagne à Hugues Gapet , la marche des
faits , nous devons la trouver dans l'histoire des
lois comme dans l'histoire des événemens. Il y
a, entre le développement delà législation et celui
de la société, une intime correspondance; les
mêmes révolutions s'y accomplissent, et dans
un ordre analogue. Etudions donc aujourd'hui
l'histoire des lois durant la même époque , et
recherchons si elle nous conduira au même ré-
sultat , si nous en verrons sortir la même expli-
cation.
L'histoire des lois est plus difficile à bien com-
prendre que celle des évèuemeus proprement
dits. Les lois sont , par leur nature , des monu-
mens plus incomplets , moins explicites , par
conséquent plus obscurs. Rien de plus malaisé
d'ailleurs , et pourtant rien de plus indispensable
que d'en bien saisir et de n'en jamais perdre le
fil chronologique. Quand on rend compte des
faits extérieurs, guerres, négociations, inva-
sions, etc., leur enchaînement chroaologique
4 COURS
est simple , palpable ; chaque événement porte
pom' ainsi dire sa date inscrite sm' le front. La
date matérielle des lois est assez souvent connue
avec exactitude; on sait souvent à quelle époque
elles ont été rendues ; mais les faits qu'elles ont
été chargées de régler , les causes qui les ont fait
écrire en telle année plutôt qu'en telle autre, les
nécessités et les révolutions sociales auxquelles
correspond la législation , c'est là ce c|ui est
presquetoujours inconnu, indéterminé dumoins,
et ce qu'il faudrait pourtant suivre pas à pas.
C'est pour avoir négligé cette étude, c'est faute
de s'être assujetti à observer rigoureusement le
progrès chronologique des lois dans leur rapport
avec celui de la société , que la confusion et le
mensonge ont été si souvent jetés dans leur his-
toire. Vous entendez , par exemple , parler sans
cesse des lois féodales comme déjà en vigueur
au Vr siècle , immédiatement après la conquête ,
et des lois barbares comme encore en vigueur
au XI siècle , sous le régime féodal. La ressem-
blance de certains faits, de certains mots, qui se
rencontrent également aux deux époques , cause
cette méprise : un peu plus d'attention au déve-
loppement chronologique des lois et de l'état so-
cial la préviendrait. L^ne foule d'erreurs en cette
matière , quelques-unes grossières , beaucoup sys-
D HISTOIRE MODERNE. .1
tcmatiques cLsavanles, n'ont pas une aulrc ori-
gine.
Pour n'y pas tomber dans l'étude dont nous
avons à nous occuper aujourd'hui, un seul
moyen me paraît efficace, c'est de déterminer
avec précision les deux termes entre lesquels
cette étude est comprise, c'est-à-dire l'état gé-
néral de la législation gallo-fi^anque , d'abord
à la mort de Charlema^ne ^ ensuite à l'avènement
de Hugues Capet. Quand nous connaîtrons
exactement ces deux faits, quand nous saurons
ce qu élait la législation à son point de départ
et à son point d'arrivée , il nous sera bien plus
facile de ne pas nous tromper sur la route qu'elle
a suivie dans l'intervalle ; et si l'étude que nous
ferons de son histoire entre les deux termes nous
rend compte clairement de la transition de Tun
à l'autre, nous serons en droit de nous y confier.
Je ne puis prétendre, comme bien vous pen-
sez , qu'à indiquer ici les caractères généraux de
la législation sous Charleraagne et sous Hugues
Capet; mais cela suffira pour notre dessein.
A la première époque , au commencement du
lX'siècle,le trait essentiel, caractéristique delà lé-
gislation, c'est qu'elle est personnelle, et non terri-
toriale; c'est-à-dire que chaque peuple, chaque race
a saloi, et que partout où habitent les hommes de
(j Cours
telle ou telle race , ils suiventsa loi et nou celle du
territoire où ils habitent. Les Romains sont régis
par la loi romaine; les Francs par la loi salique et
la loi ripuaire ; les Bourguignons par la loi bour-
guignonne; les Lombards parla loi lombarde ; les
Saxons ])ar la loi saxonne, etc. La nationalité
est inhérente à la législation ; dans la diversité
des races, et non dans celle des lieux, réside le
principe de la variété des lois.
Au dessus de cette variété planent cependant
certains principes d'unité. Et d'abord , la légis-
lation canonique est une, la même pour tous les
peuples , quels que soient leur origine et leur
nom. La société religieuse est essentiellement
une ; l'unité est le drapeau de l'Eglise ; de là , l'u-
nité de la législation ecclésiastique , au milieu des
lois nationales les plus diverses.
La législation civile elle-même, en prenant ce
mot dans le sens le plus éîendu et par opposi-
tion à la législation religieuse , n'est pas dépour-
vue de toute unité. Le roi, l'empereur, avec ou
sans le concours de l'assemblée nationale, rend
certaines lois applicables à tous les babitans de
son empire, Romains, Francs, Lombards, Bour-
guignons, etc. Evidemment, dans beaucoup de
dispositions des capitulaires de Charlemagne , il
Y a universalité ; elles s'adressent à tout le terri-
toire, et sont ohlieatoires
DUISTOIKE MODERNK. 7
A parler en générai et en négligeant les excep-
tions, c'est surtout en matière de droit civil et
pénal que règne, dans la législation de cette
époque, la diversité selon les races; l'unité est
complète dans la législation religieuse , et tend à
prévaloir dans la législation politique qui tombe
sous l'influence du pouvoir central.
Tels sont les caractères généraux de la légis-
lation au commencement du IX'' siècle : je
passe tout à coup au commencement du XP ,
terme auquel s'arrête l'époque que nousétudions,
et où le régime féodal a pris en France sa con-
sistance définitive, et possède vraiment la so-
ciété. Quelle métamorphose s'est opérée dans les
lois ?
Leur diversité selon les races a disparu. Il en
reste bien encore quelques traces j on entend en-
core parler de la loi saxonne, salique , lombarde ;
mais ce ne sont plus que des cas rares, le reten-
tissement d'un ordre de choses qui s'éteint. Les
lois varient , non plus selon les races , mais d'une
part selon les conditions , de l'autre , selon les
lieux. La législation , de personnelle qu'elle était,
est devenue sociale et territoriale. 11 y a des lois
différentes pour différentes espèces de propriété,
dlfférens degrés de liberté. Dans chaque petit
Etat formé par la subdivision féodale du terri-
N COUIlS
toire, naissent aussi des lois particulières. La
diversité des races est remplacée par celle des
classes et des lieux. Aux lois nationales ont suc-
cédé les privilèges elles coutumes. C'est là le pre-
mier caractère, le trait essentiel de la nouvelle
physionomie qu'a prise la législation.
Un autre grand changements'y est aussi opéré.
Vous venez de voir €{u'au commencement du IX*^
siècle, l'unité du pouvoir impérial était, malgré
la variété des lois nationales, un principe d'u-
nité dans les lois. Au commencement du XP ,
rien de pareil n'existe plus ; il n'y a plus de pou-
voir législatif central , général ; la variété des lois
qui s'établissent selon les conditions et selon les
lieux , c'est-à-dire des privilèges et des coutumes,
n'est plus combattue par aucun principe d'unité
puisé dans une sphère supérieure. Il ne reste plus
d'unité que dans la législation de l'Église , seule
placée au-dessus de toutes les diversités.
Voici donc à quoi se réduisent les grandes
révolutions survenues dans la législation du IX'
au XI" siècle : i" La législation, selon les races,
a été remplacée par la législation selon les con-
ditions sociales et les lieux ; 2' le pouvoir légis-
latif central, et l'unité qui en résultait dans cer-
taines parties de la législation , surtout dans la
législation politifjur, ont disparu.
DHISTOlUTi MOBEIliNE. f)
C'est là la transformation dont l'histoire delà
législation du IX' au Xr siècle doit rendre
compte. Essayons d'en démêler le cours.
Je vous ai déjà indiqué, d'une manière géné-
rale, les monumens législatifs qui nous restent
de cette époque ; ce sont les capituîaires des rois
Carlovingiens. Vous vous rappelez l'analyse à
laquelle j'ai soumis ceux de Cliarlemagne, et les
résultats que j'en ai tirés. Je les ai classés sous
huit chefs principaux : i° législation morale;
2," législation politique; 5" législation pénale;
4" législation civile ; 5" législation religieuse ;
6" législation canonique ; 7" législation domes-
tique ; 8° législation de circonstance. Jai appli-
qué aux capilulaires des successeurs de Charle-
magne, la même méthode. Voici les tableaux
que, j'en ai dressés , et où l'histoire de cette lé-
mslation doit se révéler.
COURS
I.
TABLEAU
analytique des capitulaires de Louis-le-Débonnaire.
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D HISTOIRE MODERNE.
III.
TABLEAU
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(8.;-879).
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IV.
TABLEAU
analytique des capitulaires de Carloman
fils de Louls-le-Bègue.
(879-884).
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COURS
TABLEAU.
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(887-898).
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ib COURS
Avant d'entrer dans l'examen des dispositions
niêines classées sons ces diflerens chefs , considé-
rons leur rapport numérique ; la simple com-
paraison des chiffres nous révélera des faits im-
portans.
Entre le r.'gne de Coarlemagne et celui de
Louis-le-Débonnaire , à ne considérer que le
nombre des articles de législation morale , poli-
tique , pénale , civile , religieuse , etc. , il y a
peu de différence ; les diverses classes de capi-
tulaires sont , quant aux chiffres , à peu près dans
le même rapport. Les mesures de circonstance
sont un peu plus abondantes, mais sans qu'il vaille
la peine de s'y arrêter, llfautpénétrer dans l'in-
térieur même de la législation pour reconnaître
qu'elle a changé de caractère , qu'elle n'est plus
l'oeuvre du même gouvernement.
Il n'en est plus de même sous Charles-le-Chauve;
le rapport numérique des diverses classes de ca-
pitulaires est changé. La législation morale, pé-
nale , civile, religieuse, canonique , etc. , compte
peu d'articles ; la législation politique et la légis-
lation de circonstance , au contraire , en sont
beaucoup plus chargées : symptôme assuré d'un
grand changement dans l'état de la société et du
pouvoir. A quels intérêts s'adresse la législation
morale, pénale, civile, religieuse? à des intérêts
d'hïstoire moderne. 17
qui touchent bien plus la société que le pouvoir;
importans sans doute pour le pouvoir lui-même,
mais d'une importance qui n'a rien de direct ni
d'égoïste, qui correspond aux fonctions publi-
ques du gouvernement , non à son existence dis-
tincte et personnelle. La législation politique et
la législation de circonstance, au contraire,
touchent le pouvoir dans sa personnalité ; c'est à
lui d'abord qu'elles servent ou nuisent ; c'est de
lui surtout, et souvent de lui seul, qu'il s'agit dans
leurs effets. Aussi toutes les fois qu'à une époque
quelconque , et sous telle ou telle forme , vous
verrez se multiplier les lois politiques et les lois
de circonstance , tenez pour certain que le gou-
vernement est en péril , qu'il a des ennemis et
s'en défend, qu'il n'est pas occupé à jouer pure-
ment et simplement son rôle public , qu'd ne
s'inquiète pas principalement des intérêts sociaux,
que ses intérêts personnels le dominent et l'en-
traînent. Dans le cours de la révolution d'An-
gleterre, de la nôtre, de toutes les crises analo-
gues , de quoi sont pleins les recueils législatifs ?
de lois politiques et de lois de circonstance. On
donne à toutes les mesures de gouvernement le
nom et le caractère de lois ; mais ce sont des
mesures de gouvernement, des actes faits surtout
dans l'intérêt du pouvoir , et pour son service ,
a5. T. m. hist. mod. , 1829. *
1 8 COURS
bien plus que pour le service public. C'est là le
fait qui se manifeste clans la simple comparaison
numérique des diverses classes de capitulaires
sous Charlemagne et Charles-le-Cliauve. Sous
Charlemagne, les capitulaires de circonstance
sont rares ; c'est un gouvernement tranquille ,
sur de lui-même , qui s'occupe d'accomplir sa
tâche et fait les affaires de la société. Sous
Cliarles-le-Chauve , c'est en mesures politiques
et de circonstance que se répand la législation ;
c'est à coup sûr un gouvernement ébranlé , que
la force et la régularité abandonnent et qui s'é-
puise à tâcher de les ressaisir. L'affaiblissement
et la désorganisation du pouvoir central éclatent
dans ce seul fait.
Que devient-il sous les successeurs de Charles-
le-Chauve? Que nous révèlent les chiffres sur sa
destinée?
C'est toujours la législation politique et de
circonstance qui domine dans les capitulaires ;
mais celle-là même devient rare; les mesures lé-
gislatives , même celles où le pouvoir est person-
nellement intéressé, sont de plus en plus en petit
nombre. Il est clair que non-seulement , comme
nous venons de le voir sous Charles-le-Chauve ,
le gouvernement central est en péril, mais qu'il
disparaît; il se défendait tout à l'heure, mainte-
d'uistoirk moderne. 19
nant il s'abandonne ; il ne s'occupait que de lui-
même ; il n a plus même à s'en occuper ; il n'est
plus.
Ainsi , sans aucun examen du contenu des
capitulaires , dans la simple comparaison des
chiffres qui désignent les diverses classes de lois ,
nous démêlons le même progrès, nous assistons
au même spectacle que nous a donné l'histoire
des évènemeus. La législation porte la marque
des révolutions qu'a subies le territoire. Le gou-
vernement de Charlemague se démembre et se
dissout comme sou empire.
Entrons dans l'intérieur de la législation ;
examinons ce que contiennent les capitulaires :
nous serons conduits aux mêmes résultats.
Cet examen pourrait être fort étendu et donner
lieu à un grand nombre de curieuses observa-
tions. Mais je suis obligé de me borner aux faits
généraux. Voici les plus importans.
1*^ Eu vous entretenant des capitulaires de
Charlemagne , je vous en ai fait remarquer la
diversité : ce ne sont pas, vous vous le rappelez,
uniquement des lois ; il y a des actes de toute
nature : d'anciennes lois publiées de nouveau ;
des fragmens d'anciennes lois, publiés spéciale-
ment, dans telle ou telle partie du territoire j
des additions aux anciennes lois; des lois nou
20 COURS
Telles rendues tantôt avec le concours des
laïques et des ecclésiastiques réunis, tantôt avec
le concours des ecclésiastiques seuls, tantôt par
l'empereur seul, hors de toute assemblée; des
instructions données aux missi dominici ; des
questions adressées à ces mêmes missi; des ré-
ponses aux questions adressées par les missi
à l'empereur ; des notes que l'empereur prenait
pour lui-même ; des questions qu'il se proposait
de faire , dans l'assemblée nationale , à telles ou
telles personnes , aux évêques, aux comtes, etc.
En un mot la prodigieuse variété des actes com-
pris sous le nom de capitulaires est un des faits
sur lesquels j'ai particulièrement insisté.
Mais quelle que fût leur variété , c'était tou-
jours de Charlemagne qu'émanaient ces actes :
il était toujours l'auteur et le centre de la légis-
lation. Qu'il s'agît de lois anciennes ou nouvelles ,
d'instructions ou de simples notes , de questions
ou de réponses , on sentait partout sa présence
et son pouvou'; il était partout actif et souverain.
Sous Charles- le -Chauve, il en est tout au-
trement. La diversité des actes compris sous
le nom de capitulaires subsiste ; mais une bien
autre diversité s'y introduit, celle des légis-
lateurs. Ce n'est plus l'empereur seul qui parle
et ordonne ; ce n'est plus de lui qu'émanent
D HISTOIRE MODERNE. 2 1
toutes choses. Parmi les capitulaires inscrits sous
le nom de Charles-le-Chauve , plusieurs actes
lui sont entièrement étrangers; on y reucontre :
i" des pétitions des évêques au Roi pour lui
demander , et quelquefois d'un ton impérieux ,
de rétablir l'ordre et de protéger l'Eglise. '
2° Des conseils adressés par les évêques au Roi
sur le gouvernement de son royaume , et même
de l'intérieur de son palais. ' 5° Des actes des
évêques qui règlent entre eux leurs affaires dans
les divers royaumes , sans aucun concours du
Roi lui-même. '4° Des actes du Pape sur les affaires
du Roi et du royaume.'^ 5° Enfin des traités,
des conventions conclues entre le Roi et ses
frères, ou ses neveux, ou ses fidèles. En sorte
que la source même des actes qui forment ce
recueil est aussi diverse que leur nature. Fait
très-significatif, et qu'un regard jeté sur l'intitulé
et les premières lignes des capitulaires suffit pour
reconnaître.
2.° En voici un second qui n'est pas moins à
remarquer. Non-seulement la législation politique
Cap. Car. calv. a. 845, 856; Bal., t. 3, col. 7,
Ibid. a. 868, t. 2, col, 101.
Cap. Cap. calv. a. 85g. Bal., t. 2, col. 121.
Ibid. a. ^77. t. 2, col. 25 1.
1D. COU «S
tient, sous CharJes-lc-Chnuve. plus de place que
sous Charleniagne; mais elle est toute autre , clie
n'a point le même objet. Les lois politiques de
Charlema^ne se rapportent presque toujom^s à
des intérêts vraiment ]Hibiics, à des affaires de
gouvernement générai , tantôt à la conduite des
déléguésde l'empereur, ducs, comtes, ceiiteniers,
mhsi dominicj ^ scabini, etc.; tantôt à la tenue
des assemblées, soit locales, soit générales, où
se rend la justice. Les rapports de Charlemagne ,
soit avec ses bénéficiers, soit avec l'Eglise, y fi-
gurent aussi , mais plus brièvement et moins fré-
quemment. Sous Charles-le-Cbauve , le con-
traire a lieu : les dispositions relatives à l'ad-
ministration proprement dite , à la conduite des
officiers royaux, à la tenue des assemblées, aux
affaires vraiment publiques, sont rares : ce qui
domine, ce qui constitue la législation politique,
ce sont les dispositions qui ont pour objet les
rapports du roi avec ses bénéficiers et avec l'E-
glise, c'est-à-dire la partie du gouvernement qui
tient déplus loin au public , de plus près au roi.
Ecclésiastiques ou laïques , ce sont des intérêts
de classes ou de personnes qui se défendent ou
se poussent auprès du prince ; ils réclament
tantôt quelque redressement de grief, tantôt quel-
que extension de privilèges. Leurs ré^jlamations
d'histoibe MOUri'.NF. 2 5
sont plus ou moins puissantes, plus ou moins
légitimes; mais ce n'est plus du peuple tout en-
tier , ni du gouvernement du peu|)le c[u'ii s'agit ;
la législation politique n'est plus une législation
publique ; elle a changé de caractère ; elle slatue
sur des intérêts privés.
u" Elle a en même temps changé de ton. La
législation de Charlemagne est en général con-
cise et impérative. Elle défend ou ordonne,
sans se répandre en phrases et en dissertations.
Ainsi doivent être rédigées les lois. Ce ne sont
point des thèses de philosophie, ni des pièces
d'éloquence; elles n'ont pour objet ni de sou-
tenir des doctrines, ni d'émouvoir des passions;
prescrire ou interdire, tel est lem^but, et elles
perdent toujours à s'en écarter. La législation
de Charlemagne y tend eu général tout droit.
Il en est tout autrement dans celle de Charles-
le-Chauve. On y cherche et on y découvre à
grand'peine le commandement et la prohibition,
noyés dans les ralsonnemens , les exhortations,
les conseils, les prières. Ce ne sont plus des lois
véritables, mais tantôt des sermons adressés à
des esprits qu'on essaye de persuader , tantôt des
négociations avec des hommes dont on n'espère
êire un peu obéi qu'en leur obéissant à son tour.
Ceci nous mène au plus grand changement
24 COURS
législatif" qu'on remarque entre les deux époques,
au caractère vraiment nouveau de la législation
de Charles-le-Cbauve et de ses successeurs^ carac-
tère où se révèle clairement l'approche du ré-
gime féodal.
Je vous disais tout à l'heure qu'on trouvait,
dans les capitulaires des derniers Carlovingiens,
beaucoup d'actes qui n'émanent point du roi
seul , du pouvoir législatif central , et notamment
plusieurs traités entre Charles-le-Chauve , par
exemple, et ses frères, ses neveux , ou d'autres
princes en possession de quelque portion du ter-
ritoire de l'empire de Charlemagne. Dans les
cinquante - et - un capitulaires de Charles - le-
Chauve il y a neuf traités de ce genre. Mais ce
n'est pas tout : la législation presque toute en-
tière est , à cette époque , une série de négocia-
tions entre des pouvoirs séparés et indépendans.
Sous Charlemagne, quelque divers qu'ils fus-
sent , soit qu'ils fussent adressés aux agens du
pouvoir ou à ses sujets , tous les actes du gou-
vernement portaient le caractère d'un supérieur
qui commande à des inférieurs. L'unité sociale
et politique y était fortement empreinte. Sous
Charles-le-Chauve l'unité a disparu; ce n'est plus
évidemment un pouvoir général qui commande;
c'est un pouvoir spécial qui traite avec d'autres
D HISTOIRE MODERNE. 25
pouvoirs; un gouvernement qui défend contre
d'autres gouvernemeus son territoire ou ses
droits. Sur Sag articles que contiennent les ca-
pitulaires de Charles-le-Chauve, plus de cent
ont cette apparence; la législation est devenue
de la diplomatie. Or quel est, Messieurs, le ca-
ractère dominant de la société féodale? Précisé-
ment le fait que nous observons là. De petits
États, de petits gouvernemeus, se considérant
comme indépendaus , ou à peu près, chacun
dans son territoire, se querellent, se combat-
tent , s'envoyent réciproquement des ambassa-
deurs , ont des conférences , concluent des «jon-
ventions. Pendant long-temps les rapport?, de la
royauté avec les seigneurs féodaux dispersés sur
le territoire finançais ne sont pas autre chose;
ses lois , ses chartes, sont des traites ; ses progrès
sont des cessions ou des conquêtes. C'est là ce
qui distingue , ce qui caractérise la société féo-
dale, à la considérer dans son ensemble. Eh bien !
sous les derniers Carlovingiens , ce caractère pa-
raît déjà dans les lois : il n'y a plus de législation
proprement dite; il y a de la diplomatie entre
des Etats indépendans.
Vous le voyez, Messieurs ; l'histoire delà légis-
lation nous conduit aux mêmes résultats où nous
a conduits l'histoire proprement dite. Nous ve-
35. T. III. HIST. MOD., l82(). 3
20 COURS
lions de faire sur les lois la coîitre-épreuve de la
question que nous avions adressée aux événe-
mens ; la réponse est la même : nous avons dé-
couvert , non-seulement la même tendance, mais
la même progression dans le développement de
faits si divers. C'est là , si je ne me trompe , la
meilleure confirmation de notre application du
démembrement de l'empire des Carlovingiens.
Nous avons eu raison d'écarter comme incom-
plète celle qui se puise dans la diver.^ité des ra-
ces , car vous voyez qu'elle répugne à l'histoire
de la législation ; du IX" au XP siècle , la diversité
des races , au lieu d'exercer sur les lois plus d'em-
pire , cesse au contraire d'y être un principe do-
minant et la source de la variété ; les lois va-
rient, non plus selon les races , mais selon les
classes et les lieux. La diversité des races n'expli-
querait donc point l'histoire de la législation à
celte époque, tandis que le développement pro-
gressif de la société féodale , la formation néces-
sitée d'une multitude de petits États et de petits
pouvoirs , parce que l'Etat et le pouvoir unique
deviennent impossibles , rend compte également
et des vicissitudes de la législation , et des vicis-
situdes de la société.
Jebornerailà, Messieurs, l'histoire deslois sous
les Carlovingiens. J'y pourrais trouver encore le
d'histoire moderne. 27
texte de beaucoup d'observations curieuses ; mais
elles exigeraient trop de détails , et nous entraî-
neraient trop loin. Dans notre procliainerëunion ,
nous aborderons Tbistoire de l'Eglise , de la so-
ciété religieuse , à la même époque; et nous ver-
rons si elles nous donnera des résultats analogues
à ceux que vient de nous fournir l'bistoire de la
société civile. Permettez qu'avant de finir , je
mette aujourd'hui sous vos yeux un fait parti-
culier qui ne se rattachait point naturellement
aux considérations dont je viens de vous occu-
per , et que cependant je suis bien aise de vous
faire connaître. C'est la distribution des commis-
saires impériaux, missi dominici , envoyés dans
le royaume de Charles-le-Cbauve en 853 , seule
année sur laquelle cette distribution nous soit
connue. La France fut divisée alors en quatre-
vin"t-six districts ou circonscriptions territoria-
les. La coïncidence de ce nombre avec celui de
nos départemens est un pur , mais singulier
hasard. Quelques-uns de ces 86 districts sont
désignés comme comprenant plusieurs comtés.
Us sont répartis entre douze compagnies de missi ^
qui comprennent 45 missi ou commissaires. Nous
avons leurs noms et leurs qualifications. Sur les
45 , 1 5 sont désignés comme évêques , 5 comme
abbés, et 2 5 sans qualification; c'étaient proba-
28 COURS
blement des laïques. A la tête de chaque mission
est un ëvêque , au moins il est nommé le pre-
mier '.
Il y a peu de conséquences à tirer de ce tableau,
mais c'est un document curieux en soi.
I Cap. Car. calv. , tit. i4; a, 853, Bal., t, \, col.
D HISTOIRE MODERNE.
VINGT-SIXIEME LEÇON.
Objet de la leçon. — Histoire intérieure de l'église Gallo-
Franque, du milieu du YIIP siècle ù la fin du X°. —
Anarchie qui y règne dans la première moitié du
YIIl" siècle. — Double principe de réforme. — La ré-
forme est entreprise en effet , sous les premiers Garlo-
vingiens : i° par le pouvoir civil; 2° par le pouvoir
ecclésiastique. — Réformes spéciales. — Institut des
chanoines. — Son origine et ses progrès. — Réforme
des ordres monastiques par saint Benoit d'Aniane. —
Ils changent de caractère. — Prépondérance du pou-
voir temporel dans l'église Gallo-Franque , à cette épo-
que. — Preuves. — Cependant l'Église est en progrès
vers sa prépondérance à venir. • — Mais ce n'est pas au
profit de son propre gouvernement, des évoques de
France, que ces progrès doivent tourner.
Messieurs ,
lly a six semaines, en terniinanl la première par-
lie de ce cours , j'ai mis sous vos yeux l'histoire
de l'Eglise gallo-tranque jusqu'à l'avènement des
Carlovingiens , vers le milieu du VHP siècle. Je
26. T. III. HIST. MOD., 1829. 4
3o COUKS
l'ai considérée alors sous les deux points de vue
auxquels se rattachent toutes les questions qui
se peuvent élever à l'occasion d'une société re-
ligieuse ; d'une part au dehors, dans ses rela-
tions avec la société civile , avec l'État ; de l'au-
tre au dedans, dans son organisation et son
gouvernement intérieur. Et non-seulement l'E-
glise en général , mais ses deux élémens distincts ,
les prêtres et les moines, le clergé séculier et le
clergé régulier ont été pour nous l'objet de ce
double examen. '
Il nous a conduits , vous vous le rappelez , à ce
résultat qu'au commencement du VHP siècle ,
l'Eglise gallo-franque était en proie à une anarchie
toujours croissante. A l'extérieur , loin de se sim-
plifier et de se fixer, ses rapports avec l'Etat deve-
naient de plus en plus confus, désordonnés, in-
certains 3 le pouvoir spirituel et le pouvoir tem-
porel « vivaient au jour le jour, sans principes,
» sans conditions arrêtées, serencontrantpartout,
» se heurtant, se confondant, se disputant les
» moyens d'action, luttant et transigeant dans
» les ténèbres et au hasard. » A l'intérieur,
I Voy. la ig'^ leçon, t. 2, p. 235-26o.
a Voy. Ift 12* leçon, t. i, p. 45o-452
D HISTOIRE MODERNE. .')I
dans son propre gouvernement , la situation de
l'Église n'était pas meilleure : l'épiscopat y avait
tout envahi; le clergé inférieur luttait en vain
pour conserver quelques droits, pour s'assurer
quelques garanties. Et après avoir tout envahi,
l'aristocratie épiscopale était elle-même tombée
dans une anarchie pleine d'impuissance : presque
plus de conciles ; presque plus de pouvoir mé-
tropolitain; l'égoïsme pénétrait là comme dans
la société civile ; chaque évêque gouvernait à son
gré son diocèse , despote envers ses inférieurs ,
indépendant de ses supérieurs et de ses égaux.
Les monastères nous ont offert à peu près les
mêmes phénomènes. Si bien qu'à tout prendre,
peu avant le milieu du VHP siècle , ce qui domi-
nait au sein de l'Église comme de l'État, dans
la Gaule-franque , c'était la désorganisation.
Cependant , en même temps que nous avons
reconnu ce fait , nous avons entrevu , sur les
deux rives du Rhin, et pour l'Église comme pour
l'Etat, les premières lueurs d'un autre avenir.
Là naissaient et grandissaient ensemble , d'une
part cette race des Pépin qui devait donner à la
Gaule franque de nouveaux maîtres ; de l'autre,
cette Église germanique qui, régulièrement et
fortement organisée sous l'influence de la pa-
pauté, pouvait servir, pour la réforme des autres
02 COURS
Eglises en Occident, de point dappui et de mo-
dèle.
Ainsi il arriva en effet. Vous avez vu , sous les
premiers Carlovingiens , l'ordre et la vie rentrer
dans le gouvernement civil ; vous allez , à la
même époque et par les mêmes causes , assister
dans l'Eglise au même fait.
Il n'a pas besoin de démonstration ; il éclate
de toutes parts. De Pepin-le-Bref à Louis-le-Dé-
bonnaire , il est impossible de ne pas être frappé
du mouvement de réforme qui se prononce et
se propage dans l'église gallo-franque. L'activité
et la règle y reparaissent en même temps. Le gou-
vernement temporel travaille de toutes ses forces
à les y ramener. Pépin et Charlemagne commen-
cent par tirer l'épiscopat de l'anarcbie et de
l'inertie où ils le trouvent plongé : ils relèvent le
pouvoir des métropolitains , rassemblent fré-
quemment les évêques , s'occupent de rendre au
gouvernement ecclésiastique son ensemble et sa
régularité. Vers ^47 ' s^^^' ^^ demande de Pépin,
le pape Zacharie lui adresse une collection de
canons. En 774 ' Adrien 1" en envoie à Cbarle-
magne une seconde beaucoup plus complète. Et
Charlemagne ne se borne pas à répandre ces
codes de la discipline ecclésiastique ; il veille soi-
gneusement à leur observation ; il fait rendre des
d'histoire moderne. 55
canons nouveaux; l'adiniulstration religieuse est
évidemment une des principales affaires de son
gouvernement. Il réussit en effet à réveiller dans
l'Église cette activité générale , régulière , depuis
long-temps presque éteinte. Vingt conciles seule-
ment avaient été tenus dans le VIP siècle , et
sept seulement dans la première moitié du VHP.
A partir de Pépin ils redeviennent fréquens :
voici le tableau de ceux qui se réunirent sous les
rois Carlovingiens :
j
ROIS.
Date de l'avèn.
et de la mort.
Nombre des
conciles.
Pepin-le-Bref.
752—768
i4
en 16 am.
Charlemagne.
768 — 814
35
en 46 ans.
Louis-le-Débonnaiie.
814 — 840
29
en 26 ans.
Cbarles-le-Chauve.
840 — 877
Cq
en 57 ans.
DelauiortdeCharles-
1 le-Chauve à l'avè-
neinentde Hugues-
Capet.
877 — 987
56
en 1 10 ans.
201
en 235 ans.
Ce seul fait atteste dans la société ecclésiastique
le retour de l'activité , de la vie. Et cette activité
ne se contentait pas de tenir des conciles , de ré-
gler les affaires immédiates et spéciales du clergé ;
elle s'étendait aux besoins de la société religieuse
34 COURS
en général , de tout le peuple chrétien , dans l'a-
venir comme dans le présent. C'est le temps du
perfectionnement définitif delà liturgie; les écrits
abondent sur les offices ecclésiastiques , leur célé-
bration , leur histoire , et les règles s'établissaient
à la suite des écrits. C'est aussi le temps où
furent rédigés la plupart des pénitentiels ou codes
pénaux ecclésiastiques qui réglaient le rapport
des pénitences aux péchés : ils variaient souvent
de diocèse à diocèse , et parurent en grand nom-
bre avant qu'aucun acquît une autorité un peu
étendue. Alors aussi se multiplièrent les homi-
liaires ou recueils de sermons à l'usage des prêtres
et des fidèles. Tout témoigne en un mot , à cette
époque , une grande ardeur de travail et de ré-
forme, réforme poursuivie soit par le pouvoir
civil qui concourt très-activement au gouverne-
ment de l'Eglise, soit par l'Eglise elle -même , ap-
pliquée à rétablir dans son propre sein la règle
et le progrès.
Deux réformes spéciales, entreprises et accom-
plies par des individus isolés, la formation de
l'institut des chanoines et le rétablissement de
la règle parmi les moines , attestent le même
mouvement et contribuèrent puissamment à
l'accélérer.
Vers l'an 760 , Chrodegand , évêque de Metz,
d'histoike moderne. 55
frappé du désordre qui régnait daus le clergé sé-
culier et delà difficulté de gouverner des prêtres
épars, vivant isolément et chacun à sa façon ,
entreprit de soumettre à une règle uniforme ceux
de son église épiscopale, de les faire habiter et vi-
vre en commun , de les constituer enlin en une
association analogue à celle des monastères. Ainsi
naquit l'institution des chanoines : le désordre des
temps en fut l'occasion , l'ordre monastique le
modèle. Chrodegand s'appliqua à rendre l'assi-
milation aussi complète qu'il le put. La règle en
54 articles, qu'il donna aux premiers chanoines ,
est presque textuellement empruntée à la règle
de Saint-Benoît. Les travaux, les délassemens,
les devoirs, tout l'emploi du temps des chanoines
y sont réglés ; les repas doivent être pris en com-
mun , les vêtemens uniformes. Une différence
fondamentale subsiste , il est vrai , entre les deux
instituts; les chanoines peuvent posséder des
propiiétés privées , tandis que , chez les moines ,
le monastère seul possède. Mai& dans le détail de
la vie , la ressemblance est minutieuse, et on s'est
évidemment appliqué à la chercher.
Il faut bien que l'institution répondît aux be-
soins du temps, car elle se propagea avec rapi-
dité; beaucoup d'évêques imitèrent Chrodegand j
l'organisation du clergé des églises épiscopales en
56 COURS
chapitres devint générale; en 7*35, 789, 802 et
8i5 , on voit le pouvoir civil et ecclésiastique la
sanctionner avec empressement. Enfin, en 826,
Louis-le-Débonnaire fait rédiger en i45 articles,
dans un concile tenu à Aix-la-Cbapelle , une
règle des chanoines , qui reproduit et étend celle
de Chrodegandj et il l'envoie à tous les métropo-
litains de son royaume , pour qu'elle soit partout
appliquée et devienne la discipline uniforme des
églises.
Il semble que cette discipline devait rencon-
trer , dans le clergé séculier , beaucoup de résis-
tance ; elle le privait de la liberté désordonnée
dont il avait long-temps joui ; elle lui imposait
un joug uniforme et assez rude. Mais une cir-
constance , à laquelle la plupart des historiens
ont fait trop peu d'attention , leva presque par-
tout ces obstacles et favorisa puissamment l'ex-
tension du nouvel institut.
Je vous ai déjà fait remarquer ^ que les biens
de l'église, dans chaque diocèse, étaient à la dis-
position de l'évêque , qui les administrait et en
répartissait les revenus presque seul et arbitrai-
rement ; en sorte que les simples prêtres, et non-
.epon 1?»^ , t. 2, p. 55.
D HISTOIRE MODEUNE. D"
seulement les prêtres dispersés dans les campa-
gnes , mais ceux de la cité épiscopale , de l'église
cathédrale même , dépendaient complètement
de l'évêque pour leur entretien , leur nourriture,
les premiers et plus impérieux besoins de la vie.
Et comme un grand nombre d'évêquesse livraient
à beaucoup de désordres et dépensaient , pour
leur propre compte , les revenus de l'Eglise ,
l'existence des prêtres était fort chétive , précaire;
la pauvreté, la détresse même étaient souvent
leur condition.
Le mal était si réel que , lorsque beaucoup
d'évêques voulurent imiter ce qu'avait fait l'évê-
que de Metz, réunir les prêtres de leur cathé-
drale dans un même édifice , et leur faire mener
une vie commune , le pouvoir temporel et spiri-
tuel crut devoir intervenir pour défendre que
cela se fît si l'on n'avait, pour le nouvel établis-
sement, des moyens de subsistance et d'entretien
assurés. Le concile de May en ce ordonna, en S i 5,
de faire la réforme « là où on en aurait les
moyens;» et celui d'Aix-la-Chapelle , en 8i6,
enjoignit aux évêques de se régler, pour l'admis-
sion des chanoines, sur les revenus de l'église.
Mais cet embarras ne dura pas long-temps.
Quand on vit les prêtres ainsi enfermés, disci-
plinés , et menant une vie aussi régulière, aussi
58 COURS
sévère que les moines , il prit au peuple un re-
doublemeiit de respect pour eux et de ferveur.
Les dons affluèrent aux chapitres comme aux
monastères Jamais peut-être tant d'églises n'a-
vaient été fondées et si bien dotées; la plupart
des cathédrales s'enrichirent rapidement, et
beaucoup de donations s'adressaient spéciale-
ment aux chanoines, devenus un objet d'édifica-
tion et d'admiration. Les simples prêtres sorti-
rent ainsi, dans beaucoup de lieux, de l'état de
détresse et de dépendance où ils étaient plongés;
le clergé séculier devint favorable au^ nouvel
institut, quoiqu'il en portât le joug; et la règle
des chanoines joua bienlôt, dans le mouvement
de réforme de l'Eglise , à cette époque , un rôle
très -important.
En même temps s'accomplissait une nouvelle
réforme des moines , par l'influence d'un homme
qui prit le nom de leur premier réformateur
en Occident, de saint Benoit d'Aniane.
Benoit n'était pas son nom primitif; on ignore
celui qu'il portait; il était gothderace, et né en
75i, dans le diocèse de Maguelonne, eu Septi-
manie, oii son père était comte. Envoyé dès son
enfance à la cour de Pépin le Bref, il y fut page ,
échanson, homme de guerre, et prit part à plu
sieurs expéditions de Charlcmagnc. En 774 , sans
I
d'histoire MODEKNl!:. 59
qu'aucun détail nous soit resté sur les aventures
de sa vie laïque , on le voit y renoncer et se faire
moine dans l'abbaye de Saint -Seine, dont je
vous ai raconté la fondation. ' Il y devint bientôt
le plus respecté des moines, si respecté que,
l'abbé étant mort, on voulut lui en conférer le
titre : singulier rapport , vous le voyez , entre sa
destinée et celle du grand réformateur qu'il
avait adopté pour modèle'. Comme saint Benoît
de Nursia s'était d'abord refusé au voeu des moines
de Vicovaro , Benoît d' Aniane repoussa celui des
moines de Saint-Seine : ils n'étaient pas, dit-il,
capables de supporter la règle sévère qu'il voulait
rétablir; iJs ne tarderaient pas à se soulever con-
tre lui. Les moines insistèrent , mais Benoît, plus
obstiné que son patron , prit le parti de quitter
l'abbaye. Vers l'an 780, il retourna dans la Gaule
méridionale, et , toujours fidèle à l'exemple de S'.
Benoit , se fit ermite sur les bords d'un petit ruis-
seau, l'Aniane, dans le diocèse de Maguelonne.
Sa célébrité l'accompagna , grandit même dans
son ermitage; une foule de compagnons, déjà
moines ou avides de l'être , se rassemblèrent au-
i Leçon 17% t. a. p. 176.
2 Leçon i4' , t. 2, p. 67 — ;
4o COURS
tour de lui , et bientôt il se vit obligé de bâtir un
grand monastère , où il appliqua dans toute sa
rigueur la réforme qu'il se proposait.
Cette réforme n'était au fond qu'un retour
à la règle primitive de saint Benoît , dont je vous
ai entretenus avec détail ', et que, dans la plupart
des monastères , le relâchement de la discipline
avait fait abandonner. Benoît d' Aniane la publia
de nouveau, et recueillant en même temps les di-
verses règles données aux monastères depuis leur
origine jusqu'à son temps , il en forma le codex
regularum , véritable corps de droit de la société
monastique , et le répandit dans la Gaule Fran-
que. Non content de remettre ainsi la loi sous les
yeux de ceux qui devaient lui obéir , il entreprit
la réforme pratique des monastères ; et, soit par
lui-même soit par des disciples de son choix,
l'accomplit eu efiet dans ceux de Gellone en Lan-
guedoc , de l'île Barbe près de Lyon , de Saint-
Savin en Poitou, de Cormery en Touraine, de
Massay en Berry , de Saint-Mesmin près d'Or-
léans, de Marmùnster en Alsace, et plusieurs
autres. Une si grande œuvre attira bientôt sur
son auteur la considération du peuple et de Char-
1 Leçon i4% l. 2, p. 70 — 82.
D HISTOIRE MODERNE, /fl
lemagne. En 794 , on voit Benoît siéger au con-
cile de Francfort , et y prendre part à la con-
damnation de l'hérésie des Adoptiens , dans la
personne de Félix, évêque d'Urgel. En 79g, et par
Tordre de Chariemagne , il se rend à Urgel avec
l'archevêque Leidrade pour prêcher les héréti-
ques. Enfin, en 81 5, Louis-le-Débonnaire l'ap-
pela auprès de lui , le fit abbé d'un grand mo-
nastère qu'il venait de fonder à Inde, dans le
voisinage d'Aix-la-Chapelle; et en 817 Benoît
présida l'assemblée tenue spécialement à Aix-la-
Chapelle pour la réforme des ordres monasti-
ques, assemblée uniquement composée de moines
et d'abbés, et dont il avait probablement pro-
voqué la convocation.
De cette assemblée sortit en effet un grand ca-
pitulaire destiné à accomplir d'une manière géné-
raleetpar lavoie du pouvoir public, cette réforme
que Benoit poursuivait en détail depuis si long-
temps; il contient Soarticies et doit être considéré
comme le complément et le commentaire de la
règle de Saint- Benoît. Maisle commentaire diffère
beaucoup du texte , et ici se révèle , dans l'esprit
monastique , une révolution qu'il importe de ca-
ractériser.
Rappelez- vous, je vous prie, combien en ana-
lysant la règle de Saint-Benoît, nous l'avons trou-
42 COURS
vée , malgré le sévère enthousiasme dont elle
est le fruit, sensée, libérale même, cest-à-dire
étrangère à tous minutieux détails , à toute Tue
étroite; humaiue et modérée , quant à la vie pra-
tique, au sein d'une pensée générale fort rigide.
Tout autre est le caractère de la règle additionnelle
que contient le capitulaire de 8 1 7 . Elle semble d'a-
bord n'avoir d'autre objet que de remettre en
vigueur la règle primitive. Les trois premiers ar
ticles imposent à tout abbé l'obligation de la
relire en rentrant dans son monastère et de s'en
bien pénétrer, à tout moine celle de l'apprendre
par cœur. Mais à ce début succède la législation
la plus étrangère au texte et à l'esprit de l'an-
cienne loi ; une législation surchargée de puériles
détails, de pratiques minutieuses, d'observances
vaines; eu voici quelques exemples :
Que les moines ne se rasent point dans le carême, si
ce n'est le vsamedi saint. Pendant le reste de l'année, qu'ils
se rasent une fois tous les quinze jours, et à l'octave de
Pâques. '
Que l'usage des bains ait lieu au gré du prieur. "
Qu'ils ne mangent de volaille ni au dedans ni au dehors
1 Art 6.
2 An . 7
d'histoire moderne. 45
du monastère, si ce n'est pour cause d'infirmité ; qu'aucun
évêque n'ordonne aux moines de manger de la volaille.
Qu'à Noël et à Pâques, ils uiangent de la volaille pendant
quatre jours, s'il y en a; sinon , qu'ils n'en demandent pas
comme leur dû.'
Qu'ils ne mangent point de fruit ni de salade , si ce n'est
en prenant leur autre nourriture. '
Que la mesure du capuchon soit de deuxcoudées. ^
Qu'on donne séparément à chaque frère sa part de nour-
riture et de boisson; et que nul ne donne, sur sa part,
quelque chose à un autre. *
Qu'on n'observe pas, pour la saignée , certaines époques
fixes; mais que chacun soit saigné selon le besoin, et qu'on
lui donne alors quelque agrément particulier en fait de
boisson et de nourriture.*
Sur quatre-vingts articles, vingt et un sont de
la sorte étrangers à tout sentiment religieux,
à toute intention morale, et ne contiennent que
de misérables prescriptions de ce genre. A coup
sûr. Messieurs, rien ne ressemble moins à cet
enthousiasme , à cette gravité dont la règle
primitive est empreinte ; rien n'atteste davan-
1 Art, 8.9, 78.
2 Art. 10.
3 Art. 21.
4 Art. 66.
.5 Art. 11
/|4 COURS
tage la décadence de l'esprit monastique et la
rapidité de sa pente vers une mesquine su-
perstition. Comme Benoît de Nursia, Benoît
d'Aniane voulait réformer les monastères; mais
la réforme du Vr siècle avait été à la fois large
et passionnée ; elle s'était adressée à ce qu'il y
a de fort et de grand dans la nature humaine :
celle du IX' est puérile , subalterne, s'adresse à
tout ce qu'il y a , dans l'homme , de faible et de
servile. Tel fut en effet, depuis cette époque,
et malgré plusieurs tentatives pour le ramener
vers sa source , le caractère général de l'institut
monastique ; il perdit sa grandeur, son ardeur
première , et demeura chargé de ces puérilités ,
de ces ridicules servitudes qui abaissent les
hommes , même quand ils s'y soumettent à
bonne intention.
Puérile ou grave, monastique ou séculière,
toute cette réforme de l'Eglise gallo-franque
s'accomplissait sous l'impulsion et avec le con-
cours du pouvoir temporel. A vrai dire, de
Pepin-le-Bref à Louis-le-Débonnaire . c'est le
pouvoir temporel, roi ou empereur, qui gou-
verne l'Eglise, et fait tout ce que je viens de
mettre sous vos veux. Les preuves en sont évi-
dentes.
r Tous les canons , loutos les mesures relatives
l/mSTOIRE MODERNE. /|-5
a l'Église, à cette époque, sont publiés au nom
du pouvoir temporel ; c'est lui qui parle , qui
ordonne , qui agit. 11 suffit d'ouvrir les actes des
conciles pour s'en convaincre.
2° Ces actes, et beaucoup d'autres monumens,
proclament même formellement que c'est au pou-
voir civil qu'il appartient d'ordonner de telles
choses, et que l'Eglise vit et agit sous son autorité.
Les canons du concile d'Arles, tenu sous Charle-
raagne en 8 1 3 , se terminent ainsi :
Nous avons brièvement énuméi'é les choses qui nous
semblent avoir besoin de réforme , et nous avons décidé
que nous les présenterions au seigneur empereur, en in-
voquant sa clémence, afin que, si quelque chose manque
à ce travail, sa prudence y supplée; si quelque chose est
autrement que ne le veut la raison, son jugement le corrige;
si quelque chose est sagement ordonné, son appui , avec
l'aide de la bonté divine, le fasse exécuter '.
On lit également dans la préface des actes du
concile de Mayence , tenu aus.si en 8 1 3 :
Sur toutes ces choses, nous avons besoin de votre appui
€t de votre saine doctritie , afin qu'elle nous avertisse et
nous instruise avec bienveillance ; et si ce que nous avons
rédigé ci-dessous, en quelques articles, vous en paraît
• Conc. Labbe, t. vu, col. 1208.
a6. T. III. HisT. MOD.. 182g. 5
46 COURS
digne, que voire autorité le confirme; si quelque chose vous
y semble à corriger, que votre grandeur impériale en or-
donne la correction '.
Quels textes pourraient être plus formels?
3° Les capitulaires de Charlemagne prouvent
également à chaque pas que le gouvernement
de l'Eglise était une de ses principales affaires;
quelques articles pris au hasard vous montreront
avec quelle attention il s'en occupait :
Nos missi doivent rechercher s'il s'élève quelque plainte
contre un évêque, un abbé, une abbesse, un comte, ou
tout autre magistrat, quel qu'il soit, et nous en instruire*.
Qu'ils examinent si les évêques et les autres prêtres vi-
vent selon l'institution canonique, et s'ils connaissent et
observent bien les canons; — si les abbés vivent selon la
règle et canoniquement, et s'ils connaissent bien les ca-
nons; — si, dans les monastères d'hommes, les moines
vivent selon la règle; — si, dans les monastères de filles,
elles vivent selon la règle , et quelle en est la clôture 5.
Qu'ils examinent dans chaque cité les monastères d'hom-
mes et de filles ; qu'ils voient comment les églises sont en-
tretenues ou réparées, soit quant aux édifices, soit quant
aux ornemens; qu'ils s'informent soigneusement des
mœurs de chacun, et de ce qui a été fait quant à ce que
' Ibid. , col. i/>4i.
' 3* cap. a. 789 , « 1 1 , Bal. t. 1 , col. 244-
' 2« cap. a. ^'oa , 5 2 — 5 ; t. 1 , col. 575.
d'histoirb modehne. 4?
«oas avons ordonné sur les lectures, le chant, et tout ce
qui concerne la discipline ecclésiastique. >
Si quelqu'un des abbés, prêtres, diacres, etc. , n'obéit
pas à son évêque, qu'ils aillent devant le métropolitain, et
que celui-ci juge l'affaire avec ses suffragans. Et , s'il y a
quelque chose que l'évêque métropolitain ne puisse ré-
former ou apaiser , que les accusateurs avec l'accusé vien-
nent à nous avec des lettres du métropolitain, pour que
nous sachions la vérité de la chose. '
Que les évêques , les abbés , les comtes , et tous les puis-
sans, s'ils ont entr'eux quelque débat et ne se peuvent
concilier, viennent en notre présence. '
C'est-Ià , à coup sûr , une intervention bien
directe et active. Charlemagne ne gouvernait
pas les affaires civiles de plus près.
4° 11 exerçait d'ailleurs une influence très-effi-
cace, bien qu'indirecte ; il nommait les évêques.
On lit, à la vérité, dans ses capitulaires, le rétablis-
sement de l'élection des évêques par le clergé et
le peuple , selon l'usage primitif et le droit légal
de l'Église :
N'ignorant pas les sacrés canons, dit-il, et afin qu'au nom
de Dieu, la sainte Église jouisse librement de ses privi-
' 5" cap. a. 8o6 ; ^ 4 > t- ^ > ^^^- 453-
' Cap. a. 794;* 4? t* *> col. 264.
^ 3* cap. a. 812; 5 2.
4t) COURb
lége6, nous avons donné noire assentiment à ce que les
évêques soient élus, selon les statuts canoniques, par le
choix du clergé et du peuple, dans le diocèse même, sans
aucune acception de personnes ni de présens, pour le seul
mérite de leur vie et de leur sagesse , et afin que , par leurs
exemples et leurs discours, ils puissent diriger complète-
ment ceux qui leur sont soumis '.
Mais le fait continua d'être peu en accord avec
le droit : après comme avant ce capitulaire ,
Charlemagne nomma presque toujours les évê-
ques; et même après sa mort , sous ses plus fai-
bles successeurs , l'intervention de la royauté en
pareille matière fiit avouée par ses plus jaloux
rivaux. En 855, le pape Léon IV écrit à Lotliaire,
empereur :
Nous supplions votre mansuétude de donnercette Église
à gouverner à Colonne, humble diacre, afin qu'en ayant
repu permission de vous, nous puissions, avec l'aide de
Dieu , le consacrer évêque. Si vous ne voulez pas qu'il soit
évêque dans ladite église, que votre sérénité daigne lui
conférer celle de Tusculum, veuve aussi de son pasteur '-
Et en 879, le pape Jean VllI fait au roi Car-
' i« Cap. a. 8o3 ; à 2 , T. 1 , col. 379.
, Gratian. Décret. P. 2, dist.6ù,c. 16.
d'histoire moderne. 49
loman udc demande semblable pour l'église de
Verceil '.
Les chroniques du temps sont pleines d'ailleurs
de faits particuliers qui ne peuvent laisser à ce
sujet aucun doute , et prouvent que le choix des
ëvêques était l'occasion , tantôt pour les préten-
dans d'une multitude d'intrigues , tantôt pour le
prince lui-même, d'une partialité ou d'une lé-
gèreté singulière. Deux anecdotes tirées de la
chronique du moine de St.-Gall, monumeni
plus important et plus instructif que ne voudrait
le croire la pédanterie des érudits , en sont de
remarquables exemples : je les citerai textuel-
lement.
Vous savez que Chariemagne faisait élever,
dans l'école du palais , des jeunes gens dont il
mettait eusuite la science et le talent à profit ;
Il fit l'un de ces élèves, qui était pauvre, chef et écrivain
de sa chapelle.,.. Un jour qu'on annonça la mort d'un cer-
tain évêque au très-prudent Charles, il demanda si ce
prélat avait envoyé devant lui, dans l'autre monde, quelque
portion de ses biens et du fruit de ses travaux ; « Pas plus
»de deux livres d'argent, seigneur, » répondit le messa-
ger. Le jeune homme dont il s'agit, ne pouvant contenir
' Gicscler, Manuel d'hist. ecclésiast., l. 2, p. 44? "O^- 9-
5o ^.OURS
dans son sein la vivacité de son esprit, s'écria malgré lui^
en présence du roi : « Voilà un bien léger viatique pour ui>
«voyage si grand et de si longue durée. » Après avoir dé-
libéré quelques instans en lui-même , Charles, le plus pru-
dent des hommes, dit au jeune clerc : «Qu'en penses-tu ?
') si je te donnais cet évêché , aurais-tu soin de faire de plus
» considérables provisions pour ce long voyage?» L'autre
se hâtant de dévorer ces sages paroles, comme des raisins
mûrs avant le terme et qui seraient tombés dans sa bouche
enlr'ouverte, se précipita aux pieds de son maître et ré-
pondit : « Seigneur, c'est à la volonté de Dieu et à votre
» puissance à en décider. — Cache-toi, reprit le roi, sous
»le rideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu
»as de rivaux pour ce poste honorable. » Dès que la mort
de l'évêque fut connue, les officiers du palais, toujours
prêts à épier les malheurs ou tout au moins le trépas d'au-
trui, impatiens de tout retard et s'enviant lesuns les autres,
firent agir, pour obtenir l'évêché , les familiers de l'empe-
reur. Mais celui-ci, ferme dans son dessein, les refusa tous,
disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à son jeune
homme. A la fin, la reine Hildegarde envoya d'abord les
grands du royaume et vint ensuite elle-même solliciter cet
évêché pour son propre clerc. Le roi reçut sa demande de
l'air le plus gracieux, l'assura qu'il ne pouvait ni ne vou-
lait lui rien refuser, mais ajouta qu'il ne se pardonnerait
pas de tromper son jeune clerc. A la manière de toutes les
femmes, quand elles prétendent faire prédominer leurs
désirs et leurs idées sur la volonté de leurs maris, la reine
dissimulant sa colère, adoucissant sa voix naturellement
forte, et s'efforçant d'amollir, par des manières caressantes,
ITime inébranlable de Charles, lui dit : c Cher prince .
d'histoire moderne. 5i
» monseigneur , pourquoi perdre cet évêché en le donnant
»à un tel enfantPJe vousen conjure, mon aimable maître,
«vous, ma gloire et mon appui , accordez-le à mon clerc,
«votre serviteur dévoué. «Aces paroles, le jeune homme à
qui Charles avait enjoint de se placer derrière le rideau,
auprès duquel lui-même était assis, et d'écouter les prières
que chacun ferait, s'écria d'un ton lamentable, mais sans
quitter le rideau qui l'enveloppait : « Seigneur roi, tiens
«ferme; ne souffre pas que personne arrache de tes mains
«la puissance que Dieu t'a donnée. » Alors ce prince, ami
courageux de la vérité, ordonna à son clerc de se montrer
et lui dit : « Reçois cet évêché, mais apporte tes soins les
«plus empressés à envoyer devant moi et devant toi-
«même, dans l'autre monde, de grandes aumônes et un
«bon viatique pour le long voyage dont on ne revient
» pas. »
Voici la seconde :
Un autre prélat étant mort, Charles lui donna pour
successeur un certain jeune homme. Celui-ci tout con-
tent se préparait à partir. Ses serviteurs lui amenèrent,
comme il convenait à la gravité épiscopale , un cheval
qui n'avait rien de fringant, et lui préparèrent un escabeau
pour se mettre en selle. Indigné qu'on le trait;1t comme
un infirme , il s'élança de terre sur sa bête si vivement qu'il
eut grande peine à se tenir et à ne pas tomber de l'autre
côté. Le roi qui vit ce qui se passait de la balustrade du
palais, fit appeler cet homme et lui dit : « Mon brave, tu
t. es vif, agile, prompt, et lu as bon pied : la tranquil-
» litéde noire empire est, lu le sais, sans cesse troublée
,)2 COURS
» par une multitude de guerres; nous avons besoin dans
» notre suite d'un clerc tel que toi ; reste donc pour être
» le compagnon de nos fatigues puisque tu peux monter
» si lestement ton cheval'. »
Je pourrais citer beaucoup de faits de ce genre.
C'était à coup sûr traiter sans façon l'épiscopat
et l'Église.
5° ISon-seulement les Carlovingiens disposaient
ainsi du personnel des évêchés ; ils s'appro-
priaient souvent une bonne part de leurs do-
maines. Personne n'ignore ce que fit en ce genre
Charles-Martel. Mais on sait moins généralement
que ce fliit s'est renouvelé plusieurs fois sous les
princes de sa race, même les plus dévots et les
plus soumis à l'Église. En 74^ , Carloman , frère
de Pépin-le-Bref , rendit le capitulairc suivant :
Nous avons résolu, avec le conseil des serviteurs de Dieu
et du peuple chrétien, et à cause des guerres et des inva-
sions d'autres nations voisines qui nous menacent, de
prendre , à titre de précaire et d'usufruit, quelque partie
des domaines ecclésiastiques , et de les garder quelque
lemps,avec la permission de Dieu, pour le maintien de
notre armée; à celte condition que chaque année, il sera
' Des faits et gestes de Charles-lc-Grand, par un moine
e St.-Gall; t. 5, p. i8r, de ma Collection.
d'histoire MODEnNE. 53
payé, à l'Église ou au monastère propriétaire, un sol,
c'est-à-dire douze deniers pour chaque métairie, et que,
si celui à qui le fonds a été prêté vient à xiîourir, l'Église
en reprenne possession ; et si la nécessité l'exige ou que le
prince l'ordonne, il faudra renouveler le précaire et en ré-
diger un autre '.
On lit aussi dans un capitulaire de Louis-le-
Débonnaire , en 825 :
Nous ordonnons aux abbés et aux laïques, àe, faire obser-
ver, dans les monastères qu'ils tiennent de îiotre largesse, et
selon le conseil des évêques, tout ce qui est relatif à la vie
religieuse des moines, des chanoines, etc. \
Il y avait donc des laïques qui avaient reçu
de l'empereur certains monastères en guise de
béuêiices. Les abbés de cette sorte furent plus
nombreux encore sous Charîes-le-Chauve : on
leur donnait le nova. i}i A bba-Comites.
Sans doute l'Eglise protestait sans cesse, et à
tout prendre , ce fait passait et devait passer pour
une atteinte à son droit, une usurpation vio-
lente. Cependant il était si fréquent, si avoué,
qu'une certaine idée d'une sorte de droit royal
s'y attachait presque , et que plus d'une fois
' 2 (lap. Carlom. ;i. jîjo ; Bal. t i, col. i4î;).
'' Cap. Liid. p. a. 8a5 , .§ 8; t. i , col. 655.
54 COURS
l'Église parut convenir que , dans un besoin ex-
trême, une portion de ses biens pouvait être
ainsi momentanément appliquée au service de
l'État.
6° Ce n'était pas seulement de l'administration
et de la discipline ecclésiastique que s'occupait
à cette époque le pouvoir temporel; il intervenait
même dans les matières de doiirae, et celles-là
aussi étaient gouvernées en son nom. Trois ques-
tions de ce genre se sont élevées sous le règne de
Charlemagne^ je ne ferai que les indiquer. i° La
question du culte des images , suscitée, en Occi-
dent, par un canon du second concile de Nicée,
( en 787. ) L'Église Gallo-Franque repoussa ce
culte et tout ce qui paraissait y tendre. Un ou*^
vrage spécial , rédigé d'après l'ordre de Charle-
magne, probablement par Alcuin, et intitulé Libri
CaroUni^ fut publié pour le combattre. La faveur
qu'accordaient les papes à cette doctrine n'é-
branla point les évêques francs ni leur maître,
et en 794, le concile de Francfort la condamna
formellement. 2" L'bérésie des Adoptiens, sur la
nature de Jésus-Christ , dont je vous ai déjà parlé,
et que Charlemagne fit aussi condamner dans
trois conciles successifs, à Ratisbonne en 792 , à
Francfort en 794, et à Aix-la-Chapelle en 799.
5" La question d'une addition au symbole sur la
d'histoire modernk. 55
procession du Saint-Esprit. C'ëlaient-là , à coup
sûr , des matières bien étrangères au gouverne-
ment extérieur de l'Église , bien purement dog-
matiques. Elles n'en furent pas moins réglées,
sinon par le pouvoir civil lui-même , du moins
sous sou autorité, et avec son intervention.
On peut donc, sans traiter la question de droit,
sans examiner s'il est bon ou mauvais qu'il en
soit ainsi , affirmer en lait qu'à cette époque ,
directement ou indirectement , le pouvoir tem-
porel gouvernait l'Église. La situation de Char-
lemagne à cet égard était , à peu de chose près ,
la même que celle du roi d'Angleterre dans l'E-
glise anglicane. En Angleterre, aussi, l'assem-
blée civile , ou parlement , et l'assemblée ecclé-
siastique ou convocation, ont été long-temps dis-
tinctes ; et ni l'une ni l'autre ne décidait rien ,
ne pouvait rien, sans la sanction de la royauté.
Qu'il s'agît d'un concile ou d'un champ de mai ,
d'un dogme ou d'une guerre à proclamer , Char-
lemagney présidait également : ni dans l'un, ni
dans l'autre cas, ou ne songeait à se passer de
lui-
Mais en même temps qu'ils gouvernaient l'E-
glise , et par cela même qu'ils ne redoutaient en
aucune façon son indépendance, les premiers
Carlovingiens lui conférèrent d'immenses avan-
;)t) COURS
tages et donnèrent, à son pouvoir l'ntur, les
plus solides fondemens.
1 ° Et d'abord, ce fut par leur appui que la dîme
fut définitivement et généralement établie. Vous
avez vu que l'Eglise, se fondant sur les coutumes
hébraïques , avait à diverses reprises , mais sans
grand succès , tenté de s'approprier ce riche re-
venu. Charlemague prêta à la dîme la force, non-
seulement de ses lois, mais de son infatigable
volonté. C'est sous son règne qu'elle prit vrai-
ment racine dans la législation et la pratique de
l'Occident.
2° Il étendit aussi la juridiction du clergé. On
lit dans l'un de ses capitulaires :
Nous voulons que ni les abbés, ni les prêtres, ni les
diacres, ni les sous-diacres, ni aucun des clercs ne soient
cilés ou traînés devant les juges publics ou séculiers pour
fait concernant leur personne ; qu'ils soient jugés par leur
évêque et fassent ainsi justice. Si quelque plainte est por-
tée contre eux devant le juge, à raison des domaines de
l'Eglise ou des leurs propres, que le juge envoie le plai-
gnant, avec un sien messager, à l'évêque, pour qu'il lui
lasse justice par l'entremise de son avocat; et s'il s'élève
entr'eux quelque contestation qu'ils ne puissent ou ne
veuillent pas apaiser eux-mêmes, qu'alors la cause soit
portée devant le comte ou le juge, par l'avocat que la loi
donne à l'évêque, et que là elle soit décidée selon la loi ,
sauf, avant tout, ce qui vient d'être dit sur la personne des
clerc*'.
' r,;(p. Car. m. n. 8o-i, § ?)g; t. i, col. 555.
UHISTOIRE MODERNE. D7
Toutes les t'ois qu'il avait quelque iutérêt à in-
tervenir dans les débats des évêques soit entre eux,
soit avec des laïques, il n'avait garde de s'en abs-
tenir. Mais en général , comme la juridiction ec-
clésiastique était plus éclairée et plus régulière,
il était plus enclin à l'étendre qu'à la restreindre ;
et malgré la soumission des évéques pendant son
règne , ils y puisèrent ])lus tard , en laveur de
leur indépendance , d'utiles précédens.
5° Dans l'ordre civil , spécialement eu matière
de mariages et de testamens, le pouvoir du clergé
s'accrut aussi à la même époque. J'ai déjà indiqué
quelle cause lui avait livré cette importante attri-
bution. Je vous ai fiit remarquer combien , chez
les Barbares , la famille était peu constituée , peu
stable , et quel intérêt avait un gouvernement
régulier à y introduire plus d'ordre et de fixité.
Ce fut surtout par ce motif que toutes les ques-
tions de parenté , de mariage , de testament ,
tombèrent sous la juridiction ecclésiastique,
et l'Église , en pénétrant ainsi dans l'inté-
rieur des familles , acquit un immense pou-
voir.
4° Enfin Charlemagne abandonna à chaque
église, sous le nom de mansus ecclesiasticus , une
métairie franche de toute espèce de charges et
d'impôts; concession importante à une époque
55 COURS
où les propriétés rurales fournissaient presque
seules aux dépenses publiques.
Malgré sa servitude momentanée, l'Eglise avait
là , à coup-sûr , de nombreux et féconds prin-
cipes d'indépendance et de puissance. Ils ne tar-
dèrent pas à se développer. Pendant les pre-
mières années du règne de Louis-le-Débonnaire,
l'ordre de cboses établi par Charlemagne con-
tinue, ou à peu près; c'est encore l'empereur
qui gouverne, qui semble du moins gouverner
l'Eglise. Mais bientôt tout change et l'Eglise à
son tour gouverne l'empereur. Je n'entrerai à
ce sujet dans aucun détail. Personne n'ignore
que l'envahissement du pouvoir par le clergé
est le caractère dominant des règnes de Louis-
le - Débonnaire et de Charles - le - Chauve ,
jusqu'au moment où toute société générale,
tout gouvernement central , disparurent pour
faire place au régime féodal. Les faits sont
présens à tous les esprits. Je ne citerai qu'un
texte, plus clair, s'il est possible, que tous les
faits. C'est l'article 2 de l'accusation intentée le
14 juin 85g, devant le concile de Toul, par
Charles -le -Chauve contre Wénilon , arche-
vêque de Sens, qui s'était séparé de lui pour
s'allier à ses ennemis. Cette dénonciation d'un
d'histoire moderne. 59
ëvêque par le roi semble un acte de rt sistance et
tVindépenclance de la royauté : voici en quels
termes elle s'exprime :
Par son élection et celle des autres évêques , et avec la
volonté, le consentement et les acclamations des autres
fidèles de notre royaume , AVénilon , dans son propre dio-
cèse, dans la cité d'Orléans, dans la Basilique de la Sainte-
Croix, en présence des autres archevêques et évêques ,
m'a consacré roi, selon la tradition ecclésiastique , et en
m'appelant à régner, il m'a oint du saint-chrême, m'a
donné le diadème et le sceptre royal, et m'a fait monter sur
le trône. Après cette consécration, je ne pouvais être ren-
versé du trône , ni supplanté par personne , du moins sans
avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère
desquels j'ai été consacré roi, et qui ont été nommés les
trônes de Dieu. Dieu repose sur eux ; c'est par eux qu'il
décerne ses jugemens; j'ai toujours été et je suis encore à
présent prêt à me soumettre à leurs corrections paternelles
et à leurs jugemens castigatoires '.
Certes la révolution qui avait élevé , dans la
Gaule-Franque, le sacerdoce au-dessus de l'em-
pire , ne peut être attestée par un témoignage
moins suspect et plus formel.
C'était au profit de l'épiscopat gallo-franc que
cette révolution semblait accomplie ; c'était par
Bal., t. 2, col. i33.
6o COURS
les évêques que le pouvoir temporel était ainsi
vaincu et traité. Mais cette souveraineté de l'E-
glise nationale ne devait pas subsister long-temps,
et ce n'était point au profit des évêques que l'E-
glise avait conquis l'État. Vous vous rappelez
qu'en recherchant, au milieu de la dissolution
qui avait envahi la Gaule sous les derniers Mé-
rovingiens , quels principes de régénération , ci-
vile et ecclésiastique, se laissaient entrevoir,
c'est au-delà des Alpes , à Rome , que le prin-
cipe de la régénération ecclésiastique nous a
apparu '.Là se développa, en effet, le pouvoir
appelé à dominer l'Eglise en général et l'Eglise
galîo - franque en particulier. Ce fut entre les
mains de la papauté, et non de l'épiscopat,
que tomba en définitive l'empire. Dans notre
prochaine réunion , je mettrai sous vos yeux
l'histoire des rapports de l'Eglise gallo-franque
avec la papauté durant cette époque , et vous
verrez que c'est îa papauté qui , dans la déca^-
dence des Carlovingiens , a pris possession de
la souveraineté.
' Leçon 19^, t. 2, p. 258 — 260.
d'histoire moderne. 6i
VINGT-SEPTIEME LEÇON.
Histoire de la papauté. — Situation particulière de la ville
de Rome. — Rapports des papes, vers le milieu du
VIII^ siècle , avec les Églises italienne, espagnole, an-
glo-saxonne, gallo-franque et germanique. — Leur al-
liance avec les premiers Carlovingiens. — Avantages
qu'ils en retirent. — Donations de Pépin et de Charle-
magne. — Souveraineté des empereurs Carlovingiens
sur les papes. — Incertitude des idées et incohérence
des faits sur les droits de la papauté. — Elle grandit de
plus en plus dans les esprits. — Elle acquiert un titre en
apparence légal. — Fausses décrétales. — Nicolas I".
— Son caractère. — Affaire du mariage deLothaire et de
Teutberge. — Affaire de Rothade, évêque de Soissons.
— Triomphe de la papauté : i°sur les souverains tem-
porels; 2* sur les Églises nationales. — Sa prépondé-
rance décidée en Occident.
«
Messieurs,
J'ai montré comment l'église gallo-franque
avait été tirée , par les premiers Carlovingiens ,
de l'état d'impuissance et d'anarchie où elle était
tombée. Nous y avons vu rentrer l'ordre et l'ac-
2;7. ï. IH. HIST. MOD., 1829. 6
•62 COURS
tivité. Nous avons vu cette révolution s'accomplir
parle concours et sous l'autorité du pouvoir tem-
porel : Pépin , Charlemague , et même , à son
avènement , Louis-le-Débonnaire , gouvernaient
réellement l'église gallo - franque. Cet état de
choses dura peu. J'ai indiqué avec quelle rapi-
dité le pouvoir spirituel passa de la docilité à
l'indépendance , de l'indépendance à la souve-
raineté; j'ai montré ses prétentions déjà avouées
par le pouvoir temporel lui-même , notamment
par Charles le-Chauve. C'était au profit de l'é-
piscopat gallo - franc que s'était fait ce change-
ment. J'ai annoncé qu'il n'en jouirait pas long-
temps , qu'un troisième pouvoir, la papauté,
enlèverait bientôt aux évêques nationaux leur
suprématie à peine conquise. C'est de ce fait,
c'est-à-dire de l'histoire de la papauté du VllI*
au X* siècle, spécialement dans ses rapports avec
l'église gallo - franque , que nous avons à nous
occuper aujourd'hui.
Il y a , Messieurs, quant au développement
de la papauté en Europe , un fait primitif, dont
on n'a jamais, je crois, tenu assez de compte.
Non-seulement Rome était toujours la ville la plus
importante de l'Occident; non- seulement les
souvenirs de son ancienne grandeur tournaient
au profit de l'évêque . qui , sans y régner encore,
n'HlSTOTRE MODERNE. 63
était déjà le chef de son peuple ; mais Rome eut
en Occident un avantage particulier , ce fut de
ne jamais demeurer entre les mains des barbares,
Hërules , Goths , Vandales ou autres : ils la pri-
rent et la pillèrent plusieurs fois ; ils n'en re-
tinrent jamais long - temps la possession. Seule
entre toutes les grandes cités occidentales , et
soit comme liée encore à l'empire d'Orient , soit
comme indépendante , elle ne passa point défi-
nitivement sous le joug germanique : seule , elle
resta Romaine après la ruine de l'empire Ro-
main.
11 en arriva que , sans préméditation , sans
travail , par la seule vertu d'une situation unique,
Rome se trouva , moralement du moins , à la tête
de l'ancienne population disséminée dans les
nouveaux Etats d'Occident. Dans cette lutte ,
publique d'abord , sourde ensuite , mais long-
temps si active des vaincus contre les vainqueurs,
les regards des Gallo - Romains , des Hispano-
Romains, de toutes ces cités désolées par leurs
conquérans barbares , se tournaient naturelle-
ment vers Rome , si long- temps leur souveraine ,
et maintenant seul débris vivant de ranclenue
société , seule exempte de nouveaux maîtres ,
seule capable de conserver encore , aux peuples
qu'elle gouvernait naguères , des traditions res-
64 COURS
pectées. A ce titre , Rome fiit , dans tout l'Occi-
dent, pour la masse de la population, un nom
cher et populaire , un centre de souvenirs et
d'idées, l'image de tout ce qui restait du monde
romain. C'est sous l'influence de ce fait qu'est
née la papauté; il a été, pour ainsi dire, son
berceau; il l'a placée, dès son origine , à la tête
des peuples -, il l'a rendue , pour la race des
vaincus, une sorte de pouvoir national.
Voyons maintenant quelle était , au milieu du
VHP siècle , sa situation à l'égard des principales
églises de l'Occident.
On comptait à cette époque , en Occident ,
cinq grandes églises nationales ; l'église italienne,
ou plutôt lombarde , car je ne parle que du nord
de l'Italie , alors au pouvoir des Lombards :
l'église espagnole, l'église anglo-saxonne, l'église
gallo-franque et l'église germanique naissante.
i" C'était en Italie, dans l'église lombarde,
que la papauté était le moins puissante. L'é-
vêque de Rome n'avait jamais été, ni comme
métropolitain , ni à aucun autre titre , le supé-
rieur des évêques du nord de l'Italie. Les rois
lombards, long-temps ariens et incessamment
appliqués à pousser leurs conquêtes dans le ter-
ritoire qu'il administrait , furent ses ennemis
naturels; «la perfidie des Lombards, écrivait
d'histoire moderne. 65
» en 584 ^^ pape Pelage 1", nous a causé , malgré
» leurs propres sermens , tant de tribulations et
» de maux, que personne ne pourrait suffire à
» les raconter. » La correspondance entre les
évêques lombards et les papes , devint donc dif-
ficile, rarcj et cette église, qui allait presque
jusques aux portes de Rome, leur fut, plus que
toute autre, étrangère.
2° Long-temps, au contraire, lem^ influence
sur l'église espagnole fut grande et en progrès.
Sous la domination des Visigotlis ariens, le clergé
d'Espagne catholique et persécuté , entretenait
des relations fréquentes et intimes avec l'évêque
de Rome qui , au nom de l'église catholique,
l'appuyait dans sa résistance. 11 arriva de plus ,
que, dans le cours des V« et VP siècles, deux
illustres évêques espagnols , Torribius , évêque
d'Astorga, et Léandre, évêque de Séville, avaient
été seciétaires et amis , l'un , de Léon-le-
Grand (44^^ — 4^1 )' l'autre, de Grégoire-le-
Grand ( 590 — 604), et établirent, entre leur
église et celle de Rome , des rapports habituels.
Aussi, est-ce au sujet de l'église espagnole que
se manifestent le plus hautement, à cette époque,
les prétentions de la papauté. En 538, le pape
Vigile écrit à Proftiturus , évêque de Braga :
66 COURS
Comme la sainte église romaine possède la primatie de
toutes les églises, c'est à elle que doivent être renvoyées,
comme au chef de l'Eglise , tant les affaires importantes,
le jugement et les plaintes des évêques, que les grandes
questions en mal ière ecclésiastique. Car cette église, qui
est la première, en confiant ses fonctions aux autres égli-
ses, les a appelées au partage de ses travaux, non ù la plé-
nitude du pouvoir'.
11 n'y avait alors aucune autie église d'Occi-
dent à laquelle l'évêque de Rome adressât un
pareil langage. Aussi a-t-on élevé quelques doutes
sur l'authenticité de cette lettre; cependant, elle
me paraît probable. Le pouvoir de la papauté ,
en Espagne , était si réel qu'en 6o5 , deux évê-
ques espagnols , Janvier de Malaga , et Etienne ,
ayant été irrégulièrement déposés , Grégoire-le-
Graud envoya un commissaire , nommé Jean ,
avec ordre d'examiner l'affaire; e' , sans convo-
quer aucun concile , sans prendre i'adbésion du
clergé espagnol , Jean prononça que la déposi-
tion avait été illégitime , la cassa , et réintégra
les deux évêques , exerçant ainsi les droits de la
suprématie ecclésiastique la plus étendue.
Elle n'était cependant pas aussi bien établie
qu'on pourrait le penser. Les rois Visigoths , à
' Baluzc, 710V. coll. Conc, t. i, col. 1468.
d'histoirk Monr.RNK. 67
partir de Recared, ( 586 — 6ui ) étaient redevc-
11 us catholiques. Au premier moment, la pa-
pauté en profita; le fait que je viens de rappor-
ter le prouve. Mais la lutte entre le clergé natio-
nal et le gouvernement temporel ayant cessé , le
clergé se rapprocha Ju gouvernement , et tint de
moins près à l'évêque étranger qu'il avait pris
pour chef. Aussi , voit- on, dans le cours du VIl^
siècle, le pouvoir de la papauté en Espagne
s'affaiblir un peu, et l'église nationale agir avec
plus d'indépendance. Au commencement du
VHP siècle, le roi Witizase brouille avec le pape»
interdit tout recours à Rome, repousse la dis-
cipline romaine , autorise même , dit- on , le
mariage des prêtres. Quelques années après ,
arriva l'invasion des Arabes, et la plus grande
partie de l'Espagne fut perdue pour la papauté
comme pour le christianisme. Au milieu du VHl'
siècle , elle ne conservait de pouvoir que parmi
les chrétiens réfugiés dans le nord de la Pénin-
sule , ou aux pieds des Pyrénées; et là même,
le désordre était tel , et la société tellement agitée
ou faible, qu'il n'y avait, pour une influence
éloignée et systématique , presque rien à faire.
5° Quant à l'Église anglo-saxonne, vous savez
que , fondée par les papes eux-mêmes , elle avait
été placée, dès son origine, sous leur influence
68 COURS
la plus directe '. Elle était encore , au milieu
du VHP siècle, dans la même situation.
4° Celle de l'église gallo-franque était diffé-
rente. Vous avez vu que dans le cours du VU"
siècle , ses relations avec Rome étaient devenues
fort rares '. Ce fut au milieu du VIIP siècle , pré-
cisément au début de l'époque dont nous avons à
nous occuper aujourd'hui , qu'elles redevinrent
fréquentes et efficaces. J'en reprendrai , tout à
l'heure , l'histoire.
5". L'église germanique naissait alors, vous
le savez, par les travaux des missionnaires anglo-
saxons, de saint Boniface en particulier; et ses
fondateurs, en la créant, la donnaient, pour ainsi
dire, à la papauté '.
Telle était la situation des papes envers les
grandes églises nationales de l'Occident, lorsque,
vers le milieu du VllI*^ siècle , les premiers Car-
lovingiens s'allièrent étroitement avec eux. Les
heureux effets de cette alliance pour la papauté
sont faciles à reconnaître.
Et d'abord elle acquit dans l'église italienne
' Leçon 19'; t. 2, p. 247.
> Ibirf. p. 234 - 236.
' Leçon 19' ; l. 2. p. 25o-a55.
d'histoire moderne. 69
un ascendant qu'elle n'avait jamais possédé. Après
la défaite des Lombards par les Francs, l'évêque de
Rome ne devint point le métropolitain des évê-
ques lombards ; il ne reçut point le titre de pa-
triarche ; mais il fut investi d'une supériorité sans
modèle, indéfinie, et d'autant plus grande. Le
clergé lombard le voyait respecté des conqué-
rans francs qui le prenaient ea général pour re-
présentant et ministre au-delà des Alpes ; c'était
par lui qu'on traitait avec les vainqueurs ; per-
sonne dans l'église lombarde ne pouvait songer à
s'égaler à lui ; elle tomba i^pidement sous son
autorité.
11 en acquit aussi une nouvelle dans l'église
gallo-franque. Ce fut avec son aide, et en s'ap-
puyant de son nom et de ses avis, que les pre-
miers Carlovingiens travaillèrent à la réformer.
Même avant leur élévation à la royauté , saint Bo-
niface écrit au pape Zacharie que Carloman, frère
de Pépin- le-Bref, lui a demandé de se rendre en
Gaule : « Protestant qu'il voulait amender et
n réformer quelque chose dans l'état de la reli-
» gion et de l'église, qui, depuis 70 ou 80 ans , au
» moins, est livrée au désordre et foulée aux
M pieds'. » — C'est sous la présidence et l'in-
S. 15011. ep. Di , I». 10;
yo COURS
fluence de saint Boniface, à titre de légat du
pa|je , que se tiennent les conciles , naguères si
rares et qui redeviennent fréquens. Les actes du
concile, de 74^, dit G ermanicum ^ commencent
en ces ternies :
« Moi Carloniaii, duc et prince des Francs, avec le
conseil des serviteurs de Dieu et de nos grands , j'ai con-
voqué !es évêques de mon royaume, etBoniface, qui esten-
voyé de S. Pierre, pour qu'ils me donnent conseil, etc.»
Le même fait se reproduit au concile tenu
Tannée suivante à Lestines ouLeptines dans le dio-
cèse de Cambrai, et à l'assemblée de Soissons
(762 ) où Pépin fut sacré roi. Non content de
servir ainsi d'intermédiaire entre les souverains
temporels et les papes, saint Boniface entre-
prend aussi de rattacher étroitement au siège de
Rome les métropolitains ou archevêques , dontil
rétablit le pouvoir ; il engage ceux de Rouen , de
Sens et de Rheims , au moment de leur nomina-
tion , à demander au pape le Pallium , signe de
leur dignité nouvelle, et à attendre ainsi de lui
une sorte d'investiture. Un seul d'entre eux suit
son conseil , et le pape témoigne à Boniface son
chagrin de ce que les deux autres n'en ont pas
fait autant. Enfin ce ne sont pas les souverains
ni le clergé .seul qnlse rapprochent de la papauté
d'hISTOIUE MODTir.NH. 7I
et contractent avec elle une plus intime liaison.
Le même mouvement se manifeste parmi les fi-
dèles, dans le peuple; le nombre des pèlerins
qui se rendent à Rome par de pieux motifs s'ac-
croît rapidement : on lit dans un capitulaire de
Pepiu-le-Bref :
Quant aux pèlerins qui font un pèlerinage en vue de
Dieu, qu'on ne leur demande aucun péage '
Et c'est évidemment au pèlerinage de Rome
que se rapporte cette disposition.
Quand nous n'aurions pour preuve du mou-
vement ascendant de la papauté dans l'église
gallo-fi-anque à cette époque, que le ton sur le-
quel on y parlait d'elle, celle-là serait suffisante :
le langage non -seulement du clergé, mais des
écrivains en général , des souverains temporels
eux-mêmes, devient extrêmement pompeux ; les
épithètes magnifiques et respectueuses se multi-
plient ; le pape n'est plus simplement l'évêque
de Rome , le fi-ère des évêques ; on lui donne des
noms, on se sert pour lui d'expressions qu'on
n'emploie pour aucun autre. Quelques phrases
d'Alcuin qui, en sa qualité de favori deCharle-
magne , ne peut être soupçonné d'avoir voulu sa-
! Cap. Pipp. a 755, p. 22; Bal. t. 1 , col. 175.
72 COURS
crifier le pouvoir de son maître à un pouvoir
étranger, en diront plus que toutes les généra-
lités ; en 796 , il s'adresse en ces termes au pape
Léon 111(795-816):
Très-saint père^ pontife élu de Dieu, vicaire des apôtres,
héritier des pères, prince de l'Église, gardien de la seule
colombe sans tache'.
Et ailleurs, en 794, à Adrien 1" (762-795):
Trés-excelIent père, comme je te reconnais pour vi-
caife du bienheureux Pierre, prince des apôtres, je le
regarde comme héritier de sa miraculeuse puissance '.
Et ailleurs, en écrivant à Charlemagne, en 799:
II y a eu jusqu'ici dans le monde trois personnes d'un
rang suprême : la sublimité du vicaire apostolique qui
occupe le siège du B. Pierre, prince des apôtres; la di-
gnité de l'empereur qui exerce le pouvoir séculier dans la
seconde Rome ; la troisième est la dignité royale, dans la-
quelle la volonté de notre seigneur Jésus-Christ vous a
placé pour gouverner le peuple chrétien 5.
A coup sûr, il ne faut point prendre ces
expressions à la lettre ; il ne faut point croire que
' Lett. 30; t. 1 , p. 5o.
- Lett. i5; (. i. p. aS,
'" Letl. So ; l. 1, p. I 17.
d'histoire moderne. 75
le pape possédât dans toute sa grandeur le
pouvoir qu'elles lui attribuent; mais elles at-
testent qu'elle suprématie religieuse , morale, il
possédait déjà dans la pensée des peuples. De cette
époque date véritablement sa domination intel-
lectuelle , source de toutes les autres.
Sa puissance temporelle recevait en même
temps un notable accroissement. Quand Pépin
eut vaincu les Lombards , il les obligea de resti-
tueràl'évêquedeRomeles terres qu'ils lui avaient
enlevées, et y ajouta une partie de celles qu'il avait
lui-même conquises , spécialement dans l'Exar-
chat de Ravenne. Après la ruine complète des
rois lombards. Charlemagne, en s'appropriant
leurs Etats, fit à Adrien 1" de nouvelles et con-
sidérables donations de même sorte. On a révo-
qué en doute l'authenticité de ces deux dona-
tions; et il est vrai que l'acte original de Tune
ni de l'autre ne subsiste plus. Cependant elles
sont mentionnées par les écrivains contempo-
rains, directement ou indirectement; une foule
de chroniques et de monumens divers les attes-
tent ou les supposent. On peut disputer sur
l'étendue des terres ainsi concédées : dans les
siècles snivans les papes sans nul doute l'ont fort
exagérée ; mais quant à la réalité des donations,
je ne crois pas qu'on la puisse raisonnablement
74 COURS
contester. Elles n'ont rien d'ailleurs en soi qiie
de fort naturel, et de parfaitement analogue à
toute l'histoire du VHP siècle. Ce dont il faudrait
s'étonner, serait qu'elles n'eussent pas eu lieu.
Il est plus difficile de déterminer le véritable
sens et la portée politique de concessions pa-
reilles. Deux systèmes ont été soutenus à ce sujet.
Selon les uns , Pépin et Charlemagne ne donnè-
rent aux papes que la propriété civile, dominiwn
utile , le revenu des terres et des esclaves ou des
colons qui les habitaient , mais non pas la souve-
raineté , le gouvernement du territoire. Selon
les autres, la souveraineté politique était inhé-
rente à la concession ; Jes papes en exercèrent
tous les di«oits , comme les exerçaient avant eux
les exarques de Raveune et les autres délégués
des empereurs d'Orient qui, même après les do-
nations, conservèrent encore quelque temps sur
ces terres quelque ombre de suprématie, mais
ne tardèrent pas à la perdre complètement , lais-
sant les papes pour uniques successeurs.
A mon avis, ni l'un ni l'auire système n'est
soutenable , et l'un et l'autre reposent sur un
complet oubli de l'état des esprits au temps dont
il s'agit. On ne se faisait point alors, en matière
de souveraineté, de pouvoir, de droits, des idées
aussi nettes, aussi précises que celles que nous
D'HISTOIRE MODERNE. y5
nous en formons aujourd'hui. On ne distinguait
point avec tant de rigueur le dominium utile du
gouvernement politique, et la propriété de la
souveraineté. Toute cette science des publicistes
modernes était, au milieu du VllP siècle, étran-
gère aux esprits comme aux faits. Le proprié-
taire, à titre de propriétaire, exerçait dans ses
domaines une partie des droits aujourd'hui attri-
bués au souverain seul. 11 maintenait l'ordre,
rendait ou faisait rendre la justice , conduisait
ou envoyait à la guerre les hommes de ses terres ;
non en vertu d'un pouvoir spécial, appelé poli-
tique , mais en vertu de sa propriété même , au
sein de laquelle les pouvoirs les plus divers étaient
confondus. Ainsi, d'une part, quand on voit au
IX'' siècle les papes exercer, dans les domaines
qu'ils avaient reçus dePepin et de Charlemagne,
la plupart des droits que nous nommons politi-
ques , il n'en faut pas conclure que la souverai-
neté réelle, complète, indépendante, leur eût
été conférée; et d'autre part, il ne faut pas croire
non plus que Charlemagne en retenant, sur le.s
territoires qu'il donnait aux papes , une certaine
souveraineté, crût devoir se réserver, et conser-
vât en effet tous les droits qui, aujourd'hui, nous
semblent inhérens à ce mot. En même temps que
le pape, à titre de propriétaire, avait, dans ces
76 COURS
domaines, des administrateurs, des juges, des chefs
militaires même, choisis par lui et dépendans
de lui , Charlemagne y percevait des impôts , y
envoyait , comme dans le reste de ses États , des
missi dominici chargés de tout inspecter, de ré-
primer les abus, etc. La souveraineté, en un mot,
n'était pleinement attribuée ni au pape ni à l'em-
pereur; elle flottait entre les deux , incertaine et
partagée ; et de là sont nées toutes les difficultés
d'une question qui n'existe pas aux yeux de qui-
conque connaît et comprend l'époque dont
nous parlons.
Qu'il possédât ou non la souveraineté, nul
doute que l'acquisition de si vastes domaines et
de tous les droits attachés à la propriété ne fut,
pourfévêquede Rome, un grand accroissement
de pouvoir temporel. 11 se trouva dès lors, sans
aucune comparaison, le plus riche évêque de la
chrétienté , et hors de pair sous le rapport maté-
riel aussi bien que sous le rapport moral .
Ainsi : 1 " en assurant aux papes sur l'église ita-
lienne unpouvoir qu'ils n'avaient point aupara-
vant ; 2° en leur donnant dans les affaires de l'é-
glise gallo-franque, une influence très-active ; 5" eu
leur reconnaissant, par le langage et toutes les
démonstrations qui frappent l'imagination des
peuples, une majesté, une suprématie que les
d'histoire moderne. 77
princes n'avaient pas encore à ce point avouée;
4" en accroissant entin soit par la richesse , soit
par ses conséquences indirectes, leur puissance
temporelle, les premiers Carlo vingiens, elCharle-
magne en particulier , furent pour la papauté les
plus utiles alliés.
Ne croyez pas cependant, Messieurs, que, dans
leurs rapports avec elle , ils eussent abdiqué leur
empire. De même que vous avez vu dans l'inté-
rieur de l'église gallo-franque , Charlemagne fa-
voriser l'extension du pouvoir des clercs et les
soumettre cependant au sien , de même il domi-
nait les papes en leur préparant les moyens de
dominer un jour ses successeurs. Et d'abord leur
élection n'était complète que lorsqu'elle avait
reçu l'approbation de l'empereur. Les faits et les
textes abondent en preuves. En 796 Charle-
magne écrit au pape Léon III qui vient d'être
élu :
Après avoir lu la lettre de votre Excellence et avoir pris
connaissance du décret, nous nous sommes grandement
réjouis et de l'unanimité de l'élection, et de l'humilité de
votre obéissance , et de la promesse de fidélité que vous
nous avez faite '.
En 816, l'élection d'Etienne IV a lieu en pré-
' Cap. t. 1, col. 2^1.
37. T. III. HI9T. MOD., i8ai). 7
78 COURS
.sence des commissaires de Louis-le-Débonuaire ,
à qui le décret est envoyé pour recevoir sa con-
tirmation. En 817, Pascal I" s'excuse de la pré-
cipitation de son ordination. En 826 , lors de
l'élection d'Eugène II , Louis-le-Débonnaire en-
voie son fils Lothairt- à Rome, et il est réglé que
des commissaires de l'empereur seront toujours
présens à l'ordination du pape.
On a quelquefois représenté ce consentement
de l'empereur comme une nomination j on a pré-
tendu qu'il nommait le pape comme les autres
évêques. Rien n'est moins fondé. Le pape était
élu à Rome , par le clergé , et quelquefois encore
avec le concours du peuple de Rome ; mais pour
être consacré , il lui fallait l'approbation de l'em-
pereur. Le concours du pouvoir temporel n'allait
pas plus loin.
Le langage de plusieurs papes à cette époque
atteste expressément leur dépendance et la supé-
riorité positive du pouvoir impérial. Léon III écrit
à l'empereur ;
« Si nous avons fait quelque chose incompéterament ,
et si , dans les affaires qui nous ont été soumises, nous
n'avons pas bien suivi le sentier de la vraie loi, nous
sommes prêt à le réformer d'après votre jugement et celui
(le vos commissaires".
' Graiiani décret, p. 1 i, catis. 2, quoi. 7, col. /^i.
D HISTOIRE MODERNE. ng
Léon TV écrit à Lotbaire 1" :
Nous promettons que nous ferons toujours tout ce qui
sera en notre pouvoir pour garder et observer inviolable-
ment les capitulaires et les décrets tant de vous que de
vos prédécesseurs'.
En France, d'ailleurs, clans l'intérieur de l'église
gallo-franque^ les empereurs gouvernaient seuls,
sans partager en rien le pouvoir avec la papauté.
Cette influence que je viens de vous montrer
entre les mains des papes, à partir des rois carlo-
vingiens, sur l'église gallo-franque, n'était qu'in-
directe. Ils ne convoquaient point les conciles,
l'empereur seul les appelait. Les décisions de ces
assemblées n'avaient aucun besoin de leur appro-
bation. Toute la surveillance , toute l'administra-
tion ecclésiastique appartenaient soit aux évêques
nationaux, soit aux délégués de l'emp reur ; et le
pape n'y intervenait qu'indirectement, par voie
de conseil.
Il y avait en outre , dans le public , laïques et
clercs, ime certaine idée d'une législation an-
cienne et générale de l'Eglise, à laquelle les
papes devaient être soumis comme les autres
évêques. On ne se rendait pas un compte bien
' Grat. décret. distmcL lo, c. q.
So COURS
précis (le sa source et de son autorité; on ne sa-
vait pas bien de quels pouvoirs elle devait tou-
jours émaner ; la question n'était point nettement
posée, comme elle l'a été plus tard, entre les con-
ciles et les papes ; mais on pensait fermement
qu'au-dessus des papes étaient les canons, la dis-
cipline, la loi générale de l'Église, et qu'ils n'a-
vaient à eux seuls nul droit de les changer.
Telle était, Messieurs, au commencement du ÏX'
siècle, à la fin durègue de Charlemagne, particuliè-
rement dans ses rapports avec l'église gallo-fran-
que , la situation delà papauté. Il y régnait, vous le
voyez, beauco'iip d'incohérence et de confusion.
Aussi rencontre-t-on une multitude de faits con-
tradictoires : les uns attestent l'iudépendance des
églises nationales; les autres montrent le pouvoir
papal au-dessus des églises nationales. Ici éclate
la supériorité du pouvoir temporel , là celle du
pouvoir spirituel siégeant à Rome. En 855, Gré-
goire IV se mêle de réconcilier Louis-le-Débon-
naire et ses fils, et reproche aux évéques de la
Gaule-Franque leur conduite : ils protestent con-
tre son intervention, lui contestent les droits qu'il
.s'arroge, et déclarent « qu'ils ne veulent nulîe-
>i ment se soumettre à sa volonté, et que, s'il est
» venu pour excommunier, il s'en ira excommu-
» nié; car l'autorité des anciens canons ne per-
DHISTOIRK MODERNF:. '^'
» mel rien do tel. » Cependant , dans sa réponse.
Grégoire leur reproche de s'être alternativcmeni
servis , en lui écrivant , des titres (rater et pater ,
« tandis qu'il aurait été plus convenable de ne lui
Kl témoigner qu'un respect filial; » et non-seule-
ment ils ne réclament point, mais le mot Aq f rater
disparaît à peu près de leur langage. En 844 " ^'^^
évêques de la Gaule-Franque refusent de rexion-
naître Drogon , archevêque de Metz, fils naturel de
Charlemagne, comme vicaire du pape Serge 11 ,
qui lui en avait donné le diplôme ; et en 849, ils
menacent d'excommunication Noménoé , roi de
Bretagne, parce qu'il a reçu avec dédain une
lettre du pape Léon IV, « à qui Dieu a donné la
•>•> primatie du monde entier. 9 Je pourrais luul-
tiplier les exemples ; je pourrais montrer les
souverains temporels, les papes, les églises na-
tionales . tour à tour vainqueurs ou vaincus ,
arrogans ou humbles. Cependant, à travers ces
contradictions, on voit clairement que la pa
{)auté est en progrès ; elle règne , sinon dans
les 'faits, du moins dans les pensées. La con-
viction que le pape est l'interprète de la foi, le
chef de l'église universelle . qu'il est au-dessus de
tous les évêques, au-dessus des conciles natio-
naux, au - des.sus des gouvernemens temporels,
quant aux aflaires de la religion , et même quant
82 COURS
aux affaires temporelles dès qu'elles ont, avec
la religion, quelque rapport, celte conviction,
dis-je , s'établit de plus en plus dans les esprits.
Au milieu du IX' siècle , on peut la regarder
comme définitivement formée ; la conquête de
l'ordre intellectuel est consommée au profit de
la papauté.
Elle avait aussi à faire celle de l'ordre légal ; la
pensée des peuples lui attribuait la souveraineté de
droit ; mais il lui manquait des titres où ses droits
fussent écrits , au nom desquels elle pût affirmer
leur ancienneté historique aussi bien que leur
légitimité rationelle. Elle les trouva bientôt.
Depuis long-temps on s'était appliqué à re-
cueillir les canons de l'église. La première col-
lection de ce genre, en Occident, avait été rédi-
gée au VP siècle par un moine romain appelé
Denys le petit. Elle devint rapidement une sorte
de code ecclésiastique, et l'objet d'une émula-
tion générale. Plusieurs collections semblables,
furent rédigées dans les différents Etats d'Occi-
dent. L'Espagne en particulier en eut une, à- la-
quelle on donna le nom d'Isidore, quoique St. Isi-
dore, évéque de Séville, n'y ait pris évidemment
aucune part. Elle était plus étendue que celle de
Denys le petit, et contenait un plus grand nombre
de lettres des papes, ainsi que de canons des con-
i
d'histoire moderne. 85
eiles, surtout des conciles espagnols, Elle se répan-
dit hors de l'Espagne et ne tarda pas à obtenir ,
en Gaule surtout , un grand crédit.
Dans la première moitié du IX' siècle, entre
les années 820 et 849, on voit paraître tout-à-
coup, toujours sous le nom de saint Isidore, une
nouvelle collection de canons, beaucoup plus
considérable que celle dont je viens de parler.
C'est dans le nord et Test de la gaule franque ,
dans les diocèses de Maïence, Trêves, Metz,
Rheinis , etc. , qu'on la rencontre d'abord ;
elle y circule sans contestation ; à peine quel-
ques doutes percent çà et là sur son authenticité;
elle acquiert bientôt une autorité souveraine.
C'est la collection dite des fausses décrétales.
Elle a reçu ce nom, parce qu'elle contient une
multitude de pièces évidemment fausses , et porte
tous les caractères d'une fabrication mensongère.
Elle commence par soixante lettres des plus an-
ciens évêques de Rome , depuis saint Clément
(g I -1 00) jusqu'à Melchiade(3 1 1 - 5 1 4); lettres dont
aucun monument n'avait encore fait mention , et
dont la fausseté éclate au premier coup d'oeil. Les
papes des trois premiers siècles s'y servent conti -
nuellement de la traduction de la Bible de saint
Jérôme, faite à la fin du IV siècle; ils fout al-
lusion à des faits , à des ouvrages du VP et du VII'
84 COURS
siècles. La fabrication , en un mot , ne peut plus
aujourd'hui être révoquée en doute par aucun
homme de quelque instruction et de quelque
sens.
On ne sait qui eu fut l'auteur. Comme on la
rencontre d'abord dans les diocèses de Trêves et
deMayence, et aussi à raison d'autres petits indices
sur lesquels je ne vous arrêterai point, on l'a at-
tribuée à Benoît , diacre de Mayence , que je vous
ai déjà nommé, et qui a fait la seconde collection
des capitulai res. Quoi qu'il en soit, elle se répan-
dit rapidement; beaucoup la prirent pour l'an-
cienne collection déjà connue sous le nom de
saint Isidore ; d'autres, la croyant nouvelle, ne
songèrent seulement pas à en examiner le con-
tenu. Elle avait pour patrons, non seulement
les papes et leurs partisans, mais presque tous
les évêques. Elle n'était point rédigée en effet dans
l'intérêt exclusifde la papauté. Elle semble même,
à tout prendre et dans son intention primitive ,
]>lus spécialement deslinie à servir les évêques
C(jntre les métropolitains et les souverains tetn-
porels. La plupart des pièces fabriquées, tout en
étalant avec pompe le pouvoir des papes, ont
pour objet principal d'établir l'indépendance des
évêques , et c'est surtout contre les métropoli-
tains et les princes temporels que le pape est in-
DHISTOIHE MODE UNE. 85
voqiîé. Les fausses décrétales eurent donc, dès
l'origine, l'appui des ëvêques; et bien loin de les
révoquer en doute, ils les adoptèrent avec em-
pressement; préoccupés, comme il est si sou-
vent arrivé, de l'intérêt du moment, et ne
s'inquiétant pas de prévoir qu'un jour ce serait
au profit des prétentioas de la papauté, non
des leurs, que la fraude tournerait.
Vers le milieu du IX^ siècle , les papes avaient
donc triomphé et dans l'ordre intellectuel , et
dans l'ordre légal; ils étaient en possession du
droit rationel et d'un titre écrit; leur souve-
i-aineté reposait non-seulement sur la croyance
publique, mais sur les traditions. Fondé sur de
telles bases, investi de telles forces, leur pou-
voir ne devait pas tarder à se déployer réelle-
ment. Vers la même époque, en effet, on voit
éclater, dans quelques évèaemens particuliers,
toutes les conséquences des principes posés , soit
dans l'opinion générale du temps, soit dans les
fausses décrétales.
En 856, un neveu de Charles-le-Ghauve, un
arrière-petit-His de Charlemagne, Lothaire. roi
de Lorraine, avait épousé Teutberge, fille de
Boson, comte bourguignon. En S5j. elle lui dé-
plut, et il la chassa; il l'accusait de toutes sortes
de crimes, en tr' autres d'incesle avec Hubcrlsoii
.S() COURS
IVère. 11 vécut publiquement avec une autre
femme, Waldrade, sœur de Gunther, archevê-
que de Cologne , et nièce de Teutgaud , archevê-
que de Trêves, qu'il aimait, dit-on , depuis long-
temps, et à laquelle il avait même promis de l'é-
pouser. En 858, Teutberge, par reutremisc
d'un champion , se justifia par l'épreuve de l'eau
bouillante, et Lothaire se vit forcé de la re-
prendre ; mais il ne cessa pas de travailler à s'en
débarrasser; soit vérité , soit peur, elle se laissa
réduire à avouer le crime dont on l'accus iitj et ,
de 8fco à 862 , trois conciles tenus à Aix-la-Cba-
pelle la condamnèrent solemnellement , cassè-
rent le mariage, et permirent à Lothaire d'é-
pouser Waldrade.
Mais à peu près vers la même époque, en 858 .
était monté sur le siège de Rome , un moine de
moeurs sévères , d'un caractère ardent , d'un
esprit inflexible, qui ne s'était décidé qu'à grand'
peine à sortir de son cloître pour devenir pape ,
et qui, une fois pape, voulut régner eu effet
sur la chrétienté. Voici comment parie de
Nicolas 1" un chroniqueur contemporain :
Depuis le bienheureux Grégoire, nul évêque élevé,
dans la ville de Rome, sur le siège pontifical, ne lui peut
être comparé : il régna sur les rois et les tyrans, et les
soumit à son autorité, cointnc s'il eût été le maître du
d'histoire modkrne. 87
jnonde. Il se montra humble, doux, pieux et bienveillant
envers les évêques et les prêtres religieux, et qui obser-
vaient les préceptes du Seigneur; terrible et d'une extrême
rigueur pour les impies et ceux qui s'écartaient du droit
chemin; tellement qu'on l'eût pu prendre pour un autre
Élie, ressuscité de nos jours, à la voix de Dieu , sinon en
corps, du moins en esprit et en vertu '.
Dès l'an 869, à ce qu'il paraît, Teut,berge s'a-
dressa à Nicolas T' , et réclama son iiîterventiou.
11 la fit attendre quelque temps ; ce fut seulement
en 862 et après la tenue des trois conciles d'Aix-
la-Chapelle, qu'il envoya en Lorraine deux légats,
avec ordre d'examiner de nouveau l'affaire. Un
concile fut à cet effet convoqué à Metz en 863.
Soit que les faits à la charge de Teutbei^g parus-
sent effectivemenl prouvés, soit que Lothaire,
ce qui semble plus probable , fut venu à bout de
gagner les deux légats , le concile où ils assistaient
sanctionna ce qu'avaient fait les précédens, et
l'affaire parut terminée, de l'accord de tous les
juges et de tous les pouvoirs.
Mais quand cette décision parvint à Rome ,
à tort ou à raison (et, pour mon compte, je
crois que ce fut à raison) , Nicolas n'y vit qu'un
Chrou. de Rcfiinon. ad a, 868.
88 COURS
effet de la complaisance , tiaiicbons le mot , de
la servilité et de la corruption , soit des évêques
lorrains, soit de ses propres légats. La cla-
meur générale les en accusait; les deux arche-
vêques qui avaient dirigé les conciles étalent pa-
rens de Waldrade. Nicolas résolut de ne rien
ménager ; et sans convoquer à Rome aucun
concile, de sa propre autorité , non-seulement il
annulla les actes du concile de Metz, mais il dé-
jiosa les archevêques de Trêves et de Cologne ,
et enjoignit à Lothaire de reprendre sa femme.
Il avait pour lui , dans cette hardie et despotique
conduite, d'une part, l'opinion populaire forte
ment prononcée contre Lothaire et \Vaîdrade;
d'autre part, autant du moins qu'on peut en
juger à la distance où nous sommes de l'événe-
ment, la vérité el la justice : il avait contre lui
les droits des évêques, des conciles et toute
l'ançîenue discipline de l'Eglise; mais, contie
ces derniers motifs , le texte des fausses décré-
tales lui fournissait un point d'appui. Fort de
l'austérité de sa conscience et de l'approbation du
peuple , il persista dans sa résolution , et non
content de venger la morale , appela aus.si à son
aide l'esprit de liberté. En 863 . il écrivait à Ad
ventius , évêque de Metz :
Itxiiiniiicz bien si ces rois cl ces piiiiccs . auxquels vous
d'histoire moderne. (Sç)
vous dites soumis, sont vraiment des rois et des princes.
Examinez s'ils gouvernent bien , d'abord eux-mêmes, en-
suite leur peuple; car celui qui ne vaut rien pour lui-
même, comment sera-t-il bon pour un autre^* Examinez
s'ils régnent selon le droit; car sans cela , il faut les re-
garder comme des tyrans plutôt que comme des rois; et
nous devons leur résister et nous dresser contre eux, au
lieu de nous soumettre. Si nous leur étions soumis, si
nous ne nous élevions pas contre eux, il nous faudrait
favoriser leurs vices. '
CoDtrede telles armes , les princes temporels,
aidés même, comme l'était Lothaire en cette occa-
sion , par leur propre clei^gé , étaient trop faibles :
Nicolas T' triompha en même temps de Lothaire
et de l'église lorraine ; l'un et l'autre , tout en
réclamant , subirent sa décision.
Presqueau même moment se présentait une se-
conde affaire , qui lui fournit l'occasion d'une se-
conde victoirt . Hincmar , archevêque de Rheims,
dont je vous occuperai bientôt avec plus de détail,
voulait régner presque aussi despotiquement
dans l'église gallo-franque que Nicolas dans l'église
universelle. Un de ses suffragans, Rothade, évê-
que de Soissons , avait destitué un prêtre de son
diocèse pour cause de mauvaises moeurs; trois
Mans
90 COURS
ans après cette condamnation , sons prétexte
qu'elle était injuste, et plutôt, à ce qu'il paraît,
par humeur contre Rothade que par tout autre
motif, Hincmar rétablit le prêtre dans sa pa-
roisse, contre le gré de son évêque, et excommu-
nia celui-ci pour cause de désobéissance. Une
lutte s'établit entre l'évêque de Soissons et l'ar-
chevêque de Rlieims. L'évêque , déposé en 862 ,
an concile de Soissons, en appela au pape;
Hincmar , à force de ruses et de violences , pré-
vint quelque temps l'effet de cet appel , et em-
pêcha même qu'il ne parvînt à Rome ; mais
Nicolas I" le reçut enfin ; et en 865 , ayant con-
voqué à ce sujet un concile; il dit , dans son
discours d'ouverture :
Les évêques de Gaule, ayant convoqué un concile gé-
néral, ce qui n'est permis à personne, sans l'ordre du
Siège apostolique, y ont cité Rothade Quand même il
n'en eût point appelé, il n'aurait jamais dû être déposé à
notre insu; car les statuts sacrés et les décrets canoniques
ont remis à notre décision les procès des évêques, comme
toutes les grandes affaires '.
C'était méconnaître et braver toutes les règles
canoniques, tous les exemples du passé, tous les
' iMansi, I. \V, p. G86.
d'histoire moderne. 91
usages de l'Église. Mais dans cette occasion sp»--
ciale, comme dans la précédente , Nicolas avait
poiu' lui le bon droit et le cri public ; il soutenait
la justice et l'opinion populaire. Il triompha
également ; Rothade fut rétabli dans son siège ;
et les églises nationales furent vaincues dans la
personne d'Hincmar , comme les souverains tem-
porels dans celle de Lothaire.
Cette double victoire ne fut point incontestée :
plus d'une fois , dans le cours du dixième siècle , la
résistance reparut ; et les successeurs de Nicolas I ,
entre autres Adrien II , ne furent pas tous aussi
habiles ou aussi heureux que lui dans leurs en-
treprises. Cependant à tout prendre , leur pou-
voir et les maximes qui le fondaient furent en
progrès dans les faits comme dans les esprits ; et
c'est du règne de Nicolas I" que date vraiment la
souveraineté de la papauté.
J'approche du terme , Messieurs; je vous ai en-
tretenus de l'histoire intérieure de l'église gallo-
franque du VHP au X" siècle , dans ses rapports
avec le souverain temporel. Je viens de mettre
sous vos yeux son histoire extérieure , ses rap-
ports avec son souverain étranger. Je bornerai
ici le tableau de la société ecclésiastique carlovin-
gienne. Il nous reste à étudier le développement
intellectuel à la même époque. Vous avez déjà
9^ COURS
vu ce qu'il fut sous Charlemagne et jusques sous
Louis-le-Débonnaire. Sou étude depuis le règne
(ie Louis - le- Débonnaire jusqu'à l'avènement
de Hugues Capet sera l'objet de nos prochaines
réunions.
d'histoire moderne. 95
VINGT-HUITIEME LEÇON.
De l'état intellectuel de la Gaule Franque de la mort de
Charlemagne à ravénement de Hugues Ciipet. — Ta-
bleau des hommes célèbres de cette époque. — Esprit
théologique. — Esprit philosophique. — Hincmar et Jean
Érigène en sont les représentans. — Vie d'Hincmar. —
Son activité et son influence comme archevêque d«
Rheims. — 1° De ses rapports avec les rois et les papes.
— 2° De son administration dans l'intérieur de l'Eglise
Gallo-Franque et de son diocèse. — 5° De ses luttes et
de ses travaux théologiques. — Origine de la théologie
du moyen âge. — Querelle d'Hincmar et du moine
Gottschalk sur la prédestination. — Nombreux écrits à
ce sujet. — Conciles de Riersy, de Valence et de Lan-
gres. — Résumé.
Messieurs ,
En exposant la renaissance intellectueils de la
Gaule-Franque , sous le règne de Charlemagne ' ,
j'ai dit que le mouvement imprimé alors aux
I Leçoii 25'\, t. a, p. 4^«-
28. T. m. HIST. MOD., li
94 COURS
esprits n'avait point péri sous ses successeurSv
C'est au progrès de ce mouvement dans les IX"
et X' siècles, que je me propose aujourd'hui de
vous faire assister.
Quand j'ai dressé le tableau des hommes cé-
lèbres du temps de Charlemagne ', j'y ai compris
également , vous vous le rappelez , ceux qu'il
trouva et ceux qu'il forma, ses contemporains
proprement dits et leurs disciples immédiats. Je
ne vous ai entretenus, avec quelques détails,
que des premieis , me bornant , quant aux se-
conds, à indiquer leurs noms et leurs travaux.
La plupart de ceux-ci , par exemple , les histo-
riens Thégan, Nithard, Taslronome, les théolo-
giens Raban , Florus, Walfried Strabo , Paschase
Radbert,Ratramne, et plusieurs autres érudits, let-
trés ou poètes, compris dans la dernière partie du
tableau que j'ai mis sous vos yeux, appartiennent
à l'époque dont novis avons maintenant à nous oc-
cuper; et en ajoutant à ce tableau celui des hommes
célèbres qui ont paru vers la fin du IX' et dans
le cours du X* siècle, on a le résumé de l'acti-
vité intellectuelle de la Gaule-Franque sous la
race Carlovinglenne. Voici ce supplément :
1 Lcr-oii 20° , t. a , p
D HISTOIRE MODERNE.
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D HISTOIRE MODERNE. 97
Maintenant , Messieurs, pour aller au-delà de
cette série de noms, de dates et de titres d'ou-
vrages , j'éprouve le même embarras que j'ai déjà
senti quand j'ai voulu peindre l'état intellectuel
de la France sous le règne de CUarlemagne . Les
travaux de tous ces hommes que je viens de nom-
mer ne forment point d'ensemble, ne se rat-
tachent à aucune grande idée, à aucun système
général et fécond , autour desquels on puisse les
grouper, et qui puissent servir de fil dans cette
étude. Ce sont des travaux isolés , partiels, assez
peu variés , et plus remarquables par l'activité
qui s'y manifeste, que parleurs résultats. Irai-je,
à défaut d'un résumé systématique , prendre
tous ces hommes un à un, et vous raconter la
vie , vous exposer les écrits de chacun d'eux ? De
telles biographies ne seraient intéressantes et ins-
tructives qu'a la condition d'être fort détaillées ;
et nous n'avons pas tant de temps à y consacrei'.
Je résoudrai ce problème comme je l'ai résolu
pour le règne de Charlemagne. J'ai rattaché le
tableau intellectuel de son époque à la vie d'un
honiîue , de l'homme qui m'en a paru le repré-
sentant le plus fidèle : j'ai retrouvé, dans la des-
tinée et les ouvrages d'Alcuin , la trace de l'état
et du mouvement général des esprits. J'adopterai
pour l'époque suivante la niêiuc nièthoiic; j'y
98 COURS
chercherai quelque homme qui en soit l'image,
en qui se réfléchisse la vie intellectuelle de ses
contemporains ; et j'essayerai de le faire bien
connaître , certain que c'est là , yu le peu d'es-
pace dont je dispose, la meilleure manière de
faire connaître et comprendre le temps tout en-
tier. Deux hommes nous suffiront pour atteindre
à ce résultat.
En étudiant la \ie et les ouvrages d'Alcuin ,
nous avons été conduits à y reconnaître une
double tendance, tin double caractère: « Alcuin,
ai-je dit, est théologien de profession; l'atmos-
phère où il vit est essentiellement théologique ;
et pourtant l'esprit théologique ne règne point
seul en lui; c'est aussi vers la philosophie, vers
la littérature ancienne que tendent ses travaux
et ses pensées. St. Jérôme et St. Augustin lui
sont très-familiers; mais Pylhagore, Aristote,
Aristippe, Diogène, Platon, Homère, Virgile,
Sénèque, Pline, reviennent aussi danssa mémoire.
C'est un moine , un diacre , la lumière de l'église
contemporaine; mais c'est en même temps un
érudit, un lettré classique. En lui commence
enfin ralllance des deux élémens dont l'esprit
moderne a si long- temps porté l'incohérente em-
preinte, l'Antiquité et l'Église, l'admiration, le
goût, dirai-jele regret de la littérature payenne,
D HISTOIRE MODERNE. 99
el la sincérité de la foi chrétienne, l'ardeur à son-
der ses mystères et à défendre son pouvoir. ' »
Le même fait, Messieurs, est le caractère do-
minant de l'époque qui nous occupe aujour-
d'hui; mais ce n'est plus dans un seul homme
que nous en retrouvons l'image; l'esprit chré-
tien et l'esprit romain , la théologie nouvelle et
la philosophie ancienne , se manifestent égale-
ment, mais séparés et même ennemis. Deux
hommes se rencontrent qui peuvent être consi-
dérés comme les représentans distincts de ces
deux élémens. L'un, Hincmar, l'archevêque de
Rheims, est le centre du mouvement théoîogi-
que j l'autre, Jean Scot ou Érigèue, est le philoso-
phe du temps. A la vie d'Hincmar se rattachent
les événemens et les travaux de la théologie
contemporaine; dans celle de Jean Scot se ré-
vèlent les débris de l'ancienne philosophie. Dans
l'histoire de ces deux hommes , apparaissent
les deux forces dont la lutte a fait long-temps
toute l'histoire intellectuelle de l'Europe mo-
derne , l'Eglise doctrinale et la pensée libre.
Je tenterai de vous h s faire connaître l'un et
l'autre. C'est par Hincmar que je commence au-
jourd'hui.
I Leçon 22", t. 2 , p. 5^4-
î OO COURS
II Daquit vers l'an 806, dans la Gaule-Franque
proprement dite, c'est-à-dire dans le nord-est
de la France actuelle. Sa famille était des plus
considérables du temps : il avait pour parens
le fameux Bernard II . comte de Toulouse ,
et un autre Bernard , comte de Vermandois.
Il fut élevé dès son enfance dans le monastère
de Saint-Denis , sous l'abbé Hilduin. Louis-le-
Débonnaire, en montant sur le trône, soit qu'il
connût déjà Hincmar , soit qu'il prît intérêt
à sa famille , le fit venir à sa cour , et le garda
auprès de lui. Vous savez quels furent, de 816
à 83o, les efforts de ce prince pour réformer
l'Eglise et surtout les monastères : celui de Saint-
Denis en avait, comme tant d'autres, un pres-
sant besoin ; la discipline et la science y étaient
dans le même déclin. Hincmar, tout jeune qu'il
était, travailla et contribua puissamment, en
829, à en décider la régénération. Il fit plus ; il
rentra lui-même dans le monastère , et y mena
la vie la plus rigide: mais il n'y vécut pas long-
temps en repos; l'abbé Hilduin prit parti vers
830, dans les querelles de Louis-le-Débonnaire
avec ses enfans; il se prononça contre l'empe-
reur; et lorsque Louis ressaisit le pouvoir, Hilduin
fut dépossédé de son monastère et exilé en Saxe.
Soit aft'ection pour son abbé , soit par d'autres
D HISTOIRE MODERNE. ÏOI
considérations qui nous échappent , Hincinar l'y
suivit, et conserva cependant assez de crédit,
non-seulenaent pour revenir bientôt lui-même
à la cour , mais pour faire rappeler et réintégrer
Hiiduin.
A partir de cette époque, on le voit tantôt
auprès de l'empereur, tantôt dans l'intérieur de
son monastère , menant tour à tour la vie d'un
prêtre favori, et celle d'un moine austère. 11 est
difficile de démêler, à la distance où nous sommes,
quelle était en lui la part de l'ambition mondaine
et celle de la ferveur religieuse. Ce qui paraît
certain >, c'est que ni l'une ni l'autre ne lui fiit
jamais étrangère , et que , dans tout le cours de
sa vie comme à cette époque, il fut presque éga-
lement préoccupé de sa fortune et de son salut.
A la mort de Louis-le-Débonnaire , en 840 ,
Charles-le-Chauve prit tfincmar dans la même
laveur : de 840 à 844 1 d vécut à la cour de ce
piince comme son plus intime confident et son
p)-incipal agent dans toutes les affaires ecclésias-
tiques. Charles lui donna plusieurs abbayes.
En 844? il assistait au concile de Verneuil. Le
siège de Rheiras était vacant depuis neuf ans ,
par suite de la déposition de l'archevêque Ebboii ,
affaire compliquée et obscure , dans le détail de
laquelle je n'entrerai point; le clergé demanda
102 COURS
qu'on pourvût enlhi à ce siège important, et,
l'année suivante , en 845 , au concile de Beau-
vais, Hincmar, âgé alors de og ans, fut élu ar-
chevêque de Rheims.
De cette époque datent son activité et son
influence dans l'Eglise Gallo-Frauque. Il a été
archevêque de Rheims pendant trente-sept ans,
de l'an 845 au 25 décembre 882. Dans ce
long espace de temps, on trouve sa signature
au bas des actes de trente-neuf conciles , sans
parler de beaucoup d'autres petites assemblées
ecclésiastiques, dont il n'est resté aucun mo-
nument '. Dans la plupart de ces conciles, il
1 Hincmar assista :
En 844 au concile de Verneuil.
845
de Beauvais.
id.
de Meaux.
847
de Paris.
840
de Kiersy.
id.
de Paris.
85o
de Moret.
85i
de Soissons.
853
id.
id.
de Kiersy.
id.
de Verberie.
85;
de Kiersy.
858
id.
DHlSrOIRE MODEKNE. \0^
a présidé et dirigé les affaires. L'historien de l'é-
glise de Rheims , Frodoard , qui avait à sa dispo-
sition les archives de l'Eglise , mentionne spécia-
859
de Metz.
id.
deToul.
860
lieu incertain.
id.
(le ïoiil.
861
de Soissons.
862
de Sens.
id.
de Sablonnières.
id.
de Pistes.
862
de Soissons.
id.
de Pistes (transféré ;
i Soissons).
865
de Senlis.
id.
de Verbe rie.
866
de Soissons.
867
de Troye?.
869
de Yerberie.
id.
de Metz.
id.
de Pistes.
870
d'Attigny.
87.
de Douzy.
073
de Senlis.
874
de Douzy
875
de Chiliens.
876
de Pontion
878
de Neustric.
id.
de Troyes.
881
de Fismcs.
104 COURS
lement quatre cent vingt- trois lettres de lui ' , et
en indique presque à chaque page un grand
nombre d'autres. Ces lettres sont adressées à des
rois, reines, papes, archevêques, évêques, ab-
bés, prêtres, ducs, comtes, etc. 11 était évidem-
ment en correspondance habituelle et familière
avec tous les hommes considérables du temps.
Enfin , il nous reste de lui soixante-dix ouvrages,
grands ou petits, religieux ou politiques, recueillis
parle père Sirmond, en deux volumes in-folio,
auxquels un autre jésuite , le père Cellot , a ajouté
plus tard un troisième volume; et nous savons,
avec certitude , que beaucoup d'autres écrits
d'Hincmar ne sont pas venus jusqu'à nous.
Certes, Mes.sieurs, c'est là une vie pleine et
Jouissante. Pour la bien apprécier et en tirer
de vives lumières sur l'histoire générale de ce
temps, il faut classer un peu les faits qui font
remplie , et considérer Hincmar sous trois points
de vue principaux; i" au-dehors de l'Eglise Gallo-
Franque et de son diocèse , dans ses rapports ,
soit avec le pouvoir civil national, les rois de
France, soit avec le pouvoir ecclésiastique étran-
ger, les papes. 2" Au dedans de l'Église Gallo-
I Histoire de L'église de Rheirns , c. 18 — 28; dans ma
( ollecliov des Mémoires relatifs à l'Histoire de France.
DHISTOIRE MODERNE. Io5
Franque et de son diocèse, daos son influence
ecclésiastique et son administration épiscopale.
5° Dans son activité scientifique et littéraire ,
comme théologien et écrivain. Tous les faits ini-
portans et instructifs de la vie d'Hincmar se
rattachent à l'un ou à l'autre de ces trois aspects.
1. Considéré dans ses relations avec le pou-
voir civil national, Hincmar apparaît, durant
sa vie entière, comme l'évêque de la cour de
France, le directeur de ses rois. Je dis l'évêque
de la cour, et à dessein. On le trouve, en effet,
à la tête de tous les événemens de cour, de
toutes les cérémonies officielles. Quatre courou-
nemens, quatre sacres de rois et de reines ont eu
lieu à cette époque , et c'est toujours Hincmar
qui y préside. En 856, il couronne à Verberie
Judith , fille de Charles-le-Chauve , qui épouse
Edelwolf, roi des Anglo-Saxons. En 866, il
sacre au concile de Soissons Herraentrude ,
femme de Charles-le-Chauve. En 869, au con-
cile de Metz, il sacre roi de Lorraine Charles-
le-Chauve lui-même. En 877 , il sacre Louis-
le- Bègue roi de France. C'est toujours lui,
en un mot, qui, dans toutes les grandes occa-
sions , dans son diocèse ou hors de son diocèse ,
dans les assemblées ecclésiastiques ou civiles, re-
présente l'Église au milieu de la cour , préside
à l'alliance de la religion avec la royauté.
io6 COURS
Dans les circonstances plus graves que des céré-
monies, dans la politique proprement dite, le trait
remarquable de la vie d'Hincmar , c'est sa cons-
tante fidélité à la ligne directe, aux descendans
légitimes de Charlemagne ; problème difficile à
résoudre de son temps , au milieu de toutes les
vicissitudes du trône, de toutes les dissensions
de la famille régnante. Soit airection , prin-
cipe, prévoyance, ou habileté, la foi d'Hinc-
mar ne s'est jamais égarée dans ce labyrinthe ; il
s'est toujours tenu éloigné du parti que l'histoire
a qualifié de rebelle, et les princes qui sont re-
connus comme formant la série des vrais rois de
France l'ont toujours compté parmi leurs dé-
fenseurs. On le voit cependant très-habile en
même temps à se maintenir eu bons termes avec
leurs ennemis ou leurs rivaux. Il serait injuste
de dire qu'Hincmar ait dans l'histoire la physio-
nomie d'un intrigant; rien n'indique qu'il allât
au-devant de l'intrigue , qu'il cherchât , à tout
prix, les occasions d'agir, d'influer, de prévaloir ;
mais tout prouve qu'au besoin il savait employer
l'intrigue avec beaucoup d'activité et d'adresse,
et qu'il excellait à acquérir ou à conserver
l'influence partout où l'intérêt de sa situation ,
dans l'État ou dans l'Église, lui en faisait une
nécessité. Aussi fut-il , pendant la longue durée
D HISTOIRE MODERNE. IO7
de sa vie, en grand crédit auprès de tous les
rois , de tous les pouvoirs contemporains. On le
voit intervenir non-seulement dans les relations
des princes avec l'Eglise, mais dans le gouverne-
ment civil lui-même ; il est employé dans les mis-
sions difficiles, consulté dans les questions déli-
cates. Et non-seulement cette activité politiquese
révèle dans son histoire, mais il en reste des mo-
numens écrits. Nous avons de lui, soit sur le
gouvernement en général , soit sur les évèiie-
mens et les affaires auxquelles il prit part, cinq
ouvrages qui abondent en renseignemens pré-
cieux sur les idées et l'état politique de la France
à cette époque. Ces ouvrages sont :
1° Un traité, en trente-trois chapitres , adressé
à Charles le-Chauve et intitulé : De régis persond
et de regio mirmterio ' ; ouvrage de morale plus
que de politique, à en juger selon nos idées ac-
tuelles, mais qui, au IX' siècle, était vraiment
politique , car c'était au nom de la morale et
en développant ses préceptes que les ecclésias-
tiques influaient sur les gouvernemens. Dans le
traité d'Hincmar, la morale est d'ailleurs mêlée
à un grand nombre de conseils de prudence
Hincm. Op., t. 2, p. 184.
108 COURS
et d'habileté pratique, .nssez semblables à ceux
qui, au XV' siècle, Faisaient toute la science po-
litique , et dont le livre du Prince est le type.
1° Une lettre adressée à Louis-le-Bègue , après
son couronnement, à la fin de l'année 877 , pour
lui donner des avis sur le gouvernement de ses
États, et qui se termine par ce paragraphe d'un
bon sens remarquable :
J'adresse par lettre à Votre Domination ce que je lui
dirais de vive voix si j'étais auprès d'elle. Quant aux af-
faires proprement dites de l'Église et du royaume, je ne
dois point donner à leur sujet un conseil précis sans le
concours et l'avis général des grands; et je ne pourrais ni
n'oserais en décider à moi seul Si, en attendant, ce
dont Dieu nous préserve , il survenait quelque occasion
de trouble, et qu'il plût à Votre Domination de m'en in-
former, je m'efforcerai de vous aider de mes conseils et de
mes services, selon mon savoir et mon pouvoir. '
5° Une lettre à l'empereur Cliarles-le-Grospour
l'engagera veiller sur l'éducation des deux jeunes
rois de France , Louis III et Carloman , et à leur
donner de bons conseillers.
4" Une grande lettre adressée aux grands de la
France occidentale qui avaient consulté Hinc-
' Hincm. Op., t. 2, p. 184.
d'histoire moderne. 109
mar sur le gouvernement du roi Carloman, et
dans laquelle il leur transmet de longs extraits ,
peut-être une copie presque complète de l'ou-
vrage d'Adalhard , de ordine palatii , où est exposé
le mode de gouvernement de Charlemagne, et
dont je vous ai déjà entretenus. '
5° Enfin, des conseils sur le gouvernement de
Carloman adressés aux évêques de son royaume ,
en 882, l'année même de la mortd'Hincmar, et
écrits à Epernay , au moment oùil venait de fuir
sa ville épiscopale assiégée par les Normands;
tant les affaires des Etats au gouvernement
desquels il avait concouru continuaient de le
préoccuper.
Et ne croyez pas, Messieurs, que ce besoin
d'importance politique , cette popularité de
cour dont Hincmar jouit constamment, coû-
tassent rien à l'indépendance , disons plus , à
l'orgueil de l'évêque. Il ne lut point, vous venez
de le voir , du nombre de ces prélats insoleus et
tracassiers qui, sous Louis-le- Débonnaire et
Charles-le-Chauve , se complurent à humilier de-
vant eux la royauté ; mais il professait , en thèse
générale , les principes sur lesquels leurs préten-
j Leçon 20% t. 2, p. y.85 — 288.
28. T. m. HisT. MOD., 183g.
1 lO COURS
lions éiaicnl (ondées; et, pins d'une fois, il
opposa , aux volontés du pouvoir temporel,
un langage tout pareil au leur. On lit dans son
traité sur le divorce de Lolhaire et de Teutberge,
(juerelle dont je vous ai déjà patlé :
Quelques ?ages disent que ce prince, étant roi, n'est
soumis aux lois ni aux jugemens de personne, si ce n'est
de Dieu seul... qui l'a fait roi ,... et que de même qu'il ne
doit point, quoi qu'il fa>se, être excommunié par ses
évoques, de même il ne peut être jugé pard'autres évêques,
car Dieu seul a droit de lui commander Un tel langage
n'est point d'un chrétien catholique; il est plein de blas-
phème et de l'esprit du démon L'autorité des apôtres
dit que les rois doivent être soumis à ceux qu'elle institue
au nom du Seigneur, et qui veillent sur leur âme, afin que
cette tâche ne leur soit pas un sujet de douleur. Le bien-
heureux pape Gélase écrit à l'empereur Anastase : « Il y a
» deux pouvoirs principaux par qui est gouverné ce monde,
» l'autorité pontificale et la dignité royale ; et l'autorité des
» pontifes est d'autant plus grande qu'ils doivent compte
» au Seigneur de l'âme des rois eux-mêmes » Quand
on dit que le roi n'est soumis aux lois ni aux jugemens de
personne, si ce n'est de Dieu seul, on dit vrai s'il est roi
en effet comme l'indique son nom. Il est dit roi parce
qu'il régit, gouverne; s'il se gouverne lui-même selon la
volonté de Dieu, s'il dirige les bons dans la voie droite,
et corrige les méchans pour les ramener de la mauvaise
voie dans la bonne, alors il est roi et n'est soumis au ju-
gement de personne, si ce n'est de Dieu seul; car les
u'histoirk MoDcr.M-:. iii
lois sont instituées, non contre les justes, mais contre les
injustes;.... mais s'il est adultère, homicifle, inique, ra-
visseur, alors il doii être jugé, en secret ou en public, par
les évêques qui sont les trônes de Dieu. '
Jamais , à coup sûr , les maximes de la souve-
raineté ecclésiastique n'ont élé plus formellement
étakes.
En lait, la vie d'Hincmar est pleine d'actes de
résistance atix souverains mêmes qti'il servait
avec le plus de zèle , et son langage avec eux était
de la fierté la plus inflexible. Je n'en citerai
qu'un exemple. En 88 1, sous le règne de Louis III,
une lutte s'était élevée entre ce prince et le con-
cile de Fismes, sur l'élection d'un évêque de
Beauvais; le Roi avait protégé et soutenait obs
tinément un clerc nommé Odacre, que le con-
cile jugeait indigne. Hincmar écrit à Louis :
Quant à ce que vous nous avez mandé que vous ne fe-
riez rien autre que ce que vous avez déjà fait, sachez que,
si vous ne le faites point, Dieu fera lui-même ce qui lui
plaira. L'empereur Louis ( le Débonnaire ) n'a pas vécu
autant d'années que son père Charles; le roi Charles (le
Chauve), votre aïeul, n'a pas vécu autant d'années que
' Hiticm. Of)p., de Divort. Lot h. et Tealb., t. i , p. ôgS.
-695.
U2 COURS
son père; votre père à vous ( Louis-Ie-Bègue ) n'a pas
vécu autant d'années que son père; et tout en vivant au
milieu de celte pompe où votre aïeul et votre père ont
vécu à Compiègne, jetez les yeux là où repose votre père ;
et, si vous ne le savez pas , demandez où est mort et où re-
pose votre aïeul; et que votre cœur ne s'enfle point de-
vant la face de celui qui est mort pour vous et pour nous
tous, et qui ensuite est ressuscité des morts, et qui main-
tenant ne meurt plus. Et soyez certain que vous mourrex,
vous ne savez quel jour ni à quelle heure ; vous avez donc
besoin, comme nous tous, d'être toujours prêt à l'appel
du Seigneur Vous passerez bientôt; mais la sainte
Eglise avec ses chefs, sous le Christ, son chef souverain,
et selon sa promesse, demeurera éternellement. '
Je pourrais multiplier ces citations : ies écrits
d'Hincmar, comme toute sa vie, prouvent à
chaque pas que , sans les pousser jusqu'à la révolte
et à l'envahissement du gouvernement civil, il
professait, sur les rapports des deux pouvoirs,
toutes les maximes qui , depuis la mort de Char-
lemagne, s'étaient développées dans l'église Gallo-
Franque, et qu'il savait , au besoin, s'en prévaloir
pour résister.
Quant à ses relations avec un autre pouvoir ,
avec le souverain étranger de l'Eglise, le Pape,
fliiicm. 0/;/;.,t.2, p. 199.
d'histoire moderne. I 1 5
elles sont plus difficiles à déterminer , aussi bien
que les idées qu'il professait à ce sujet ; il y règne
beaucoup de contradiction et d'incertitude. Sou-
vent Hlncmar paraît en grande faveur à Rome :
Léon IV, en lui envoyant le paUiwn , lui donne
le droit que, dit-il, on n'a presque jamais donné
à d'autres archevêques , de le porter tous les
jours. Adrien II , Jean VIII, se conduisent par
ses conseils , et lui accordent tout ce qu'il leur
demande. Dans la gi-ande lutte de Nicolas \" con-
tre le roi Lothaire, à l'occasion de Teutberge et de
Waldrade , Hincmar prit le parti de la cour de
Rome , soutint la même cause , et en reçut beau-
coup de marques d'estime et de bienveillance.
Dans d'autres circonstances , au contraire , on
le voit non-seulement eu opposition, maisenlutte
avec elle, et il en est très-mal traité. Je vous ai déjà
parlé de l'échec qu'il subit dans l'affaire de Ro
thade, évêque de Soissons \ Voici une autre af-
faire où Nicolas I" ne lui fut pas plus favora-
ble. Le prédécesseur d'Hincmar sur le siège de
Rheims , Ebbon , avait institué un certain nom-
bre de prêtres ou de diacres , entre autres un
nommé Wulfad ; on soutint que cette institu-
Leçon 27% t. 5, p. 89-91,
1 l4 COURS
tion n'était point canonique , qu'Ebbon , n'ayant
pas été légitime archevêque de Rbeims , n'avait
pas eu le droit de conférer les ordres , et qu'on
devait les retirer à ces prétendus clers. La ques-
tion fut portée, en 853, au concile de Soissons ,
et après une assez longue et curieuse instruc-
tion , soit par la prépondérance d'Hincmar ,
soit vraiment de l'avis du concile, les prêtres et
les diacres institués par Ebbon furent déposés.
Us recoururent à Rome; et en 866, Nicolas I"
ordonna la révision de l'affaire; un nouveau con-
cile eut lieu à Soissons ; et le pape adressa aux
évêques réunis une longue lettre où la conduite
d'Hincmar, dans celui de 853, était rudement
censurée :
Là, dit-ii, on \ tu Je uiétropolitain, tantôt déposer ,
tantôt ressaisir ses droits; tantôt se soumettre au concile,
tantôt le présider; tour à tour accusé, accusateur ou
juge, régler toutes choses selon sa propre fantaisie, en
changeant sans cesse de rôle , ( t revêtir ainsi les apparences
d'un certain animal qui n'est pas toujours d'une seule et
même couleur'.
Contre de tels reproches , et contre l'influence
de Charles-le-Cbauve lui-même qui , cette fois,
» Labbe, Concil. t. 8, col. 834.
D HISTOIRE MODKRNE. Il5
se montra iavorable à ses adversaires, l'asceudanL
d'Hincniar dans i'Eglise Gailo Franque échoua ;
les clercs déposés furent rétablis dans leur raui^
canouique ; et malgré les ménagemens que le
pape leur recommanda de conserver envers
Hincmar dans leur victoire , la défaite fut pour
lui éclatante.
La même lutte, avec le même résultat, se re-
nouvela dans dautres occasions dont il serait
trop long de xons entretenir. On y voit Nico-
las I" tantôt ménager, tantôt reprendre sévère-
ment Hincmar; et celui-ci de son côté, dans sa
correspondance avec le Pape , paraît singulière-
ment embarrassé et flottant dans ses maximes et
son langage. Tantôt il reconnaît et proclame
lui-même, en termes magniilques, la souverai-
neté du Pape ; tantôt il défend les droits des
métropolitains, des évèques, et semble même
essayer de poser les bases d'u:.e église nationale
indépendante; puis il abandonne presque aussitôt
ce qu'il a fait entrevoir à ce sujet , comme s'il crai
gnait qu'on ne l'accusât de maximes et d'inten-
tions que pourtant il ne peut s'empêcher, que
peut être même, il est bien aise de laisser percer.
Ses lettres au Pape, insérées parFrodoard dans
son Histoire de l'égUsp de R/ieinis, décèlent à
chaque mot cette incertitude, soit d'idées, soit
de volontés.
Il6 COURS
A tout prendre , et eu ayant égard à la prodi-
gieuse différence des esprits et des temps , il y a,
dans la situation et la conduite d'Hincmar , soit
envers le pouvoir civil , soit envers la papauté ,
quelque aualogie avec la situation et la conduite
de Bossuet , dans des questions à peu près sem-
bablea , au XVIP siècle. Ce n'est pas que ces deux
grands évêques aient entre eux, comme écrivains,
la moindre ressemblance; le talent d'écrire, le
génie de l'expression , l'éclat de l'imagination et
du style , manquent absolument à Hincmar ; et à
ne considérer que ses ouvrages, l'idée ne viendrait
])as de faire entre Bossuet et lui aucun rapproche-
ment. Mais quand on regarde au fond des choses,
l'analogie devient réelle, et ces deux hommes
s'expliquent et s'éclairent l'un par l'autre. A tra-
vers toutes les incerlitudes , toutes les vicissi-
tudes de sou langage, on reconnaît dans Hinc-
mar un esprit ferme , hardi , un logicien puissant
qui, lorsqu'il a une fois conçu un principe, un
système, en démêle très -bien les conséquen-
ces , et dans la liberté de sa pensée , les suit
sans hésiter jusqu'à leur terme. Mais c'était en
même temps un homme de beaucoup de sens,
d'une grande intelligence pratique , qui voyait
fpiels obstacles les circonstances extérieures
opposaient à ses idées, et ne se laissait point
d' m STO 1 RE M OD K r.N E . 1 1 7
abuser, par rentraînement de la logique, sur
la possibilité ou la convenance de leur applica-
tion. Écrivail-il? il posait et déduisait les maxi-
mes générales, sans hésitation, avec cette hau-
teur de la pensée qui se complait dans son fier
et libre développement. Avait-il à agir? aucun
fait, aucun détail delà situation réelle, ne lui
échappait; il comprenait tout ce qui devait in-
fluer sur la conduite, tout ce qu'exigeait le succès;
il mesurait sagement le possible et ne tentait rien
de plus. De là l'embarras qui paraît quelquefois
dans ses idées et ses paroles; tantôt, c'est le lo-
gicien , tantôt l'homme d'affaires qui domine; il
flotte sans cesse, pour ainsi dire , entre la rigou-
reuse fermeté de sa pensée et l'impartialité pra-
tique de sa raison.
Au milieu d'une société et de circonstances
fort différentes , autant il en arrivait à Bossuet.
Ce génie si haut , ce raisonneur simple et fou-
droyant, qui perçait d'un coup-d'œil jusqu'aux
dernières conséquences d'un principe, et les sai-
sissait comme une massue pour les faire tomber
d'un seul coup sur la tête de ses adversaires ,
s'est montré plus d'une fois , dans la prati-
que, incertain, temporiseur, éloigné de toute
rigueur rationnelle, enclin aux ménagemens, aux
moyens ternies. Était-ce [)ure faiblesse d'âme,
H8 COURS
complaisance, Inisser aller ? quelquelois pciit-
êlre, mais, à coup sur, pas toujours. Une autre
cause amenait ce contraste. Quand l'esprit de Bos-
snet était libre et seul en firësence de ses idée?. ,
quel que iùt le système dont il s'occupât, qu'il
s'agît du pouvoir pontilical ou d'une église na-
tionale, de rautorilé ou de l'examen, et fju'il
voulut attaquer ou détendre, il s'embarquait
hardiment, comme dit M. Turgot , sur la
foi d'une idée, et voguait à pleines voiles aussi
loin qu'elle le vcmlait conduire : mais lorsqu'il
fallait agir, lorsqu'il était ap[)elé à régler en fait
les rapports des divers pouvoirs, des droits di-
vers, alors, toutes les considérations, toutes les
difficultés de (ait se présentaient à lui; il voyait
ce que comportaient son temps, l'état de la so-
ciété, des esprits; la clairvoyance et l'impartia-
lité de son bon sens réprimaient la hardiesse de
sa per.sée; et une prudence, des ménagemens,
qui ressemblaient à une complaisance servile,
prenaient la place de cette dialectique intraitable,
de cette éloquence impérieuse qui le caractéri-
saient naguère. C'est un difficile problème que
d'allier la hauleur et la conséquence rationnelle
du philosophe, avec la flexibilité d'esprit et le
bon sens du praticien. Hincmar et Bossnet ne
l'ont point résolu ; mais ils ont su se placer tour
DHISTt)lKE MODliRISK. Iig
à tour dans les deux points de vue; ils se sont
montrés capables, sinon de concilier, du moins
de jouer les deux rôles; et c'est précisément
lour supériorité qui fait ressortir ce qui leur
manque.
Vous me pardonnerez , Messieurs , de m'êlre
un peu arrêté sur ce rapprochement qui res-
semble à une dipression; mais pour être juste
envers les grands hommes , il faut les bien com-
prendre; et pour le comprendre, il faut tourner
long-temps aulour d'eux, car ils ont mille faces
diverses à nous montrer.
II. Dans l'intérieur de son diocèse, dans l'ad-
ministration ecclésiastique proprement dite ,
Hincmar n'avait point de telles difficultés à sur-
monter ; il était seul et maîtie; il pouvait, pres-
que toujours du moins, régler les faits selon ses
idées; il gouvernait despoiiquement, t.yrannique-
nient même quelquefois, mais le plus souveiit
avec sagesse , dans l'intérêt véritable des clercs
et des fidèles placés sous son pouvoir. On a des
monumens écrits de son gouvernement , c'est-à-
dire des capitulaires, adressés à ses prêtres,
comme les rois adressaient les leurs à leurs
comtes , missi dominici , ou autres agens. Les
capitulaires qui nous restent d'Hincmar sont
de quatre époques différentes. Les premiers,
1 20 COURS
adressés en 852 aux clercs de son diocèse, après
une assemblée de ces mêmes clercs, tenue à
Rheims sous sa présidence , contiennent quarante-
trois articles dont dix-sept en forme de préceptes
sur la conduite des prêtres , et vingt-six en forme
d'interrogation et d'enquête sur le même sujet.
Les seconds, en trois articles, sont de SSj ; les
troisièmes, en cinq articles, de 874; les qua-
trièmes, en treize articles, de 877.' Ces capitu-
laires sont en général très-sensés ; ils ont pour
objet soit de recommander aux clercs la régula-
rité des moeurs, la science, une administration
douce et légale, soit d'empêcher les vexations des
archidiacres, placés entre les simples prêtres et
l'évêque , et qui opprimaient souvent leurs subor-
donnés, soit enfin de protéger le diocèse contre
les invasions des magistrats civils , les désordres
et le pillage des laïques, etc. Ils attestent un gou-
vernement actif, prévoyant , habile , et occupé
du bien moral et matériel de ses administrés.
III. Jusqu'ici, Messieurs, c'estl'homme de gou-
vernement, spirituel ou temporel, l'évêque et le
conseiller des rois, que j'ai essayé de vous faire
connaître dans Hincmar. Il nous reste à le con-
1 Hincm. Opp.^ l. 1, p. 7io-74''
D HISTOIRE MODERNE. 12 1
sidérer comme théologien , dans son activité in-
tellectuelle ; et c'est ici, pour nous, aujourd'hui
du moins et dans la question qui nous occupe ,
le point de vue le plus important.
La théologie chrétienne subit à cette époque ,
c'est-à-dire dans le cours du IX* siècle , une ré-
volution en général méconnue. Du VP au VIIl°
siècle, elle avait sommeillé, comme la pensée
humaine toute entière. On ne voit dans cet in-
tervalle aucune grande* question rehgieuse dé-
battue ; il y a des évêques , des prêtres , des moi-
nes, point de théologiens. C'est sous Charlemagne
que les débats théologiques recommencent; on
rencontre alors , vous vous le rappelez , les discus-
sions sur le culte des images , la natuie de Jésus-
Christ, la procession de Saint-Esprit ; et l'activité
intellectuelle, une fois rentrée dans cette route,
ne cessa plus d'y avancer. Mais elle ne tarda pas
à changer de caractère. Créée dans les cinq
premiers siècles par les pères grecs et romains ,
la théologie chrétienne avait reçu, même en
la combattant , l'empreinte de cette civilisation
antique au sein de laquelle elle était née. Le sys-
tème de dogmes , mis au jour et coordonné par
St. Basile, St. Athanase, St. Jérôme, St. Hilaire,
St. Augustin, etc., différait essentiellement de
tous les systèmes Stoïciens, Platoniciens, Péri-
122 COUP. S
pateticicns. Néoplatoniciens, elc. et pourtant il
V tenait; c'était aussi une philosophie , une doc-
trine dont les décisions de l'Ef^Hse n'étaient pas
Tunique source, l'autorité de l'Eglise l'unique ap-
pui. Lorsqu'aprèsun sommeil de plus de centcin-
(juante ans, le mouvement théologique recom-
mença en Occident, les Pères des ])remiers siè-
cles , spécialement saint Augustin, y furent
("onsidérés comme des autorités irréfragables ,
( oinme les maîtres de la foi. Ils furent pour les
f héologiens qui recommençaient à se former, ce
<iiravaienlété pour eux-mêmes les apôtres et les
jivres saints. Mais i'état de la société, civile et
religieuse, était complètement changé; et les
théologiens nouveaux , en adoptant les premiers
5 ères pour maîtres, étaient dans fimpossibilité
(le les reproduire, de les imiter même. 11 y a
un abîme entre la théologie îles cinq premiers
siècles, née au sein de la société romaine, et
ia théologie du moyen âge, née au sein de l'E-
ghse chrétienne, et qui a vraiment commencé
au IX* siècle. Je n'ai garde de prétendre traiter
ici la question importante et si nouvelle de
leur différence et de ses causes; je ne 'puis que
lindiquej'en passant et dans un sujet particulier.
Deux soites de questions religieuses reparais-
sant à celte ép(jque : i' des questions purement
1) IHSrOmF MOTÎERXE. 13,)
chrétiennes, d'est- à -il ire (|ui api^ai-liennent. .sp('-
cialement au christianisrne, et ne se rencontrent
pas nécessaii'einent dans toules lea philosophirs
religienses, parce qu'elles ne se rattachent pas,
ou ne se rattachent que de fort loin, à la nature
lénérale de riiomme; telles sont les questions
relatives à la nature de Jésus- Christ, à la Tri-
nité, à la transsuhstanliation . etc. 2° Des ques-
tions générales, qu'on rencontre dans toutes
les religions , dans toules les philosophies, parce
qu'elles naissent du fond même de hi nature hu-
maine, comme la question de l'origine du bien
et du mal, celle de l'expiation , celle du libre
arbitre et delà prédestination , etc.
Je n'ai rien à dire des premières : elle.; appar-
tiennent à la théologie chrétienne pure ; les se-
condes sont du domaine général de la penséei
Je choisirai, parmi celles-ci, la question du libre
arbitre et de la prédestination dont je vous ai
déjà entretenus, qui se releva au IX' siècle, et
dont Hincmar et tous les grands esprits de celte
époque furent long-temps et puissamment préoc-
cu[)és.
Kappeiez-vous un peu exactement, je vous
prie, l'état où nous avons laissé cette question
au conunencement du Vl siècle, après la lutte
de sailli Augustin et de ses disciples contre Pé-
1 24 COURS
lage et ses successeurs. Deux grandes hérésies se
sont déployées sous nos yeux ; i° Celle des Pé-
laglens et des Sémi-Pélagiens qui font au libre
arbitre, à la volonté de l'homme, la principale
part dans sa vie morale , et restreignent beaucoup
Faction de Dieu sur l'âme humaine, tout en s'ef-
forcant de la conserver. 2° Celle des Prédestina-
tiens qui annullent , ou à peu près , la liberté
humaine, et attribuent , à l'action directe de la
divinité , la vie et la destinée morale de l'homme.
Nous avons vu les Prédestinatiens se prétendant
seuls disciples fidèles de St. Augustin , et tirant
de ses ouvrages leurs principes. Nous avons vu
St. Augustin les désavouant, refusant d'abolir
la liberté humaine , et l'Eglise , à son exemple ,
se plaçant , avec plus de bon sens que de consé-
quence philosophique, entreles deux partis, con-
damnant d'une part les Prédestinatiens , de
l'autre les Pélagiens ou Sémi-Pélagiens, et sou-
tenant à la fois, sans les concilier , la liberté de
l'homme et l'action toute puissante de la grâce
divine sur son ame. C'est à ce point que nous
avons laissé le débat '.
Quand il recommença au IX*" siècle , les
1 Leçon 5' , t. 1 , p. 17 5-2 16.
D HISTOIRE MODER^'E. 1 V.'J
esprits étaient bien changés; les Pères des pre-
miers siècles^ St. Augustin entre antres , avaient
considéré toutes les questions, spécialement
celle-ci, sous un triple aspect : i° comme philoso-
phes, et en examinant les choses en elles-mêmes ;
2" Comme chefs de l'Eglise , et chargés de la
gouverner ; 5" comme docteurs de la foi , et
appelés à maintenir l'orthodoxie , c'est-à-dire à
mettre la solution de toutes les questions en
harmonie avec les principes essentiels du chris-
tianisme. J'ai essayé de montrer comment la réu-
nion de ces divers caractères devait exercer et
avait en effet exercé, sur la querelle élevée par Pe-
lage, la plus grande influence. AulX"" siècle, rien
de semblable n'était plus; les esprits n'avaientplus
tant de liberté ni de grandeur; nul n'était plus ,
commeSt. Augustin, philosophe, chef de l'Eglise,
et docteur de la foi ; les théologiens surtout
étaient devenus tout-à-fait étrangers au point de
vue philosophique. Leur doctrine reposait exclu-
sivement sur les textes des Pères qui les avaient
précédés, et s'appliquait uniquement à déduire
les conséquences des règles de croyance déjà po-
sées. A partir de l'époque où nous sonmies arri-
vés , c'est le caractère essentiel de l'esprit théo-
logique de ne jamais examiner les choses en elles-
mêmes , et de juger de toutes les idées par leur
28. T, UT. HIST. TffOD., 182Q. 10
126 COURS
seul rapport avec certains principes déterminés.
Les théologiens ont joué à cet égard, dans l'Eu-
rope moderne, le même rôle que les jurisconsultes
dans le monde romain. Les jurisconsultes ro-
mains n'examinaient point ce que nous appe-
lons les principes généraux du droit , le droit na-
turel ; ils avaient pour point de départ certains
axiomes, certains précédeus légaux ; et leur ha-
bileté consistait à en démêler subtilement les
conséquences, pour les appliquer aux cas parti-
culiers à mesure qu'ils se présentaient. Aussi les
jurisconsultes romains furent-ils des dialecticiens
d'une finesse et d'une rigueur admirables , jamais
des philosophes. Les théologiens du moyen âge
ont été dans la même situation , se sont adonnés
au même travail , et sont parvenus aux mêmes
mérites , c'est-à-dire à la rigueur et à la subtilité
logique , en tombant dans les mêmes défauts ,
c'esl-à-dire dans l'absence de toute étude des faits
en eux-mêmes, de tout sentiment de la réalité.
Or , dans la question du libre arbitre et de la
grâce en particulier, saint Augustin avait posé
tous les principes. Ses doctrines étaient le point
de départ obligatoire dont personne n'eût osé
convenir qu'il s'écartait. Quelque opinion qu'on
voulût soutenir, la liberté humaine ou la prédes-
tination, ce n'était qu'en raisonnant sur les textes
n HISTOIRE MODERNE. 127
de saint Augustin, en les prenant pour règle,
qu'on était admis à détendre son système. Le
débat en un mot était une affaire de logique : il
n'était plus question de philosophie. Ce fut sous
ce drapeau et à ces conditions que se rengagea
la querelle. Voici comment et à quelle occasion.
Un moine, saxon d'origine, appelé Gottschalk ,
vivait dans l'abbaye de Fulde , sous la discipline
de l'abbé Raban , que je vous ai déjà nommé ,
plus tard archevêque de Mayence , et l'un des
théologiens les plus célèbres du temps. Gotts-
chalk, par des causes qu'on ignore, ne voulut
plus rester moine dans cette abbaye, et par-
vint à faire annuUer son engagement monastique.
Raban le prit à ce sujet en grande malveillance.
Gottschalk quitta l'abbaye de Fulde, et se re-
tira en France dans celle d'Orbais, située au dio-
cèse deSoissons, par conséquent sous la juridic-
tion d'Hincmar comme métropolitain . Vers l'an
847, Gottschalk, ou ne sait à quelle occasion,
alla en pèlerinage à Rome. En revenant , il s'ar-
rêta dans une vallée du Piémont, chez un comte
du lieu , nommé Eberhard. 11 eut là , soit avec le
comte Eberhard, soit avec Nothing, évêqiie de
Vérone , qui s'y trouvait également , de longues
conversations théologiques, et soutint que bons
et mauvais, élus et réprouvés, étaient égale-
128 COURS
ment, et de tout temps, prédestinés, par la toute-
puissance et la toute -prescience divine , à leur
sort aclucl et futur. L'évêque de Vérone, cho-
qué de cette opinion, soit qu'elle lui fut nou-
velle, ou depuis long -temps contraire, la dé-
nonça à Raban devenu archevêque de Mayence ,
et l'engagea à la combattre. Raban, déjà pré-
venu contre Gottschalk, écrivit au comte Ebe-
rhard qu'il avait chez lui un hérétique. Gotts-
chalk, accusé, partit sur-le-champ pour aller se
défendre. On le voit à Mayence, en 843, et il
adresse à Raban la justification de sa conduite.
Mais elle fut condamnée dans le concile qui se
réunit à Mayence , la même année , et par ordre
du concile, Raban écrivit à Hincmar ;
Que votre ilileclioii sache qu'un certain muine vaga-
bond, nommé Gottschalk, qui se dit ordonné prêtre dans
votre diocèse, est venu d'Italie à Mayence , semant de nou-
velles superstitions et une opinion funeste touchant la pré-
destination de Dieu, et induisant les peuples en erreur;
car il dit qu'il y a prédestination de Dieu ù l'égard des bons
comme à l'égard des médians, et que, dans ce monde, il y
a certains hommes que la prédestination de Dieu contraint
de marcher à la mort, et qui ne peuvent se corriger de
l'erreur et du péché, comme si Dieu, dès le commence-
ment, les avait faits incorrigibles.... Ayant naguères en-
tendu de sa propre bouche celte opinion, dans un concile
D HISTOIRE MODEUNE. 1 2()
teuu ùMayence, et l'ayant trouvé incorrigible, de l'aveu et
par l'ordre de notre très-pieux roi Louis, nous avons dé-
cidé, après l'avoircondamné ainsi que sa pernicieuse doc-
trine , de "vous le renvoyer, afin que vous le reteniez dans
votre diocèse d'où il est sorti irrégulièrement, et que vous
ne lui permettiez pas d'enseigner plus long-temps l'erreur
et de séduire le peuple chrétien ; à ce que j'ai entendu dire,
il a déjà séduit beaucoup de gens, et les a rendus moins
dévoués à l'œuvre de leur salut, car ils disent : a Que me
» servira de travailler au service de Dieu ? Si je suis pré-
» destiné à la mort , je n'y échapperai jamais; et si je suis
» prédestiné à la vie , quand même j'agirais mal , j'irai sans
» nul doute au repos éternel. »
Hincmar était au fond peu théologien ; l'es-
prit de gouvernement , l'habileté pratique , do-
minaient en lui, et il n'avait pas fait des Pères
une étude très-attentive. Lorsque la lettre de
Raban lui parvint , il jugea Gottschalk , et ses
opinions, selon l'instinct du bon sens , beaucoup
plus que d'après une science théologlqae, vaste
et profonde. Il était d'ailleurs hautain et despote ;
Gottschalk agitait les fidèles et résistait à ses su-
périeurs. Hincmar le fit aussitôt ( en 849 ) con-
damner par un concile tenu à Riersy-sur-Oise ,
et se flattant de le dompter par la force , il donna
ordre qu'il fût fustigé publiquement , et sommé
de se rétracter et de jeter au feu ses écrits. Mais
l'arrogance du despotisme ne pressent jamais
i3o coufcs
l'obslmatioii de la conscience ; Gotlschalk résista
à tout et fut enfermé dans les prisons du mo-
nastère de Hautvilliers, où on le traita avec une
extrême rigueur.
Bientôt l'affaire fit du bruit; Hincmar n'é-
tait pas bien instruit de l'esprit des théolo-
giens, ses contemporains , ni de l'empire qu'une
argumentation, tirée de saint Augustin, pou-
vait exercer sur eux. Soit pitié pour Gotts-
chalk, si barbarement traité, soit plutôt par
l'asceudant de l'esprit théologique , une vive
clameur s'éleva contre la conduite de l'arche-
vêque de Rheims. Des hommes très - influeus
dans l'église Gallo-Franque , Prudence, évêque
de Troyes , Loup , abbé de Ferrières , Ra-
tramne, moine de Corbie et plusieurs autres,
l'attaquèrent presque à la fois. Ils ne prirent pas
positivement parti pour Goltscbalk , mais ils
s'élevèrent contre le traitement qu'il avait subi,
protestèrent contre le sens qu'on voulait donner
à ses paroles, et soutinrent la doctrine de la
prédestination , en essayant d'en retrancher ce
qui semblait contraire à la justice divine.
Hincmar ne s'était pas attendu à un tel orage.
Il écrivit à Raban , qui l'avait attiré sur sa tête ,
pour l'engager à défendre ce qu'ils avaient pensé
et fait en commun. Raban , intimidé, n'écrivit
d'histoire moderne. 1^1
point, et laissa Hincmar seul en butte au péril.
Cherchant de tous côtés des champions , Tar-
chevêque de Rheims s'adressa d'abord à un prêtre
de Metz, nommé Amalaire, qui, à sa de-
mande, écrivit eu eillet contre Gottschalk un
ouvrage , aujourd'hui perdu. Un homme de
beaucoup d'esprit et de science , Jean Scot , dont
je vous parlerai bientôt avec détail , était alors
en grand crédit à la cour de Charles-le-Chauve.
Hincmar l'engagea à écrire contre la prédesti-
nation, et Jean y consentit volontiers; mais Jean
était un philosophe, un esprit libre; i! fit la part
de la liberté humaine bien plus large qu'aucun
autre, mêla dans sa défense une foule d'opinions
mal sonnantes dans le monde théologique, et
compromit Hincmar au lieu de le servir. L'ex-
plosion fut bien plus vive contre lui que contre
rarcbevêque de Rheims ; les écrits se multi-
plièrent ; les théologiens Iriomphans relevèrent,
dans l'ouvrage de Jean Scot, cent hérésies. L'E-
ghsedeLyon surtout, sous son archevêque Rémi,
prit à cette guerre une part très - active.
Une lutte sourde subsistait toujours entre le
midi et le nord de la Gaule. Le midi de la Gaule
avait conservé bien plus de traces de la civilisation
romaine ; le nord était beaucoup plus Germain.
L'archevêque de Lyon était le prélat le plus
ÎÔ2 COURS
considérable de la Gaule méridionale , de même
que rarcbevêque de Rheims le plus considérable
de la Gaule du nord. La rivalité des sièges se
joignit à l'opposition des doctrines. Compromis
par ses écrivains, Hincmar, pour se défendre,
eut de nouveau recours aux armes de l'autorité.
Un concile, tenu à Riersy en 853 , rédigea, en
quatre articles les opinions qu'il déclara ortho-
doxes en cette matière , et Gottschalk s'y trouvait
une seconde fois condamné. Mais l'archevêque
de Lyon pouvait aussi convoquer des conciles
et y faire i^édiger des articles. 11 en convoqua un
en effet à Valence, en 855, et les articles, de
Kiersy y furent condamnés à leur tour. Hinc-
mar invoqua de nouveau le secours de la science
et du raisonnement ; mais cette fois il résolut de
ne s'en fier à personne , et il écrivit lui-même ,
en 857 et 869 , sur la prédestination , deux
ouvrages , dont l'un est perdu ; le second , qui
nous reste , est adressé à Charles-le-Chauve , et
divisé en quarante-quatre chapitres, y compris
six chapitres d'épilogue. Toute la controverse y
est longuement reproduite, avec un grand ap-
pareil d'érudition théologique ; mais au fond ,
l'esprit théologique n'y domine pas ; il y règne
plus de bon sens dans les idées générales que de
siibtilité dansi'ar<ïumentation; et comme théolo-
d'histoire moderne. i55
gieiis proprement dits , les adversaires d'Hinc-
mar avaieat sur lui l'avantage.
Aussi SCS ouvrages ne terminèrent-ils point la
querelle; elle finit par aller à Rome, comme
toutes les grandes questions du temps. Il est dif-
ficile d'affirmer que Nicolas I" ait pris un parti
positif, ni qu'il ait déclaré que l'une ou l'autre
des deux opinions était la doctrine de l'Eglise.
Cependant on voit clairement qu'il penchait
pour les idées de Gottschalk, et pour les canons
du concile de Valence , confirmés , en 859 , par
le concile de Langres. Sa correspondance et sa
conduite , dans cette affaire , sont peu favorables
à Hincmar.
La lutte se prolongea ainsi , en s'attiédissant ,
jusqu'à la mort de Gottschalk , survenue le 3o
octobre 868 ou 869. Peu auparavant, quand ils
le virent fort malade , les moines d'Hautvilliers ,
où il était toujours en prison , consultèrent
Hincmar sur ce qu'ils avaient à faire à son égard.
L'inflexible évêque répondit qu'il fallait abso-
lument qu'il se rétractât; sinon qu'ils eussent k
lui refiiser la confession et les sacremens. Non
moins inflexible que son persécuteur, Gottschalk
refiisa de nouveau de se rétracter, et mourut
sous le poids de ces rigueurs. Hincmar ne lui
25. T. ni. HIST. MOD., 1829. II
1 64 COURS
survécut que trois ans. Il mourut à son tour le
2 1 décembre 882, chassé de sa ville épiscopale
par une incursion de Normands , et écrivant
encore à Epernay où il s'était réfugié.
Je m'arrête , Messieurs , il eu est temps ; une
seule observation terminera le récit de cette
granile controverse. Vous y voyez apparaître les
trois élémens, les Irois esprits , pour ainsi dire,
dont la co-existence et laiutteont fait long- temps
l'histoire intellectuelle de l'Europe moderne :
1" l'esprit logique qui dominait chez les théolo-
giens de profession , uniquement appliqués à ar-
gumenter , à déduire les conséquences de prin-
cipes qu'ils ne mettaient jamais en question ;
2" l'esprit politique, propre en général aux chefs
de l'église , chargés surtout de la gouverner , et
beaucoup plus occupés du point de vue pratique
que du point de vue logique, des affaires que des
questions; 5° enfin l'esprit philosophique vivant
dans quelques libres penseurs, qui essayaient en-
core de considérer les choses en elles-mêmes , et
de chercher la vérité, indépendamment soit d'un
but pratique , soit d'un principe déterminé. L'es-
prit théologique, l'esprit politique et l'esprit phi-
losophique ont été en présence et aux prises dans
cette affaire; Hincmar y représente les politiques,
Gottschalk les théologiens , Jean Scot les philo-
d'histoire moderne. i55
îsophes Je n'ai guères fait que vous nommer
celm-ci ; je vous en entretiendrai spécialement
dans notr€ prochaine réunion.
COURS d'histoire MODî^rNE. iSy
VINGT-NEUVIÈME LEÇON.
Objet de la leçon. — De l'esprit philosophique au IX' siècle.
— Jeon-Ie-Scot ou Éiigène. — Sa patrie. — Date de sa
naissance. — Tradition sur son voyage en Grèce. — Il
s'établit en France, à la cour de Charles-le-Chauve. —
De l'école du Palais sous Charles-Ie-Chauve. — On y
étudie la philosophie ancienne. — Faveur de Jean Éri-
géne. — Sa science. — Des rapports du Christianisme
avec le Néoplatonisme d'Alexandrie. — Leur lutte. —
Tentatives d'amalgame. — Histoire et prétendus ou-
vrages de Denys l'aréopagite. — Différences fondamen-
tales des deux doctrines : i° dans le point de départ et la
méthode; 2° sur le fond des questions. — Ces mêmes
différences se retrouvent entre Jean Érigène et les théo-
logiens chrétiens du IX* siècle. — Examen de ses ou-
vrages; 1° de prœdestinaiione ; 2° de dlmsione naturat. -—
Sa renommée et sa mort. — Résumé.
Messieurs,
J'ai rappelé samedi dernier la distinction des
deux élémens fondamentaux auxquels on peut
rapporter le développement intellectuel de
29. T. III. HIST. MOD., 1829. 12
1 58 COURS
l'Europe moderne : le christianisme d'une part
et la littérature ancienne de l'autre , la théolo-
gie chrétienne et la philosophie payenne, la
polémique religieuse et l'érudition classique. Déjà
à la fin du VIII'' siècle , au moment de la renais-
sance intellectuelle de la Gaule-Franque , sous
Charlemagne, nous avons reconnu, dans l'homme
que nous avons considéré comme la plus fidèle
image de l'état des esprits à cette époque , dans
Alcuin, la présence de ces deux élémens. A
mesure que leur influence s'est développée , ils
se sont distingués , séparés ; vers le milieu du
IX' siècle , deux hommes nous ont apparu
comme les représentans , l'un de l'élément théo-
logique, l'autre de l'élément philosophique. Je
vous ai nommé Hincmar et Jean Érigène; je
vous ai fait assister , dans l'histoire d'Hincmar , à
la vie théologique de son temps : essayons de
reconnaître aujourd'hui si quelque vie philoso-
phique lui correspondait; c'est de l'histoire de
Jean Erigène que nous l'apprendrons.
11 règne parmi les érudits beaucoup d'incer-
titude sur la date de sa naissance et sur sa patrie.
L'incertitude sur sa patrie me paraît mal fondée.
Son double nom l'indique clairement. Jean Eri-
gène, Jean-le-Scot , c'est Jean l'Irlandais. L'Ir-
lande s'appelait anciennement Erin, et son peuple
d'histoire moderne. iScj
était de la même race que la population des
hautes montagnes d'Ecosse, les Scots. Le nom
Erigèîie désigne donc la patrie de Jean , et celui
de Scot sa race, sa nation. Toutes les petites dif-
ficultés, toutes les laborieuses conjectures des
érudits, tombent devant ce simple fait.
Quant à la date de la naissance de Jean , elle
est plus difficile à déterminer , et je n'entrerai
point à ce sujet dans une discussion minutieuse
et sans résultat. Tout ce qu'on peut affirmer ,
c'est qu'il naquit dans les premières années du
IX' siècle, de l'an 800 à l'an 81 5. On ignore
où se passa son enfance , où il fit ses premières
études. Sa science cependant , d'accord avec les
probabilités naturelles , donne lieu de croire que
ce fut en Irlande. De tous les pays de l'Occident ,
l'Irlande fut assez long-temps , vous le savez , ce-
lui où les lettres se maintinrent et prospérèrent
au milieu du bouleversement général de l'Europe.
Une tradition qu'on trouve répandue de bonne
heure attribue à Jean -le -Scot un voyage en
Orient, en Grèce en particulier; et on lit, dans
un manuscrit déposée la bibliothèque d'Oxford^
une phrase de lui qui semble l'indiquer :
Je n'ai laissé, dit-il, sans le visiter aucun lieu, aucun
temple, où les philosophes eussent coutume décomposer
l4o COURS
et de déposer leurs ouvrages secrets; et parmi les savaoj à
qui j'ai pu supposer quelque connaissance des écrits phi-
losophiques, il n'y en a pas un que je n'aie questionné.'. »
11 n'indique, vous le voyez, aucun lieu, aucune
époque; cependant ses paroles semblent se rap-
porter à un pays où les anciens philosophes ont
vécu et travaillé. Aucun autre monument ne four-
nit du reste sur ce voyage aucune lumière ; et
la science de Jean-le-Scot en fait de littérature
grecque ne me paraît pas une preuve concluante.
Quoi qu'il en soit, vers le milieu du IX* siè-
cle, c'est en France, à la cour de Charles-le-
Chauve , qu'on le voit établi pour y passer sa
vie. On a aussi beaucoup disputé sur la date de
son arrivée ; on a voulu la reculer jusque vers
l'an 870, l'erreur me paraît évidente ; plusieurs
documens indiquent que Jean était lié avec .saint
Prudence avant que celui-ci fûtévêque deTroye.^;
or saint Prudence devint évéque en 847 •' c'est
donc probablement de 840 à 847 que Jean-le-
Scot passa en France, attiré peut-être par une
invitation formelle de Charles-le-Cbauve.
L'histoire donne, Messieurs, de ce prince et de
' Wood, hist. et antiquité univers. Oxon. in-l'o!. iQ'pk-
i,p. i5.
d'histoire moderne. i4i
sa conr, une assez fausse idée ; non certes sous le
point de vue politique; tout ce qu'elle dit de
la faiblesse de son gouvernement et du délabre-
ment de la France est pleinement fondé; mais
sous le point de vue intellectuel , il avait beau-
coup plus d'activité et de liberté d'esprit , beau-
coup plus de goût pour les lettres qu'on nelesup-
pose communément. L'école du palais, si floris-
sante sous Charlemagne et par les leçons d' A I-
cuin, était fort déchue sous Louis-le-Débonnaire.
Louis avait été beaucoup plus occupé de l'Egiise
que de la science , et de la réforme religieuse des
monastères que du progrès des études : aussi est-
il à peine question de l'école du palais sous son
règne; preuve assurée de sa décadence, car tel
n'était pas alors l'état social qu'elle pût sub-
sister par elle-même et sans une puissante pro-
tection. Charles-le-Chauve la releva; il y appela
des savans étrangers, surtout des Irlandais et
des Anglo-Saxons ; il les traita avec une faveur
marquée ; il avait du goût pour leurs travaux ,
pour leurs entretiens et vivait familièrement avec
eux. Aussi l'école du palais reprit-elle un tel éclat
que les contemporains en furent frappés comme
d'une nouveauté. Au dire de Herric , moine de
Saint Germain-l'Auxerrois , et de Wandalbert,
moine de Prum , au diocèse de Trêves , la proi-
I42 COURS
périlé des études y devint telle que la Grèce au-
rait envié le sort de la France el que la France
n'avait rien à envier à l'antiquité. La part de
l'emphase monastique est grande sans doute dans
cette phrase; mais quelle qu'elle soit, le public
du temps fut si frappé de cette renaissance des
lettres à la cour de Charles-le-Chauve , qu'au
lieu de dire L'école du palais^ sckola palatii, on
disait le palais de l'école , palatuim scholœ.
Quelle était donc , Messieurs , dans cette
école si florissante , la direction des esprits ?
de quelles études s'y occupait-on préférahlement?
On peut , je crois , affirmer que la littérature et
la philosophie ancienne y tenaient une grande
place. Les preuves abondent et paraissent irré-
cusables.
Les premières se puisent dans les travaux de
Jean Erigène lui-même, chefde l'école du palais,
et qui y donnait des leçons. Ces travaux ont en
général pour objet, comme vous le verrez tout-
à-l'heure, la philosophie ancienne. Non-seule-
ment les ouvrages originaux que Jean a laissés
émanent de cette source ; non-seulement il a
traduit plusieurs traités sortis de l'école néopla-
tonicienne d'Alexandrie ; mais il paraît certain
qu'il existe en manuscrit dans plusieurs biblio-
thèques , notamment dans celle d'Oxford , des
d'histoire M0D1ÎR^E. i4^
commentaires de lui sur quelques ouvrages d' A-
ristote; et dès le XII' siècle, au moment même
où la philosophie péripatéticienne reprenait en
Occident un empire despotique , Roger Bacon
vantait Jean-le Scot comme un interprète très-
fîdèle et très-clairvoyant d'Aristote , et lui attri-
buait le mérite d'avoir conservé purs et authen-
tiques quelques-uns de ses écrits.
On dit aussi que Jean s'était occupé des ou-
vrages de Platon ; et il a porté en quelques mots,
sur ces deux maîtres de l'antiquité , un jugement
trop précis , trop ferme , pour qu'on ne soit pas
tenté d'en conclure qu'il les connaissait autrement
que par les écrits de quelques disciples, ou par
de vagues traditions. 11 appelle Platon : « le plus
grand des philosophes du monde , » et Aristote :
« le scrutateur le plus subtil , entre les Grecs ,
de la diversité des choses naturelles. ' »
On ne peut douter qu'il ne sût bien le grec ,
puisqu'il a traduit les traités attribués à Denys
l'aréopagite , et donné lui-même un titre grec à
son principal ouvrage. 11 y a même lieu de
croire qu'il savait l'hébreu, science bien plus rare
de son temps; car, en citant un verset de la
1 Jo/i. Erig. De divisione naturœ. L. i , c. 33, c. i6.
ï44 COURS
Genèe, il corrige la version de la Vulgate, et
au lieu de dire, comme saint Jérôme : Teira
autemerat invisibilis et incomposita^ il dit : 2 erra
erat inanis et i-acua ; traduclion bien plus exacte
et plus voisine de Toriginal \
Enfin, à Jean-le-Scot succéda, comme mo-
dérateur de l'école du palais jusqu'à la mort de
Louis-le-Bègue , un lettré célèbre de son temps,
nommé Mannon , qui fit , comme lui , de la phi-
losophie ancienne, sa principale élude. Plusieurs
contemporains vantent les doctes leçons qu'il
donnait à ce sujet; et il existe de lui, assure-t-
on, dans quelques bibliothèques de Hollande,
des commentaires sur les traités des lois et de la
républicjue de Platon, ainsi que sur la morale d' A-
ristote.
Quand toutes ces indications nous manque-
raient ou ne mériteraient pas confiance , quand
nous n'aurions, sur l'étude que fit Jean-le-Scot
des philosophes grecs , aucune assertion directe
et positive , le langage de ses contemporains
nous révélerait clairement la direction et le ca-
ractère de ses travaux. Je vous ai dit quelle ru-
meur excita, parmi les théologiens, son traité
1 De divis. nat. L. 2, c.
d'histoirk modkrne. 145
sur la prédestination , écrit à la demande d'Hinc-
mar, et contre Gotlschalk. Voici en quels lennes
l'attaqua aussitôt Florus , prêtre de l'Eglise de
Lyon :
Au nom de N. S. J.-C. commence !e livre de Florus
contre les inepties et les erreurs d'un certain présomptueux,
nommé Jean, sur la prédeslination et la prescience divine,
et la vraie liberté de la volonté humaine.
A nous, c'est-à-dire à l'Église de Lyon, sont parvenus les
écrits d'un certain homme, vain et bavard, qui, disputant
sur la prescience et la prédeslination divine , à l'aide de rai-
sonnemens purement humains et, comme il s'en glorifie lui-
même, philosophiques, a osé, sans en rendre nulle raison,
sans alléguer aucune autorité des écritures ou des Saints-
Pères, affirmer certaines choses comme si elles devaient
être reçues et adoptées sur sa seule et présomptueu.fe
assertion. Avec l'aide de Dieu , les lecteurs fidèles, et exer-
cés dans la doctrine sacrée, jugent et repoussent aisément
ces écrits pleins de vanité, de mensonge et d'erreur, qui
offensent la foi et la divine vérité, et sont même pour eux
un objet de mépiis et de risée. Cependant, à ce que nous
avons entendu dire, ce même homme est en admiration
auprès de beaucoup de gens, comme érudit et versé dans
la science des écoles ; Soit en parlant, soit en écrivant, il
jette les uns dans le doute, entraîne les autres dans son
erreur, comme s'il disait quelque chose de magnifique; et
par la vaine et pernicieuse abondancede scsparoîes, s'em-
pare tellement de ses auditeurs et de ses admirateursqu'ils
ne se soumettent plus humblement aux divines écritures,
ni à l'autorité des Pères, et aiment mieux suivre ses rê-
l46 COURS
veries fantastiques. Nous avons donc jugé nécessaire, par
zèle de charité et à cause de ce que nous devons à notre
cité et à notre ordre, de répondre à son insolence, etc. , etc ' .
Vous le voyez; le caractère des écrits et des
idées de Jean-le-Scot est clairement empreint
dans l'accusation portée ici contre lui : c'est pour
des raisonnemens purement Immains et^ selon ses
propres paroles , philosophiques , c'est comme
érudit et versé dans la science des écoles qu'il est
dénoncé. Ce fut en effet comme philosophe qu'il
fut condamné ; en 855, le concile de Valence
décréta :
Nous écartons absolument des pieuses oreilles des fidè-
les, soit comme inutiles, soit même comme nuisibles et
contraires à la vérité, les quatre articles [Capitula] adop-
tés avec peu de prévoyance par le concile de nos frères'';
et les dix-neuf autres capitula ^ très-sottement rédigés en
syllogismes, où ne brille, quoiqu'on les vante à ce sujet ,
' Veterum auctorum qui IX sœculo de prœdestinatione et
et gratiâ scripserunt opéra et fragmenta et publiés par le
président Mauguin ; 2 vol. in-4. , T. i, p. 585; Paris,
i65o.
' Le concile de Riersy.
' Ce sont les dix-neufs chapitres du traité de la Prédes-
tination de Jean Scot.
d'histoire moderne. 1/47
aucune habileté dans les lettres séculières, et où l'on trouve
bien plutôt une invention du diable que quelque argument
pour la foi. Par l'autorité de l'Espril-Saint, nous les inter-
disons partout, et nous pensons qu'il faut châtier ceux qui
introduisent des nouveautés, pour n'avoirpàs à les frapper
plus rudement '.
Quelques années après , en 869 , le concile de
Langues renouvela contre Jean-le-Scot , et en le
nommant expressément , la même condamnation .
Accusateurs et juges , les simples clercs et les
assemblées de l'Église sont donc unanimes dans
leur jugement sur Jean et le caractère de ses ou-
vrages.
Ecoutons-le parler lui-même ; il se caractérise
et se peint comme l'ont peint ses ennemis.
Son traité sur la prédestination débute ainsi :
Comme tout moyen d'atteindre à une pieuse et parfaite
doctrine, en recherchant avec ardeur et découvrant sûre-
ment la raison de toutes choses, réside dans cette science
et cette discipline que les Grecs appellent philosophie,
nous croyons nécessaire de parler en peu de mots de ses
divisions et classiflcations. « On croit, et on enseigne,
« comme dit St. Augustin, que la philosophie, c'est-à-dire
« l'amour delà sagesse, n'est point autre que la religion ;
Concile de Valence, en 855, can. 4'
148 COURS
« et ce qui le prouve, c'est que nous ne recevons pa» eo
« cooimun les sacremens avec ceux dont nous n'approu-
« vons pas la doctrine. » Qu'est-ce donc que traiter de la
philosophie, î^inon exposer les règles de la vraie religion
par laquelle on cherche rationnellement, et on adore hnua-
hleuient Dieu , cause première et souveraine de toutes
choses ? Delà suit que la vraie philosophie est la vraie reli-
gion, et réciproquement que la vraie religion est la vraie
philosophie '.
N'est-ce pas là évidemment le langage d'un
homme , philosophe bien plus que théologien ,
qui prend dans la philosophie son point de dé-
part , et s'efforce delà confondre, de la concilier
du moins avec la religion, soit parce qu'en effet
il les coDside re comme une seule et même science,
soit parce qu'il a besoin du bouclier de la reli-
gion contre les attaques dont il est l'objet?
Ailleurs, dans son ouvrage sur la division de
la nature :
II faut suivre en toutes choses l'autorité de la sainte
Ecriture, car la vérité y est renfermée comme dans un se-
cret asile; mais il ne faut pas croire que, pour faire pé-
nétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se serve
toujours des mots et des signes propres et précis; elle use
^ Dedivinâ prœdestinatione, c. i. , rec. de. Maug. t. 1,
p. m.
d'hISTOIIXR MODIÎRNE. 1 49
ée similitudes, de termes détourné» et figurés, condescend
ù notre faiblesse, et élève , par un enseignement simple ,
nos esprits encore grossiers et enfantins'.
Qui ne Reconnaît là un efïbrt , bien souvent
tenté , pour échapper à la rigueur des textes ou
des dogmes , et pour introduire , dans l'étude
de la religion , quelque liberté d'esprit sous le
voile de l'explication et de l'allégorie ?
On n'en saurait douter : avant même de re-
garder au fond des idées de Jean-le-Scot , à n'en
jugerque par les traditions qui nous restent sur
«es travaux , par le langage de l'Église et de se*
ennemis , et le sien propre , le caractère philoso-
phique éclate dans la vie et l'esprit de cet
bonime ; il diffère essentiellement des théolo-
giens; c'est à l'antiquité qu'il se rattache; c'est
de la science antique qu'il entretient ses contem-
porains.
Ce caractère ne lui fut point du reste , au-
près de Charles-le-Cliauve , une cause de dé-
faveur. Tout atteste , au contraire , que Char-
les assistait scîuvent à ses leçons , y prenait un
vif intérêt, et le consultait sur toutes les af-
faires, toutes les difficultés inlellectuelles, pour
' De nat. divis. L. i , c. 66.
1 5o COURS
ainsi dire , qui s'élevaient dans son royaume.
Une anecdote qu'on lit dans un manuscrit de
Guillaume deMalmesbury, chroniqueur du XIIP
siècle , vous montrera jusqu'à quel ^oint était
poussée la familiarité du roi et du philosophe :
Jean, dit-il, était assis à table, en face du Roi, de l'autre
côté de la table. Les mets ayant disparu, et comme les cou-
pes circulaient , Charles, le front gai, et après quelques
autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque chose qui
choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
disant : « Quelle distance y a-t-il entre un sot et un
scot? » [Quicl distat inter sottum et scotum ? ) <i — Rien que
la table, » répondit Jean, renvoyant l'injure à son auteur*.
Ne sont-ce pas là les libertés d'un commensal
bel esprit qui se croit tout permis parce qu'il
amuse et plaît ?
Ce fut, je suis bien tenté de le croire, cette
faveur de Jean -le -Scot auprès de Charles-
le-Chauve , qui donna à Hincmar l'idée de le
faire intervenir dans sa querelle avec Gottschalk,
en l'engageant à écrire pour lui. HHincmar , je
vous l'ai fait remarquer, était plus politique que
' Guill. de Malinesbury , dans son livre inédit : De pon-
tificibus, L. 5.
d'histoire moderne. i5i
tbéologien , plus préoccupé de gouverner que
de raisonner, et du succès que de la vérité. Il
se voyait dans une situation difficile ; la plupart
des théologiens de la Gaule-Franque s'élevaient
contre lui ; Raban , le célèbre Raban , après l'a-
voir compromis, refusait de le soutenir. Il s'a-
dressa à Jean-le-Scot , voulant sans doute profiter
à la fois de sa faveur et de sa science , et se flattant
de trouver en lui un défenseur habile et accré-
dité.
Mais Hincmar ne savait pas quel allié il appe-
lait à son secours, et quelle lutte il allait renga-
ger. Pour faire bien comprendre le tour que
prit alors la question et le rôle qu'y joua Jean-
le - Scot , je suis obligé de remonter un peu
haut.
Le christianisme , pour s'établir en fait , avait
eu à vaincre toutes sortes d'ennemis, les gou-
vernemens, les peuples, les prêtres et païens, le
pouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois
comme les moeurs. Mais , dans l'ordre intellec-
tuel, le néoplatonisme alexandrin avait été son
seul adversaire. Rationnellement parlant, c'était
entre les néoplatoniciens d'Alexandrie et les
chrétiens que la question s'était posée. Dès le
second siècle, il se fit, entre les deux doc-
trines , entre les deux écoles rivales , quelques
|52 COURS
tentatives de conciliation ou plutôt d'amal-
game. Saint Clément d'Alexandrie , ( mort
en 220), Origène, (de i85 à 254 ) -, sont
de* disciples de la philosophie alexandrine ,
des néoplatoniciens devenus chrétiens , et qui
essaient d'accommoder leurs doctrines phi-
losophiques aux croyances chrétiennes qui se
développent et prennent la consistance d'un sys-
tème. Dans le cours des IIl' et IV" siècles , ces
tentatives se renouvelèrent plus d'une fois ; mais
c'est ait milieu du V" qu'elles devinrent plus
pressantes . La victoire alors appartenait com -
plètement au christianisme ; le néoplatonisme
alexandrin, abandonné des princes et des peu-
ples, décrié , persécuté, n'avait d'autre ressource
que d'aller se perdre dans le sein de son
ennemi, en conservant de lui-même tout ce
qu'il en pourrait faire accepter. Ou voit alors
en effet la plupart des philosophes de cette école,
devenus , ou près de devenir chrétiens , mêler
leurs anciennes opinions à leur foi nouvelle, eu
s'efforçaut de les mettre d'accord. A cette épo-
que appartiennent , par exemple , je dialogue
d'^néc de Gaza, disciple d'Hiérocîès, intitulé :
T/ièophraste, ou de l'immortalité des âmes et de la ré-
aurrection des corps ^ et celui de Zacharie le scho-
lastique intitulé : Ammonius^ ou de la construction
d'histoire moderne. ibô
du monde, contre les philosophes; écrits dont
le dessein est évidemment de l'aire pénétrer dans
la théologie de saint Atlianase , de saint Jérôme,
de saint Augustin , les idées et les formes de la
philosophieexpirante qui pouvaient s'y accommo-
der. 11 y eut alors, à coup sûr, beaucoup plus d'ou-
vrages de ce genre qu il ne nous en est resté ; la
preuve, c'est qu'on en fabriquait pour les attri-
buer à d'anciens philosophes, dans l'espoir de leur
donner ainsi plus d'autorité. C'est au milieu du
V* siècle qu'on voit paraître, sous le nom deDe-
nys l'aréopagite, plusieurs traités empreints du
même caractère que ceux que je viens de rap-
peler. Denys l'aréopagite était un des noms les
plus illustres dans les traditions chrétiennes, une
des plus glorieuses conquêtes du christianisme
naissant. C'est dans le XVIP chapitre des Actes
des Apôtres qu'il est, pour la première fois, ques-
tion de lui. Ce chapitre est si remarquable , Mes-
sieurs, et porte en lui-même, indépendamment
de tout témoignage extériem-, de tels caractères
d'authenticité, que je vous demande la permis-
sion d'en lire textuellement les principaux pas-
sages : nulle part la prédication du christianisme
au milieu de l'ancienne société n'est peinte avec
autant de vérité et d'éclat ; le chroniqueur sacré
raconte le séjour de St. Paul à Athènes :
29. T. ni. HisT. M^D., 1829. i5
1 54 COURS
Pendant que St. Paul..^ attendait à Athènes, son esprit
se sentait ému et comme ix'rité en lui-même, en voyant
que cette ville était attachée à l'idoh'itrie; il parlait... tous
les jours en la place avec ceux qui s'y rencontraient. Il y
eut aussi quelques philosophes épicuriens et stoïciens qui
conférèrent avec lui; et les uns disaient : « Qu'est-ce que
veut dire ce discoureur?» et les autres :« Il semhle qu'il
prêche de nouveaux Dieux. » Ce qu'ils disaient à cause
qu'il leur annonçait Jésus et la résurrection.
Enfin, ils le prirent et le menèrent à l'Aréopage, en lui
disant : « Pourrions-nous savoir de vous quelle est cette
nouvelle doctrine que vous publiez? car, vous nous dites
de certaines choses dont nous n'avons point encore ouï
parler. Nous voudrions donc bien savoir ce que c'est. » Or,
tous les Athéniens et tous les étrangers qui demeuraient à
Athènes ne passaient tout leur temps qu'à dire et à en-
tendre quelque chose de nouveau.
Paul, étant donc au milieu de l'Aréopage, leur dit :
« Seigneurs Athéniens, il me semble qu'en toutes choses
vous êtes religieux jusqu'à l'excès; car ayant regardé, en
passant, les statues de vos dieux, j'ai trouvé même un
autel sur lequel il est écrit : Au Dieu Inconnu. C'est donc
ce Dieu, que vous adorez sans le connaître , que je vous
annonce. Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans
le monde n'habite point dans les temples bâtis par les
hommes. Il n'est point honoré par les ouvrages de la main
des hommes, comme s'il avait besoin de ses créatures,
lui qui donne à tous la vie , la respiration et toutes choses.
Il a fait naître d'un seul toute la race des hommes; et il
leur a donné pour demeure toute l'étendue de la terre ,
ayant marque l'ordre des saisons et les bornes de l'habita-
D HISTOIRE MODERNE. 1 Oj
tion de chaque peuple, afin qu'ils cherchassent Dieu, et
qu'ils tâchassent de le trouver comme avec la main et ù
tâtons, quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous ; car
c'est en lui que nous avons la vie, le naouvement et l'être ;
et comme quelques-uns de vos poètes ont dit, nous sommes
même les enfans et la race de Dieu. Puis donc que nous
sommes les enfans et la race de Dieu, nous ne devons pas
croire que la divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent
ou à de la pierre , dont l'art et l'industrie des hommes a
fait des figures. Mais Dieu, étant en colère contre ces
temps d'ignorance, fait maintenant annoncer à tous les
hommes, et en tous lieux, qu'ils fassent pénitence, parce
qu'il a arrêté un jour auquel il doit juger le monde , selon
la justice, par celui qu'il a destiné à en être le juge, dont
lia donné à tous les hommes une preuve certaine, en le
ressuscitant d'entre les morts. »
Mais lorsqu'ils entendirent parler de la résurrection des
morts, quelques-uns s'en moquèrent, et les autres dirent :
« Nous vous entendrons une autre fois sur ce point. »
Ainsi Paul sortit de l'assemblée.
Quelques-uns néanmoins se joignirent à lui et embras-
sèrent la foij entre lesquels fut Denjs, sénateur de l'Aréo-
page.... '
Un tel néophyte devait , à coup sûr , être cher
à la société nouvelle : aussi , depuis cette époque ,
le nom de Deuys l'aréopagite revient-il souvent
dans les récits chrétiens. Au IP siècle en particu-
Acles des Apôtres, chap. 17, vers. iG — 34.
1 56 COURS
lier , St. Justin, l'un des premiers et des plus
habiles apologistes du christianisme , le cite
à plusieurs reprises et s'en gloritie. La lé-
gende raconte comment, vers la fin du I"
siècle, eu 96, Denys, brûlé vif à Athènes, ob-
tint les honneurs du martyre. Le fait est possible,
mais ne repose sur aucune preuve assurée.
Quoiqu'il en soit, vers le milieu du V' siècle,
parurent, sous le nom de Denys l'aréopagite ,
plusieurs ouvrages destinés à opérer l'amalgame
du néoplatonisme alexandrin et de la théologie
chrétienne; ils sont intitulés : i" De la hiérar-
chie céleste'^ 1" De la hiérarchie ecclésiastique, 5° Des
noms divins; 4° ^ Idéologie mystique; enfin, dix
lettres sont jointes aux écrits dogmatiques. La
supposition est évidente : livres et lettres ne
peuvent avoir été écrits qu'au milieu du V*" siècle ;
on y mentionne des faits , des usages qui n'ap-
partenaient pas à l'Eglise chrétienne avant cette
dernière époque; on y rencontre, à chaque pas,
des idées, des formes de style, dont Denys
l'aréopagite ne pouvait avoir le moindre soup-
çon. Aussi, dès la première moitié du VP siècle,
vers l'an 532, à Constantinople même, un rhé-
teur, Hypalius, attaqua-t-il rauthenticîté de ces
prétendus ouvrages du sénateur athénien. Mais
ils correspondaient à une tentative alois très-
d'histoire moderne. 167
active et très-importante dans l'état de la société j
ils avaient pour objet cette conciliation, cet
amalgame des dogmes chrétiens et des idées néo-
platoniciennes qui formait le problème intel-
lectuel du temps. La crédulité publique était
grande, la critique à peu près nulle; les écrits
dont je parle se répandirent sans peine. Plusieurs
savans , entre autres Maxime le confesseur ,
( en 622 ) y joignirent des commentaires; et ils
restèrent sous le nom de l'illustre chrétien au-
quel ils étaient attribués.
Au commencement du IX*" siècle , une cir-
constance particulière leur donna en Occident ,
et surtout dans la Gaule -Franque, une popu-
larité prodigieuse. Un saint Denjs passait pour
avoir été , vers le milieu du HP siècle , l'apôtre
des Gaules et le premier évêque de Paris. Il
vint dans l'esprit de quelques moines de soute-
nir que ce Denys et Denys l'aréopagite étaient
un seul et même homme. Le christianisme des
Gaules était ainsi reporté à une antiquité bien
plus reculée , et pouvait s'enorgueillir d'un bien
plus illustre fondateur. En 814, Hilduin , abbé
de Saint-Denis , le même sous qui Hincmar fut
élevé , écrivit un livre intitulé Areopagitica ,
pour soutenir cette opinion. Elle s'accrédita
rapidement, et devint en Gaule une sorte de
i58 COURS
croyance patriotique. Les ouvrages de Denys
l'arëopagite furent , dès lors , l'objet d'une vive
curiosité , et en 824 , l'empereur d'Orient ,
Michel-le-Bègue , en envoya à Louis-le-Débon-
naire un exemplaire. Le précieux manuscrit fut
déposé et gardé dans l'abbaye de Saint- Denis ;^
mais il était en grec , et fort peu de gens pou-
vaient le comprendre. Charles-le-Cbauve enga-
gea Jean-le-Scot à le traduire. Jean entreprit en
effet cette traduction , et ce fut là probablement
l'ouvrage qui popularisa le plus dans la Gaule
le renom de son savoir.
Historiquement , le caractère des travaux de
Jean-le-Scot est donc incontestable. Il était ,
au IX* siècle , le représentant , l'interprète de
cette tentative d'amalgame, commencée dès le
second siècle , et si active au V* , entre le néo-
platonisme alexandrin et la théologie chré-
tienne. C'est sous cet aspect qu'il se présente
dans la succession des faits et des noms propres ;
il est le dernier anneau de cette chaîne dont une
pieuse illusion avait tenté de placer le premier
dans Athènes même , au sein des écoles de l'an-
cienne philosophie.
Sortons maintenant de l'histoire, et pénétrons
dans le fond même des idées : cherchons dans
les ouvrages de Jean-le-Scot, et en les rappro-
d'histoire moderne. i59
chant, soit de ceux des néoplatoniciens d'Alexan-
drie, soit de ceux des théologiens chrétiens de
son temps , si en effet c'est aux doctrines néo-
platoniciennes qu'ils se rattachent, s'ils essaient
vraiment de les reproduire et de les infuser dans
le christianisme.
Je ne puis songer, vous le comprenez sans
peine , Messieurs , à entreprendre ici , entre le
néoplatonisme alexandrin et le christianisme ,
une comparaison un peu étendue et précise. Je
suis forcé de m'en tenir à quelques grands traits,
aux caractères les plus généraux des deux doc-
trines ; ils suffiront , j'espère , pour les bien dis-
tinguer et montrer clairement à laquelle Jean •
le-Scot appartient.
Au premier coup -d'oeil, et en négligeant
les questions plus spéciales , deux différences
essentielles se font remarquer entre le néopla-
tonisme alexandrin et le christianisme : i" le néo-
platonisme est une philosophie , le christianisme
une religion. Le premier a pour point de dé-
part la raison humaine; c'est à elle qu'il s'a-
dresse, c'est elle qu'il Interroge, c'est en elle qu'il
se confie. Le point de départ du second est au
contraire un fait extérieur à la raison humaine;
il s'impose à elle au lieu de l'interroger. De là
suit que le libre examen domine dans le uéo-
1 6o COURS
platonisme, cest sa méthode foudamentale et sa
pratique habituelle, taudis que le christianisme
proclame lautorité pour sou principe, et pro-
cède en effet par voie d'autorité. De là suit en-
core que, bien que le néoplatonisme alexandrin ,
à en juger par le laugage et l'apparence de ses
écrits, se présente sous un aspect infiniment
mystique, au fond son principe est rationeî»
tandis que le christianisme primitif, dont le ca-
ractère n"a rien de mystique , qui est au con-
traire très-positif et très-simple, a cependant
un principe surnaturel. Il y a donc dans le point
de départ des deux doctrines une diversité ra-
dicale.
2° Si nous dépassons cette question du point
de départ et de la méthode préliminaire de toute
philosophie , pour entrer dans le fond même
des idées, une seconde différence essentielle nous
frappera. La doctrine dominante du néoplato-
nisme alexandrin, c'est le panthéisme, lunité
de la substance et de l'être , l'individuaUté ré-
duite à la condition de ])ur phénomène, de fait
transitoire. L'individualité, au contraire, est la
croyance fondamentale de la théologie chré-
tienne. Le Dieu des chrétiens est un être distinct ,
qui comnmnique et traite avec d'autres êtres ,
auquel ceux-ci s'adressent, qui leur répond, dont
d'histoire moderne. i6i
l'existeuce est souveraine , mais non unique.
Entre bien d'autres symptômes , la diversité
des deux doctrines en ce point se révèle clai-
rement dans l'idée qu'elles se forment de l'ave-
nir de l'homme au delà de son existence ac-
tuelle. Que fait des êtres humains le néoplato-
nisme au moment de leur mort ? Il les absorbe
dans le sein du grand tout; il abolit toute indi-
vidualité. Que fait au contraire la doctrine chré-
tienne? Elle perpétue l'individualité jusques dans
l'infîni ; à l'absorption des êtres individuels , elle
substitue l'éternité des peines et des récom-
penses : eu sorte qu'à ne jeter même sur les deux
doctrines qu'un coup - d'oeil rapide , dans le
fond des idées comme dans le point de départ ,
la diversité est radicale, et se résume surtout
dans les deux traits essentiels que je viens d'in-
diquer.
Maintenant, Messieurs, n'est-il pas vrai que si
nous retrouvons , entre la philosopîiie de Jean-
le-Scot et la théologie chrétienne de son époque,
les mêmes différences, la filiation de ses idées et
leur affinité avec le néoplatonisme alexandrin
sera aussi certaine par le fond même des idées
qu elle nous a paru évidente par les traditions
historiques?
Indépendamment de sa traduction des oeuvres
v/
102 COURS
prétendues de Denys l'aréopagite , et de quelques
traités perdus ou encore manuscrits', il nous
reste de Jean-le-Scot deux grands ouvrages : i "son
traité de prœdestinatione dont je vous ai déjà en-
tretenus ; 1° un traité intitulé : 'Kipi (pucrêœç
juLépKT/JLov , de la division de la nature, et qui con-
tient l'exposition systématique de ses idées sur
l'homme et l'univers.
De ces deux ouvrages seuls je tirerai les ci-
tations que je vais mettre sous vos yeux. Le pre-
mier se trouve dans la collection des écrits re-
latifs à la querelle d'Hincraar et de Gottschalk ,
publiée par le président Mauguin. Mais par un
malheur contre lequel j'ai vainement lutté , je ne
saurais vous offrir du second , qui est le plus im-
portant, une analyse complète et dont je garan-
tisse l'exactitude , car je n'ai pu le découvrir
dans aucune des bibliothèques de Paris. 11 a été
publié à Oxford , en 1 68 1 , par Thomas Gale ,
en un volume in-folio. On a mis , dans les di-
verses bibliothèques publiques , une extrême
I Entre autres un traité de la Vision de Dieu, dont Ma-
billon avait vu le manuscrit dans la bibliothèque de Clair-
uiarest, près St.-Omer, et qui commençait par ces mots:
Omnes sensus corporei nascuntur ex conjunctione aniviœ et
corporis.
d'histoire modeune. i65
complaisance à en faire pour moi la recherche ;
il n'y existe point. Je l'ai fait demander en An-
gleterre; il ne m'est pas encore arrivé. J'ai donc
été obligé de me contenter des extraits et des
nombreuses citations que j'en ai trouvées dans
plusieurs histoires de la philosophie, et surtout
dans deux dissertations allemandes, dont Jean-
le-Scot est l'objet spécial '. Je dirai même, en
passant , qu'il m'a été démontré , par l'examen
attentif que j'en ai fait , que plusieurs des écri-
vains étrangers qui ont parlé de cet ouvrage , ne
l'ont pas eu , non {)lus que moi , tout entier sous
les yeux. Ils auraient dû en avertir leurs lec-
teurs.
Je prends d'abord la première question , la
question préliminaire de toute doctrine , celle
du point de départ et de la méthode. Je viens
de vous montrer quelle était, en ceci, la diffé-
rence radicale du néoplatonisme alexandrin et
de la théologie chrétienne , et comment l'un
avait pour principe la raison , l'autre l'autorité.
' L'une est intitulée : J ean-Scot-Erigène , ou de l'Origine-
d'une philosophie chrétienne et de sa mission sainte , par
P. Hiort. Copenhague, 1823 ; l'autre : le Mysticisme du
moyen âge dans son berceau, par H. Schiaid. Jéna , i834.
l64 COURS
Voici quelques-uns des passages où Jean-le-Scot
exprime à ce sujet sa pensée :
La nature (Il appelle nature l'univers, l^ensemble des
choses créées) et le temps ont été créés ensemble, mais
l'autorité ne date point de l'origine du temps et de la na-
ture. C'est la raison qui est née au commencement des
choses, avec le temps et la nature. La raison elle-même
le démontre. L'autorité est dérivée de la raison , nulle-
ment la raison de l'autorité. Toute autorité qui n'est pas
avouée par la raison paraît sans valeur. La raison au con-
traire, invinciblement appuyée sur sa propre force, n'a be-
soin de la confirmation d'aucune autorité. L'autorité lé-
gitime ne me paraît être que la vérité découverte par la
force de la raison et transmise par les Saints-Pères , pour
l'utilité des générations postérieures. '
IL
Il ne faut pas alléguer les opinions des Saints-Pères .
surtout si elles sont connues de beaucoup de gens , à moins
qu'il n'y ait nécessité de fortifier par là le raisonnement
auxyeuxdes hommes qui, inhabiles dans le raisonnement ,
cèdent plutôt A l'autorité qu'à la raison. »
' De divisume naturœ. L. i , p- Sg.
Ibid, L. 4, p. i8t.
d'histoire moderne. i65
III.
Le salut des âmes fidèle'; consiste à croire ce qu'on a
raison d'affirmer sur le principe uni((ue de toutes choses, et
à comprendre ce qu'on a raison de croire. '
IV.
La foi n'est autre chose, à mon avis, qu'un certain
principe duquel commence à dériver, dans une nature
raisonnable, la connaissance du créateur. ^
V.
L'âme en elle-même est inconnue ; mais elle commence
à se manifester, à elle-même et aux autres , dans sa forme
qui est la raison. 3
VL
Je ne suis pas tellement épouvanté de l'autorité, je ne
redoute pas tellement la furie des esprits peu intelligens,
que j'hésite à proclamer hautement les choses que démêle
clairement et démontre avec certitude la raison; ce sont
d'ailleurs des sujets dont il ne faut traiter qu'avec les sages,
pour qui rien n'est plus doux à entendre que la vérité, rien
Ibid. L. 2, p. 61
Ibid, L. 1 , p. 4'
Ibid. L. 3, p. 74.
i66 COURS
plus délicieux à rechercher quand on s'y applique, rien
plus beau à contempler quand on la trouve. '
Jamais philosophe , à coup sûr , n'a plus net-
tement exprimé le caractère rationeî de son point
de dépari, qui est celui de toute philosophie. Le
dernier passage indique même clairement que la
lutte était engagée entre ce principe et celui de
l'autorité , et que Jean n'hésitait pas à la soute-
nir, le dévoûment à la vérité et à la liberté s'y
peint en quelques mots avec une pénétrante
énergie.
Il va plus loin et indique çà et là, dans le cours
de son livre, quelques-uns des principes de la
méthode philosophique, avec une précision d'au-
tant plus remarquable qu'il la viole souvent lui-
même, et, comme l'école néoplatonicienne, pro-
cède souvent tout autrement que du connu à
rinconnu, et par la voie de l'observation. Voici
quelques-uns de ces textes :
YII.
La vraie marche du raisonnement peut aller de l'étude
naturelle des choses sensibles, à la contemplation pure des
choses spirituelles *.
Ibid. L. 1 , p. 39.
Ibid. L. 5, p. 227.
d'histoire moderne. 167
VIII.
Si nous ne voulons pas nous étudier et nous connaître
nous-mêmes, c'est que nous ne désirons pas de nous éle-
ver à ce qui est au-dessus de nous, c'est-à-dire à notre
cause ; car il n'y a nulle autre voie pour parvenir à la plus
pure contemplation du souverain modèle que de bien re-
garder son image qui est voisine de nous '.
IX.
Bien loin d'être de peu d'importance, la connaissance
des choses sensibles est grandement utile à l'intelligence
des choses intelligibles. Car de même que, par les sens,
on parvient à l'intelligence, de même, par la créature , on
retourne à Dieu '.
L'esprit scienlifique , la méthode d'observa-
tion et d'induction ne sont-ils pas là clairement
opposés à l'esprit théologique , à la méthode
d'autorité et de déduction ?
Dépassons le yestibule de la philosophie; en-
trons dans l'intérieur même du temple. L'affinité
de Jeau-le-Scot avec le néoplatonisme alexan-
'//»/'/. L. 5, p. 268.
' Ibid. L. 3, p. 149.
i68 COURS
drin n'y éclatera pas moins. Lui aussi, il est
essentiellement panthéiste , et n'hésite pas à le
dire , avec tous les embarras , il est vrai , qui
sont inhérens à cette doctrine, et la condamnent
à l'incohérence, à l'absurdité, dans les termes
même par lesquels elle s'efforce de se produire,
mais aussi ouvertement , aussi conséquemment
( si le mot conséquence peut ici s'employer) que
ses plus illustres prédécesseurs.
La cause de toute? choses, qui est Dieu , est à la fois
simple et multiple. La bonté (l'essence) divjne se répand,
c'est-à-dire se multiplie dans toutes les choses qui exis-
tent... et ensuite, par les mêmes voies, cette même bonté,
se dégageant de l'infinie variété des choses qui existent .
revient se concentrer dans l'unité simple qui comprend
toutes choses , laquelle est en Dieu et est Dieu. Ainsi Dieu
est tout et tout est Dieu '.
XL
De même qu'originairement le fleuve tout entier dé-
coule de la source, et que l'eau, qui jaillit d'abord de la
source, se répand toujours et sans relâche dans le lit du
fleuve , quelle que soit la longueur de son cours, de même
Dedic. ad. s. Ma.rhvi scliol. in Gresoriumnazianz.
D'insTomn: modktine. 169
la bonté, l'essence, la sagesse, la vie divine, et tout ce
qui est dans la source de toutes choses, se répand d'abord
dans les causes premières, et les fait subsister, passe en-
suite des causes premières dans leurs effets selon un mode
ineffable, et par des degrés non interrompus, circule
ainsi des choses supérieures aux choses inférieures, et
retourne enfin à sa source par les voies les plus intimes
et les plus secrètes de la nature '.
XII.
Dieu, qui seul est vraiment, est l'essence de toutes
choses, comme dit Deaysl'aréopagite :« L'être de toutes
« choses est ce qui y reste de la divinité ". »
XIII.
Dieu est k commencement , le milieu et la fin : le com-
mencement, parce que toutes choses viennent de lui et
participent à son essence; le milieu, parce que toutes
choses subsistent en lui et par lui; la fin, parce que toutes
choses se meuvent vers lui afin d'atteindre au repos, terme
de leur mouvement, et à la stabilité de sa perfection \
XIV.
Toutes les choses qu'on dit être sont des images de Dieu
' De nat. divis. L. 5, t. 4-
' Il>id. L. 1 , c. 3.
^ Ibid. L. 1 , c. 12.
29. T. m. HiST. MOD. , 1829. >4
1 yo Loui;s
( Theophaniœ ).... tout ce qu'on sent et comprend n'est
autre chose qu'une apparition de ce qu'on ne voit point,
une manifestation de ce qui est caché,... une voie ouverte
vers l'intelligence de ce qu'on ne comprend point, un nom
de ce qui est ineffable, un pas vers ce qu'on ne peut at-
teindre une forme de ce qui n'a point de forme, etc-
XV.
On ne peut rien concevoir dans la créature si ce n'est le
Créateur qui seul est vraiment. Rien, hors de lui , ne peut
être légitimement qualifié d'essentiel; car toutes choses
venant de lui, ne sont rien de plus, en tant qu'elles sont,
qu'une certaine participation à l'être de celui qui seul ne
vient d'aucun autre et subsiste par lui-même '.
XVI.
Nous ne devons pas concevoir le Seigneur et la créature
comme deux êtres distincts l'un de l'autre, mais comme
un seul et même être. Car la créature subsiste en Dieu ;
et Dieu, d'une façon merveilleuse et ineffable, se crée,
pour ainsi dire, dans la créature où il se manifeste, d'invi-
sible qu'il est se rend visible , et d'incompréhensible com-
préhensible 5.
XVII.
Tout ce que l'âme humaine, par son intelligence et
' Ibld. L. 5, c. 4.
^ Idib. L. 2 , c. 2.
^Ibid. L. 3, c. 18
DHISTOIRI'; MODERNE. I7I
dans sa raison, connaît de Dieu et des principes des choses,
sons la forme de l'unité, elle le perçoit sous la forme mul-
tiple , et par les sens , dans les effets des causes .
Quoique je n'aie pas l'ouvrage complet sous
les 3'^eux , il me serait aisé de multiplier ces cita-
tions; mais en voilà plus qu'il n'en faut, sans
doute, pour établir le panthéisme de Jean Eri-
gène, et montrer qu'il était bien réellement,
au IX^ siècle, quant au fond des idées comme
en fait de méthode, le représentant de cette
philosophie alexandrin e , long -temps l'adver-
saire intellectuel du christianisme, et qui, dès
lelP siècle, avait tenté, sinon de se concilier,
du moins de s'amalgamer avec la théologie nais-
sante.
Puisque la tentative n'avait pas réussi du ï^ au
V" siècle , lorsque le néoplatonisme alexandrin
était encore accrédité et puissant , à plus forte
raison devait elle échouer au IX% lorsque l'an-
cienne dc-ctrine n'avait plus guère pour organe
et pour défenseur qu'un philosophe errant, -fa-
vori d'un roi sans pouvoir. Je ne reviendrai pas
sur ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, dans
Ihid.
2, p.
1^2 COURS
notre dernière réuniou , de la clameur qui
s'éleva contre Jean-le-Scot ; elle fut aussi géné-
rale que violente , et nuisit beaucoup à la cause
d'Hincmar qui Tavait pris pour défenseur. Jean
l'avait pourtant bien prévu, et s'était efforcé de
prendre à ce sujet toules ses précautions. On lit
en tête de son traité sur la prédestination, dédié
à Hincmar :
Dans cet opuscule donc, que nous avons écrit par vos
srdres et en témoignage de votre foi orthodoxe, adoptez
et attribuez à Tégiise catholique ce que vous jugerez vrai ;
repoussez et pardonnez -nous, à nous simple homme, ce
qui vous paraîtra faux; quant à ce qui semblera douteux,
croyez, jusqu'à ce que l'autorité vous enseigne qu'il faut
le repousser, ou le tenir pour vrai et le croire toujours '.
Mais la précaution ftit vame : on n'abuse
point, on n'endort point des adversaires in-
tellectuels. Non- seulement une foule de théo-
logiens écrivirent contre le philosoplie ; non-seu-
lement des conciles le condamnèrent ; la ru-
meur de .ses opinions arriva bientôt à Rome , et
le pape Nicolas I" adressa à Charlesde-Chauve ,
Dediv. Prœd. prœf. Ilec. de Mauguin , t. i, p. iio.
DHISTOIKE MODEKKE. lyS
probablement de 865 à 867 , une lettre conçue
eu ces termes :
« Il a été rapporté à notre apostolat qu'un certain Joan,
scot (l'origine, a traduit naguère, en latin, l'ouvrage que
le bienheureux Denys l'aréopagite a écrit en langue grec-
que, sur les noms divins et les ordres célestes. Ce livre
aurait dû, selon l'usage, nous être envoyé, et approuvé
par notre jugement; d'autant plus que ce Jean, quoiqu'on
le vante comme d'une grande science, n'a pas toujours,
dit-on de toutes parts, sainement pensé sur certains sujets.
Nous vous recommandons donc très - fortement de faire
comparaître devant notre apostolat le dit Jean, ou du
moins de pas permettre qu'il demeure plus long- temps à
Paris, dans l'école dont il passe pour être depuis long-
temps le chef, afin qu'il ne mêle pas plus long-temps l'i-
vraie avec le froment de la parole sacrée, et qu'il ne donne
pas de poison à ceux qui cherchent du pain '. »
Il y a grande contestation, entre les ërudits, sur
les conséquences qu'eut pour Jean le Scot cette
redoutable attaque : selon les uns, Charles-le-
Cbauve, après l'avoir quelque temps soutenu,
fut enfin obligé de l'abandonner, et Jean se re-
tira en Angleterre, où régnait alors le roi Al-
' Recueil du P. Mauguin, I. 1, p. io5. — Koulay, hist.
Univ. Paris, t. i, p. 184.
174 COURS
fred qui l'accueillit fort bien , et le mit à la tête de
l'école d'Oxford. Cette opinion est fondée sur nu
passage de Matthieu de Westminster , chroni-
queur anglais du XllP siècle ; on y lit sous la date
de 883:
Celte année vint en Angleterre maître Jean, scot d'o-
rigine, homme d'un esprit très-pénétrant et d'uneéloquence
singulière. Long -temps auparavant, ayant quitté sa pa-
trie, il avait passé en Gaule, auprès de Charles-le-Chauve,
et reçu par lui avec grand honneur, avait été son compa-
gnon de table et de lit A la demande du même roi , il
traduisit du grec en latin la hiérarchie de Denys l'aréopa-
gite, et mit au jour un autre livre qu'il intitula : -xifl cçvs-tux
fitfia-fji,ov , c'est-à-dire de la division de ta nature, très-
utile, dit-il, pour résoudre diverses questions presque in-
solubles. Il faut l'excuser sur certains sujets dans lesquels
il s'est écarté de la route des Latins, car il avait surtout
les yeux fixés sur les Grecs. Aussi a-t-il été jugé hérétique
par quelques-uns. Un certain Florus a écrit contre lui : on
ignore quel était celui-ci, et il a condamné les écrits de
Jean, en les dénaturant. Il y a en effet dans ce livre beau-
coup de choses qui, si on ne les examine avec soin, pa-
raissent éloignées de la foi catholique. (Il parle ici de la
lettre du Pape Nicolas I")... A cause de cet affront, ce
même Jean quitta la France et vint en Angleterre, où,
quelques années après, il fut percé de coups de style
par les écoliers qu'il instruisait, et mourut dans de cruel-
les douleurs. (Il n'eut quelque temps qu'une humble sé-
pulture dans la basilique de saint Laurent; mais un rayon-
D HISTOIRE MODERNE. îyi^
du leu céleste étant venu à tomber sur celte place, les
moines, encouragés par de tels signes, le transportèrent
dans la grande église, et le déposèrent honorablement à
la gauche de l'autel '. •>
Une foule d'objections s'élèvent contre ce ré-
cit d'un chroniqueur qui vivait plus de trois
siècles après les faits dont il parle. Il paraît
avoir confondu Jean-le-Scot avec un autre Jean,
saxon d'origine, que le roi Alfred appela en effet
du continent, vers l'an 884 , pour lui donner la
direction de l'école d'Oxford. C'est là ce que rap-
porte Asser, biographe contemporain d'Alfred ,
qui ajoute qu'en 8g5 , Jean le Saxon , devenu
abbé du monastère d'Ethelingay, fut tué à coups
de style dans une émeute de moines, et que,
comme c'était un homme très-fort , il se défendit
longtemps. Or, en 896, Jean-le-Scot aurait eu
plus d'8 80 ans ; il n'eût donc pu être trh-for.\
ni se défendre long -temps contre des assassins.
Les détails donnés par les contemporains lui
sont donc absolument inapphcables, et tout le
récit de son retour en Angleterre devient fort
douteux. La plupart des érudits français sou-
tiennent au contraire qu'il resta en France et y
Recueil de Mauguin , t. x, p. loG.
ijCy COURS
mourut, même avant Charles-le-Chauve , c'est-
à-dire, avant 877; et indépendamment des cir-
constances que je viens d'indiquer , leur opi-
nion semble confirmée par une lettre d'Anastase.,
bibliothécaire de Rome, au roi Charles, écrite
vers 876, où il lui parle de Jcan-I<' ?cot comme
d'un homme qui ne vit plus. Des témoignages
contemporains ont, à mon avis, plus d'autorité
que celui de Matthieu de Westminster, et je
suis porté à me ranger à ce dernier avis
Quoiqu'il en soit, le mouvement philosophi-
que , que Jean avait prolongé ou ranimé , tomba
avec lui. Son histoire est à peu près la dernière
lueur qui atteste la présence et l'activité du néo-
platonisme alexandrin au sein du christianisme.
Là se terminent toutes les tentalives soit de com-
bat, soit d'amalgame entre ces deux grands ad-
versaires intellectuels. A partir de cette époque,
la théologie chrétienne devint de plus en plus
étrangère à l'ancienne philosophie ; et le X'' siècle
vit naître la théologie du moyen âge, la vraie théo-
logie ecclésiastique , celle que devaient enfanter
les croyances et l'Eglise chrétiennes, seules et li-
bres dans leur développement.
Jean-le-Scot conserva cependant une grande
renommée, et je rencontre, auXlIP siècle, un fait
qui l'atteste hautement. Il paraît qu'à cette épo-
DHISTOIRE MODERNE. l'j-j
que, lorsque la grande hérésie des Albigeois vint
à éclater , ses ouvrages , particulièrement son
traité de divisione naturœ et sa traduction de
Denys l'aréopagitc, étaient connus et fort ac-
crédités dans la France méridionale , à ce point
que le pape Honorius III ordonna qu'on en re-
cherchât les manuscrits dans toutes les biblio-
thèques, et qu'on les envoyât à Rome pour y
être brûlés. Aucun document , aucun récit ne
rattache ce fait à l'histoire de Jean-le-Scot lui-
même , et je suis hors d'état de suivre , du IX'
au XIIP siècle, la trace de ses écrits et de leur
influence, mais le fait , bien qu'isolé , n'en est pas
moins certain et curieux.
Je vous ai retenus long-temps , Messieurs ,
sur la vie et les ouvrages d'un homme bien oublié
aujourd'hui. Mais d'une part, c'était justice de
remettre à son rang ce ferme et grand esprit , qui
apparaît comme un phénomène au milieu de son
siècle; de l'autre , je tenais à vous montrer que
ce phénomène n'avait rien d'étrange , et qu'en
matit re de philosophie comme de législation ,
l'ancienne société , la société gréco - romaine
n'avait pas péri aussi complètement ni aussi
promptemeut qu'on a coutume de le penser.
Je bornerai là le tableau de l'état intellec-
tuel de la Gaule -Pratique du Vlll" au \r slè-
29. ï. m. HIST. MOD., 1829. i;")
170 COURS
cle; et dans notre prochaine réunion, qui sera
la dernière , j'essaierai de résumer tous les faits
que j'ai mis sous vos yeux cette année , et de
vous retracer rapidement ce cours de la civi-
lisation française , sous les deux premières
races, auquel nous venons d'assister.
D HISTOIRE MODERNE. l'jg
TRENTIEME LEÇON.
Résumé général de ce cours. — Étendue et variété des ma-
tières. — L'histoire de la civilisation est à ce prix. —
Elle résulte de toutes les histoires spéciales. — Unité
el variété de la vie d'un peuple. — Trois élémens essen-
tiels de la civilisation française , l'antiquité Gréco-Ro-
maine, le Christianisme, la Germanie. — i°. De l'élé-
ment romain , du V*. au X". siècle. — Sous le point de
vue social. — Sous le point de vue intellectuel. — 2°.
De l'élément chrétien, du V®. au X*. siècle. — Sous le
point de vue social. — Sous le point de vue intellec-
tuel. — 3°. De l'élément germain , du V^ au X\ siècle.
— Sous le point de vue social. — Sous le point de vue
intellectuel. — Deux faits principaux caractérisent
cette époque : — 1°. La prolongation plus ou moins ap-
parente, mais partout réelle, de la société romaine et
de son influence. — 2°. La fermentation désordonnée et
indéterminée des divers élémens de la civilisation mo-
derne. — Conclusion.
Messieurs ,
Nous sommes arrivés au terme de ce cours.
Je voudrais aujourd'hui en retracer l'ensemble
et mettre en saillie les faits principaux , domi-
5o. T. m. HisT. MOD., 1829. 16
l80 COURS
nans qui me paraissent en résulter , et qui ca-
ractérisent , pendant cetle longue époque , l'his-
toire de notre civilisation.
J'ai mis sous vos yeux , en commençant , le
tableau de la Gauleavant l'invasion germanique,
à la fin du 1V° et au commencement du V* siècle,
sous l'administration romaine : nous en avons
étudié l'état social et l'état intellectuel , dans la
société civile et dans la société religieuse \
La Gaule romaine ainsi connue, je vous ai
transportés au-delà du Rhin ; j'ai appelé vos
regards sur la Germanie, aussi avant l'invasion ,
dans l'originalité de ses institutions et de ses
moeurs \
Les Germains entrés en Gaule , nous avons
examiné quels avaient été les résultats , soit im-
médiats , soit probables , de ce premier contact
de la société romaine et delà société barbare; j'ai
essayé de vous faire assister au spectacle de leur
brusque et violent rapprochement \
Du VP siècle au milieu du VHP , nous avons
Leçons II- VI; t. i, p. 39-248.
Leçon VII; t. 1, p. 249-289.
Leçon VIII; t. i,p. 288.
D HISTOIRE MODERNE. j8t
suivi l'amalgame progressif des deux sociétés.
Dans l'ordre civil, nous avons vu naître les lois
barbares , et se perpétuer la loi romaine : je me
suis appliqué à faire bleu connaître le caractère,
en général mal compris , à mon avis , de ces pre-
miers rudimensde la législation moderne'. Nous
avons passé de là à la société religieuse ; et en la
considérant dans son double élément, les prê-
tres et les moines , le clergé séculier et le clergé
régulier, nous nous sommes rendu compte et
de ses rapports avec la société civile, et de son
organisation propre, intérieure*.
Telle a été notre marche , du VI* au VHP siè-
cle, dans l'histoire de l'état social : mais nous
avions aussi à étudier l'état intellectuel de la
Gaule-Franque à la même époque ; nous l'avons
cherché dans la littérature profane et dans la lit-
térature sacrée; nous avons essayé de démêler
leur caractère distinctif et leur influence récipro-
que ^
Nous sommes ainsi arrivés à la grande crise
qui signale le milieu tlu VÏU* siècle, à la chute
' Leçons IX-XI; t. i, p. 52 1 -4 18
» Leçons XII-XV; t. 1, p. 419-452; t. 2 , p.
' Leçons XVI-XVIII; t. 2, p, n5-224.
103 COURS
des rois Mérovingiens et à l'aTèneinent des
Carloviugiens ; j'ai tenté de caractériser cette
révolution et d'en assigner les véritables causes'.
La révolution Carlovin<iienne une fois Lien
comprise , le règne de Charlemagne nous a spé-
cialement occupés; je l'ai considéré dans les
événemens proprement dits , dans ses lois ; dans
son action sur les esprits. J'ai désiré surtout bien
distinguer ce qu'il avait tenté et ce qu'il avait
effectivement accompli, ce qui avait péri avec
lui et ce qui lui avait survécu '.
Cbarlemagne mort, la rapide dissolution de
son vaste empire nous a frappés ; nous avons tâcbé
de nous en rendre compte, de bien connaître soit
la marche , soit les causes de ce phénomène ; nous
l'avons suivi d'une part dans les événemens, de
l'autre, dans les lois; nous avons assisté à la ré-
volution politique et à la révolution législative
qui, de la mort de Charlemagne à l'avènement
de Hugues-Capet , ont amené le régime féodaP.
A cette histoire de la société civile, du milieu
du VIll" à la fin du X* siècle , vous avez vu
succéder l'histoire de la société religieuse , à la
' Leçon XIX ; t. 2 , p. 225-260.
* Leçons XX-XXIII; t. 2, p. 261-422.
^ Leçons XXIV-XXV; 1. y,, p. 425-455; 1. 7>, p. 1-28.
d'histoire moderne. i85
même époque, c'est-à-dire l'histoire de l'église
Gallo - Franque , considérée d'abord en elle-
même , dans son existence nationale , ensuite au-
dehors, dans ses relations avec le gouvernement
de l'Église universelle, c'est-à-dire la papauté'.
Enfin , toujours iidèles à l'idée essentielle de
la civilisation, toujours attentifs à la considérer
sous sa double face, dans la société et dans rame
humaine, l'état intellectuel de la Gaule-Franque,
du VHP au X* siècle, a été notre dernière étude.
Nous avons vu la ])hilosophie ancienne expirer,
et naître la diéologie ecclésiastique : nous avons
détermmé avec quelque précision l'élément pro-
fane et l'élément sacré, qui ont concouru au mo-
derne développement de l'esprit humain'.
Telle est , Messieurs , la vaste carrière que
nous avons parcourue ; telle est l'immense va-
riété des objets qui ont passé sous vos yeux.
Certes, ce n'est pas arbitrairement ni par fan-
taisie que je vous ai promenés dans un si grand
espace, vous faisant ainsi changer continuelle-
ment de point de vue et de sujet. La nature même
de notre étude l'exigeait impérieusement ; l'his-
toire de la civilisation est à ce prix.
' Leçons XXVI-XXVII; t. 3, p. 29-93.
' Leçons XXVIIl-XXIX, t. 5, p. 90—178.
ï84 COURS
Cette histoire. Messieurs, est une œuvre nou-
velle, à peine ébaucliée. Le XVUI^ siècle en a
le premier conçu l'idée, et c'est de notre temps,
sous nos yeux, que nous en voyons commencer
le véritable accoiiiplissement. Ce n'est pas d'au-
jourd'hui cependant qu'on étudie l'histoire ; et on
a étudié non-seulement les faiis, mais aussi leur
enchaînemeni et leurs causes; les philosophes
ont travaillé dans ce champ comme les érudits.
Mais jusqu'à nos jours, on peut le dire, les élu-
des historiques, philosophiques aussi bien qu'é-
f udites , ont été spéciales , bornées ; on a écrit
des histoires politiques , législatives, religieuses,
littéraires; de savantes recherches ont été faites,
de brillantes considérations ont été présentées
sur la destinée et le développement des lois , des
mœurs, des sciences, des lettres, des arts, de tou-
tes les œuvres de l'activité humaine ; on ne les a
point considérées ensemble, d'une seule vue, dans
leur union intime et féconde. Et quand même on
a tenté de saisir les résultats généraux , quand
même on a voulu se former une idée complète
du développement de l'humanité, c'est sur une
base toute spéciale qu'on a élevé l'édifice. Le
Discours sur l'histoire universelle et V Esprit
des lois sont de glorieux essais d'histoire de la
civilisation ; mais qui ne voit que Bossuet l'a
d'histoire moderne. i85
presque exclusivement cb.erchëe dans l'histoire
des croyances religieuses, Montesquieu dans celle
des instil utions politiques ? Ces deux grands génies
ont ainsi borné leur horizon. Que dire des esprits
d'un ordre inférieur? Evidemment, érudile ou
philosophique, l'histoire jusqu'ici n'a jamais été
vraiment générale; elle n'a jamais suivi simulta-
nément l'homme dans toutes les carrières où son
activité s'est déployée. A cette seule condition
cependant l'histoire de la civilisation est pos-
sible : elle est le résumé de toutes les histoires ;
il les lui faut toutes pour matériaux , car le fait
qu'elle raconte est le résumé de tous les faits.
Variété immense , sans doute : ne croyez cepen-
dant pas, Messieurs, que l'unité y périsse. 11 y
a de l'unité dans la vie d'un peuple , dans la vie du
genre humain , comme dans celle d'un homme;
mais, de même qu'en fait, toutes les circonstances
de la destinée et de l'activité d'un homme con-
courent à former son caractère, qui est un et
identique , de même l'unité de l'histoire d'un
peuple doit avoir pour base toute la variété de
son existence , et de son existence tout entière.
C'est donc bien par nécessité, Messieurs, et con-
duitspar la nature même de notre sujut , que nous
avonsparcourul'histoirepolitique, ecclésiastique,
législative, philosophique, littéraire , de la Gaule-
l86 COURS
Franque, du V* au X' siècle; si nous sommes
arrivés à quelques résultats précis et positifs, c'est
à cette méthode que nous les devons. Vous avez
pu remarquer surtout quelle vive lumière jaillis-
sait à nos yeux du rapprocbemeut continuel de
la société civile et de la société religieuse , in-
compréhensibles l'ime et l'autre si ou les laisse
séparées.
Essayons maintenant , Messieurs , de bien re-
connaître ces résultats que nous avons obtenus ,
je crois , avec quelque certitude ; essayons de
déterminer quel avait été le point de départ
de la civilisation en Gaule au V' siècle , et à
quel point elle était arrivée à la fin du X'.
Vous savez que les élémens fondamentaux ,
essentiels , de la civilisation moderne en géné-
ral , et en particulier de la civilisation française ,
se réduisent à trois : le monde romain , le monde
chrétien et le monde germanique ; l'antiquité,
le christianisme et la barbarie. Voyons quelle
transformation subirent , du V au X' siècle , ces
trois éîémens , ce qu'ils étaient devenus à celte
dernière époque , ce qui en restait dans la civi-
lisation d'alors.
I. Je commence par l'élément romain : je veux
faire entrevoir ce que le monde romain a fourni
à la France , sous le point de vue social et sous le
d'histoire MODEIINE. 187
])oint de vue inlellectuel ; il faut que nous sa-
chions ce qui en restait , au X" siècle , dans la
société et dans les esprits.
Sous le premier point de vue , je veux dire l'in-
fluence de la société romaine sur la société gallo-
franque, du V*' au X" siècle, il est résulté de tou-
tes nos recherches que le monde romaiu , eu se
dissolvant , léeua à l'avenir les débris de trois
grands faits : 1° le pouvoir central et unique,
l'empire, la royauté absolue; 2° l'administration
impériale, le gouvernement des provinces par
des délégués du pouvoir central ; 3° le régime
municipal , mode primitif d'existence de Rome
et de la plupart des pays qui avaient successive-
ment formé l'empire romain.
Par quelles vicissitudes, du V' au X* siècle,
avons-nous vu passer ces trois faits?
1° Quant au pouvoir central, unique et souve-
rain , il périt, vous le savez, dans l'invasion : en
vain quelques-uns des premiers rois barbares es-
sayèrent de le ressaisir et de l'exercer à leur pro-
fit; ils y échouèrent ; le despotisme impérial était
une arme trop savante pour leurs grossières
mains. A la chute des Mérovingiens , Charlema-
gue tenta de la reprendre et de la manier 3 la ten-
tative eut un succès momentané ; le pouvoir
central reparut : mais après Charlemagne comme
i88 COURS
après la première invasion , il se brisa et se perdit
dans le chaos. Rien à coup sûr ne ressemblait
moins au pouvoir impérial que la royauté de
Hugaes-Capet. Quelque souvenir cependant en
demeurait dans les esprits. L'Empire avait laissé
des traces profondes. Les noms d'Empereur, d'au-
torité impériale , de Majesté souveraine , avaient
encore une certaine vertu, rappelaient un certain
type de gouvernement; ce n'était plus que des
mois, mais des mots encore puissans, capables
de rentrer dans les faits, quand en viendrait l'oc-
casion. C'est dans cet état que se présente, à la fin
du X^ siècle, ce premier legs du monde romain.
2." L'administration impériale passa à peu près
par les mêmes vicissitudes; les chefs barbares
essayèrent aussi de se l'approprier et n'y réussi-
rent pas mieux. Ce mode de gouvernement des
diverses parties de l'Etat était trop compliqué ,
trop régulier ; il exigeait le concours d'un trop
grand nombre d'agens, et des intelHgences trop
développées; la machine administrative de l'em-
pire se détraqua promptcment, si je puis ainsi
parler, entre les mains de ses nouveaux maîtres.
Charlemagne tenta de lui rendre l'ordre et le
mouvement; c'était la conséquence nécessaire
de la résurrection du pouvoir central; et, par
une conséquence analogue , avec le pouvoir cen-
d'histoire moderne. 189
tral de Cliarlemagne ])érit également l'admini»-
tration provinciale qu'il avait , tant bien que mal,
reconstituée. Cependant , après la complète dis-
solution du nouvel empire , lorsque le régime
féodal eut prévalu , lorsque les propriétaires de
fiefs eurent remplacé les anciens délégués du
souverain , il resta , dans la pensée du peuple et
des possesseurs de fiefs eux-mêmes , quelque sou-
venir de leur origine. Cette origine, j'ai eu soin
devons l'indiquer, avait élé double; les fiefs
étaient nés, d'une part, des bénéfices ou terres
concédées , soit par le souverain, soit par d'autres
chefs; d'autre part, des offices ou charges des
ducs, comtes, vicomtes, centeniers, etc. c'est-
à-dire des olficicrs investis par le souverain de
l'administration locale. Or cette seconde origine
ne fut pas absolument effacée : on se souvint va-
guement que ces seigneurs, maintenant souve-
rains ou à peu près , avaient été autrefois les dé-
légués d'un plus grand souverain ; qu'ils avaient
représenté un pouvoir général , supérieur; qu'au
lieu d'être alors propriétaires pour leur compte
de la souveraineté comme de la terre, ils n'étaient
que des magistrats, des administrateurs au nom
d'autrui, et qu'une portion de cette souveraineté,
qu'ils possédaient, pouvait bien avoir été usur-
,pée sur ce maître unique, éloigné , qu'on ne con-
igo COURS /
naissait plus. Cette idée que nous retrouvons dans
tout le cours de notre histoire , qui a été la théo-
rie favorite des jurisconsultes et des publicistes
bourgeois, estévidemmentundébrisdeFancienne
administration romaine, un retentissement qui
avait survécu à la ruine de cette vaste et savante
hiérarchie. C'est là tout ce qu'on en aperçoit
encore à la lin du X^ siècle j mais un puissant
er
me de vie était caché dans ce souvenir.
O'
Le troisième fait que le monde romain a
légué au monde moderne est le régime munici-
pal. Vous savez quel était, à Jaliu du X* siècle ,
l'état des villes, dans quelle dépopulation, quel
apauvrissement , quelle détresse elles étaient
tombées. Cependant , ce qui y restait encore
d'administration intérieure , surtout dans la
Gaule méridionale , était Romain d'origine ; il
y avait là quelque ombre de la curie , des con-
suls , duumvirs , et autres anciens magistrats
municipaux. Le droit romain présidait aux
actes de la vie civile, donations, testamens ,
contrats, etc. Les magistrats municipaux, dé-
pouillés de leur importance politique, étaient
devenus, en quelque sorte, de simples notaires
qui enregistraient lesactes civils et en rédigeaient,
en conservaient les monumeus. Un nouveau
régime municipal , de principes et de caractère
d'histoire moderne. 191
différens, le régime des communes du moyen
âge, devait s'élever sur ces déijris de la municipa-
lité romaine ; mais il commençait à peine à poin-
dre ; et en général , tout ce qu'on peut démêler
au X' siècle d'existence et d'administration dis-
tincte dans les villes, est romain.
Voyons maintenant ce qui restait de l'anti-
quité gréco-romaine sous le point de vue intel-
lectuel , ce qu'en tenaient encore les esprits du
X* siècle. Je ne puis entrer ici dans aucun
détail ; je ne songe point à chercher , soit dans
les dogmes tliéoiogiques , soit dans les opinions
populaires de ce temps , lesquelles se ratta-
chaient à la philosophie et aux opinions ro-
maines ; je ne veux que caractériser , dans ses
traits les plus généraux , l'héritage intellectuel
que nous a légué la société ancienne et son état
à la fin du X' siècle.
Un fait immense , et beaucoup trop peu re-
marqué , à mon avis , me frappe d'abord ; c'est
que le principe de la liberté de penser , le prin-
cipe de toute philosophie , la raison se prenant
elle-même pour point de départ et pour guide,
est une idée essentiellement fille de l'antiquité ,
une idée que la société moderne tient de la
Grèce et de Rome. Nous ne l'avons évidemment
reçue ni du Christianisme , ni de la Germanie ,
192 COURS
car elle n'était conlenue ni dans l'un ni dans
l'autre de ces élëmens de notre civilisation. Elle
était puissante au contraire , dominante dans la
civilisation gréco-romaine : c'est là sa véritable
origine 5 c'est là le legs le plus précieux qu'ait
fait l'antiquité au monde moderne ; legs qui n'a
jamais été absolument suspendu et sans valeur,
car vous avez vu l'idée mère de la philosophie ,
le droit de la raison à partir d'elle - même ,
animant les ouvrages et la vie de Jean-le-Scot ,
et le principe de la liberté de la pensée debout
encore , au ÏX" siècle , en iace du principe de
l'autorité.
Un second legs intellectuel de la civilisation
romaine à la nôtre , c'est l'ensemble des beaux
ouvrages de l'antiquité. Malgré Fignorance gé-
nérale , malgré la corruption de la langue , la
littérature ancienne s'est toujours présentée aux
esprits comme un digne objet d'étude , d'imita-
tion , d'admiration , comme le type du beau. L'in-
fluence de cette idée fut immense , vous le savez,
du XIV' au XVP siècle ; elle n'a jamais complète-
ment péri, et aux VUI% IX' et X" siècles , nous
l'avons rencontrée à chaque pas.
L'esprit philosophique et l'esprit classique,
le principe de la liberté de la pensée et le mo-
dèle du beau, c'est là, Messieurs, ce que le monde
d'histoire moderne. iga
romaiu a transmis au monde moderne , ce qui
lui survivait encore dans l'ordre intellectuel , à
la lin du X' siècle.
II. Je passe à IV'lément chrétien; je veux sa-
voir quel était, à cette époque, son état, et ce
qu'il avait fait.
Vous avez suivi , du V' au X" siècle , les vicis-
situdes de la société chrétienne ; vous avez en-
trevu dans son berceau l'origine , le modèle de
tous les modes d'organisation , de tous les sys-
tèmes qui se sont présentés plus tard; vous y avez
reconnu les principes démocratique , aristocra-
tique , monarchique ; vous avez vu le peuple
laïque, t;;nlôt associé au peuple ecclésiastique,
Tantôt exclu de toute participation au pouvoir,
toutes les combinaisons d'organisation sociale re-
ligieuse, en un mol, se sont offerte, à vos yeux.
Dans le cours de l'époque que nous avons étu-
diée, le régime aristocratique prévalut ; l'épisco-
pat devint bientôt le pouvoir dominant et pres-
que unique. A la fin du X' siècle , la papauté
s'était élevée au dessus de l'épiscopat , le principe
monarchique surmontait le principe aristocrati-
que; sous le point de vue social, l'état de l'Église
se réduisait donc alors à ces deux faits : prépon-
dérance de l'Eglise dans l'État , prépondérance
de la papauté dans l'Église. Ce sont là les résul-
ïg4 COURS
tats qu'à cette époque on peut regarder comme
consommés.
Sous le point de vue intellectuel , il est plus
difficile et encore plus important de se rendre
compte de ce qu'avait déjà fourni l'élément
chrétien à la civilisation moderne. Permettez
qu'ici je remonte un peu haut, et que je compare
un moment ce qui s'était passé dans l'antiquité
avec ce qui se passa dans la société chrétienne.
L'ordre spirituel et l'ordre temporel, la pensée
humaine et la société humaine , s'étalent déve-
loppés chez les anciens parallèlement plutôt
qu'ensemble, non sans une intime correspon-
dance, mais sans exercer l'un sur l'autre une
influence prompte et directe. Je m'explique.
Sans parler des premiers temps de la philosophie
et en la prenant dans l'époque de sa plus brillante
gloire, Platon, Aristote et la plupart des philoso-
phes , soit de l'antiquité grecque, soit plus tard
de l'antiquité gréco-romaine, pensaient en pleine
liberté , ou à peu près. L'Etat, la politique , n'in-
tervenaient guères dans leurs travaux pour les
gêner, pour leur imprimer telle ou telle direc-
tion. Eux, à leur tour, se mêlaient assez peu de
politique , s'inquiétaient assez peu d'exercer , sur
la société au milieu de laquelle ils vivaient , une
influence immédiate et décisive : sans doute ils
d'histoire moderne. 1^5
exerçaient cette influence indirecte , éloignée ,
qui appartient à toute grande pensée humaine
jetée au milieu des hommes ; mais l'action , l'in-
fluence directe de la pensée sur les faits extérieurs,
de l'intelligence pure sur la société, les philoso-
phes anciens n'y prétendaient guère ; ils n'étaient
pas essentiellement réibrmateurs ) ils n'aspiraient
à gouverner ni la conduite privée des hommes ,
ni la société en général. Le caractère dominant ,
en un mot , du développement intellectuel dans
l'antiquité, c'est la liberté de la pensée et son dé-
sintéressement pratique; c'est un développement
essentiellement rationel , scientifique. Avec le
triomphe du Christianisme dans le monde ro-
main , le cai^actère du développement intellec-
tuel changea : ce qui était philosophie devint
religion ; la philosophie alla s'affaiblissant de
plus en plus ; la religion envahit l'intelligence ;
la forme de la pensée fut essentiellement re-
ligieuse. Elle prétendit dès-lors à beaucoup plus
de pouvoir sur les affaires humaines; le but de la
pensée, dans la religion, est essentiellement
pratique; elle aspire à gouverner les individus,
souvent même la société. L'ordre spirituel conti-
nua, il est vrai, d'être séparé de l'ordre temporel ;
le gouvernement des peuples ne fut pas directe-
ment et pleinement rerais au clergé ; la société
3o. T. iii. nisT. MOD., iSag. ir
igG COURS
laïque et la société ecclésiastique se développèrent
chacune pour son compte. Cependant l'ordre
spirituel pénétra beaucoup plus avant dans l'or-
dre temporel qu'il n'était arrivé dans l'antiquité;
et tandis que la liberté delà pensée , son activité
purement scientifique avait été , dans la Grèce
et à Rome , le caractère dominant du dévelop-
pement intellectuel, l'activité pratique, la pré-
tention à la puissance, fut le caractère dominant
du développement intellectuel chez les peuples
chrétiens.
De là résulta un autre changement , qui ne fut
pas de moindre importance. A mesure que la
pensée humaine , sous la forme religieuse , pré-
tendit à plus de pouvoir et sur la conduite des
hommes et siu' le sort des Etats , elle perdit de sa
liberté. Au lieu de reslerouverteetlivréeàla con-
currence , comme chez les anciens , la société in-
tellectuelle fut organisée, gouvernée ; au lieu des
écoles philosophiques, il y eut une église. Ce fut
au prix de son indépendance que la pensée
acheta l'empire ; elle ne se développa plus en tous
sens et selon sa pure impulsion ; mais elle agit
puissamment, immédiatement, sur les hommes
et les sociétés.
Ce fait est grave , Messieurs ; il a exercé sur
l'histoire de l'Europe moderne une influence
d'histoire iMODERNE. 197
décisive, si décisive qu'elle subsiste et s'exerce
eucore de nos jours, au milieu de nous. La forme
religieuse a cessé de dominer exclusivement dans
la pensée buiixaine; le développement scientifi-
que, rationel , a recommencé; et pourtant
qu'est-il arrivé? Les philosophes ont-ils cru,
out-ils voulu faire de la science pure, comme
ceux de l'autiquilé ? Non : la raison humaine as-
pire aujourd'hui à gouverner les sociétés, à les
réformer selon ses conceptions, à régler le monde
extérieur d'après des principes généraux; c'est-à-
dire que la pensée , redevenue philosophique ,
a conservé les prétentions qu'elle avait sous sa
forme religieuse; la philosophie aspire à faire ce
qu'a fait la religion ; avec cette immense diffé-
rence, il est vrai, qu'elle veut allier la liberté de
la pensée et sa puissance , et qu'au moment où
elle essaye de s'emparer des sociétés , de les gou-
verner, de placer le pouvoir aux mains de Tin-
teiligence , elle ne veut pas que l'intelligence soit
organisée, ni soumise à des formes et à un joug
légal. L'alliance de la liberté intellectuelle, telle
qu'elle a brillé dans l'antiquité, et de la puissance
intellectuelle telle qu'elle s'est déployée dans les
sociétés chrétiennes , c'est là le grand caractère ,
le caractère original de la civilisation moderne ;
et c'est sans aucun doute au sein de la révolution
tgS COURS
accomplie parle christianisme dans !es rapports
de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel , delà
pensée et du monde extérieur, que cette révolu-
tion nouvelle a pris son origine et son premier
point d'appui.
A l'époque à laquelle nous nous sommes ar-
rêtés, à la fin du X^ siècle, le double fait qui
caractérise la première révolution , je veux dire
l'abdication de la liberté de l'intelligence hu-
maine et l'accroissement de sa puissance sociale,
était déjà consommé. Dès le X"" siècle , vous voyez
la société spirituelle prétendre au gouvernement
de la société temporelle , c'est-à-dire , proclamer
que la pensée a droit de gouverner le monde;
et , en même temps , vous voyez la pensée sou-
mise aux règles, au joug de l'Eglise, organisée
suivant certaines lois. Ce sont-là les deux résul-
tats les plus considérables des vicissitudes que
l'ordre intellectuel a subies du V' au X' siècle ,
les deux faits principaux que l'élément chrétien
a jetés dans la civilisation moderne.
m. Nous arrivons au troisième élément pri-
mitif de cette civilisation, le monde germain, la
barbarie. Voyons ce qu'au X' siècle la société
moderne en avait déjà reçu.
Quand nous avons étudié l'état des Germains
d'histoire moderne. igc)
avant l'invasion, deux faits surtout, deux formes
d'organisation sociale, nous ont frappés :
1° La tribu formée de tous les chefs de fa-
mille propriétaires, et se gouvernant par une
assemblée oii se rendait la justice, où se trai-
taient les affaires publiques , eu un mot , par la
délibération commune des hommes libres ; sys-
tème très-incomplet, très-précaire sans doute ,
dans un tel état des relations sociales etdesmoeurs,
mais dont cependant les grands rudimens se
laissent entrevoir.
2" A côté de la tribu, nous avons rencontré la
bande guerrière , société où l'individu vivait
aussi fort libre, qu'il pouvait adopter ou rejeter
à son gré, où cependant le principe social n'était
plus l'égalité des hommes libres? et la délibéra-
tion commune , mais le patronage d'un chef sur
des compagnons, qui le servent et vivent à ses
dépens , c'est-à-dire la subordination aristocra-
tique et militaire; mots qui répondent mai à
l'idée qu'il faut se former d'une bande de bar-
bares, mais qui expriment le système d'organi-
sation sociale qui en devait sortir.
Ce sont là les deux principes , ou plutôt les
deux germes de principes que la Germanie a
fournis, dès les premiers temps, à la société
moderne naissante. Le principe de la délibéra-
20O COURS
lion commune des hommes libres, n'exis-
tait plus dans le monde romain , si ce n'est
au sein du régime municipal ; ce sont les Ger-
mains qui l'ont ramené dans l'ordre politi-
que. Le principe du patronage aristocratique ,
combiné avec une forte dose de liberté, était
devenu également ctra?iger à la société romaine.
L'un et l'autre de ces clémens de notre organisa-
tion sociale sont d'origine germanique.
Du Ve au X*" siècle , ils avaient subi de grandes
métamorphoses. A la fin de cette époque , les
assemblées, le gouvernement par voie de déli-
bération conunune avaient disparu ; en fait, iî ne
restait presque plus aucune trace des anciens
mâU , Champs - de - Mars , de Mai , ou plaids
germains. Cepetidant le souvenir des assemblées
nationales, le droit des hommes libres à se
réunir , à délibérer et à traiter ensemble de leurs
affaires, vivait dans les esprits comme une tra-
dition primitive et qui pouvait revenir. Il en était
des anciennes assemblées germaniques comme
de la souveraineté impériale; ni l'une, ni les au-
tres n'existaient plus ; le gouvernement par voie
de libre délibération et le pouvoir absolu avaient
égalemeiît succombé , mais saîis périr absolu-
ment. C'étaient des germes enfouis sous d'im-
menses décombres , mais qui pouvaient encore
D HISTOIRE MODERNE. 201
être fécondés et reparaître un jour. Ce fut eu
effet ce qui arriva.
Quant au patronage du chef sur ses compa-
gnons, l'acquisition de grands domaines et la
vie territoriale avaient beaucoup changé celte
relation des anciens Germains. On n'y trouvait
plus , à beaucoup près , la même liberté qui ré-
gnait dans la bande errante. Les uns avaient reçu
des bénéiices, et s'y étalent établis; les autres
avaient continué à vivre auprès de leur chef,
dans sa maison , à sa table. Le chef était devenu
incomparablement plus puissant ; il s'était in-
troduit dans cette petite société beaucoup plus
d'inégalité et de fixité. Cependant , quoique le
principe aristocratique etl'inégalité qui l'accom-
pagne, qui le constitue même , eussent pris un
grand développement , ils n'avaient pas détruit ,
entre les compagnons et le chef, toute Fancienne
relation. L'inégalité n'entraînait point la servilité;
et la société qui sortit de là , et dont nous nous
occuperons avec plus de détails l'an prochain ,
la société féodale reposait , pour ceux du moins
qui en faisaient partie , c'est-à-dire pour les pro-
priétaires de fiefs , sur des principes de droit et
de liberté.
Au X' siècle , et sous le point de vue social ,
l'élément germain avait donc fourni à la civilisa-
202 COURS
tiou moderne naissante , d'une part , le souvenir
des assemblées nationales , du droit des hommes
libres à se gouverner en commun ; d'autre part,
certaines idées , certains sentimens de droit et de
liberté implantés au sein d'une organisation toute
aristocratique.
Sous le point de vue moral, quoique d'illustres
écrivains aient fort insisté sur ce que l'Europe
moderne tient des Germains , leurs assertions
me paraissent vagues et trop générales; ils ne
font aucune distinction d'époque ni de pays ;
et je crois que dans l'Europe occidentale , no-
tamment en France , le sentiment énergique
de l'indépendance individuelle est le plus im-
portant , je dirais volontiers le seul grand legs
moral que l'ancienne Germanie nous ait trans-
mis.
Il y avait , au X* siècle , une littérature na-
tionale germanique, des chants, des traditions
populaires, qui tiennent une grande place dans
l'histoire littéraire de l'Allemagne , et ont exercé
sur ses mœurs une grande influence. Mais la
part de ces traditions et de toute la littérature
germanique primitive , dans le développement
intellectuel de la France , a été très-bornée ,
très - fugitive ; c'est pourquoi je ne vous en ai
D HISTOIRE MODERNE. 20.)
point entretenus, quoique cette littérature soit
pleine d'originalité et d'intérêt.
Voilà , Messieurs , ce qu'étaient devenus , au
X* siècle, les trois grands élémens de la civilisa-
tion moderne ; voilà quelles métamorphoses ,
sociales et morales , avaient subies , sur notre
sol, l'antiquité romaine, le christianisme, la
barbarie.
De là découlent, si je ne me trompe, deux
faits généraux , deux grands résultats qu'il im-
poite de mettre en lumière.
Le travail de M. de Savigny sur l'histoire
du droit romain , après la chute de l'Empire ,
a changé la face de la science; il a prouvé que
le droit romain n'avait point péri , qu'à travers
de grandes modifications, sans doute, il s'était
perpétué du V' au XV* siècle , et avait toujours
continué à faire une partie considérable de la
législation de' l'Occident.
Si je ne me trompe, les faits que j'ai mis
sous vos yeux, dans le cours de cette année,
ont généralisé ce résultat. 11 en résulte, je crois,
évidemment que non seulement dans les insti-
tutions municipales et les lois civiles, comme l'a
prouvé M. de Savigny, mais dans l'ordre poli-
tique, dans la philosophie, la littérature, dans
toutes les parties, en un mot, de la vie sociale et
5o. T. lU, HIST. MC.D., iS'Mj. l8
204 COURS
intellectuelle , la civilisation romaine s'est per-
péluëe fort au-delà de l'empire ; qu'on peut en
retrouver partout la trace ; qu'aucun abîme ne
sépare le monde romain et le monde moderne ;
que le fil peut se renouer dans toutes les car-
rières ; qu'on peut reconnaître partout la tran-
sition de la société romaine à la nôtre ; que la
part , en un mot , de la civilisation ancienne ,
dans la civilisation moderne , est plus grande
et plus continue qu'on ne le pense commu-
nément.
Un second résultat sort également de nos tra-
vaux, et caractérise l'époque qui en est l'objet.
Pendant toute cette époque , du V^ au X' siècle ,
nous n'avons pu nous arrêter nulle part ; nous
n'avons pu trouver , ni dans l'ordre social , ni
dans l'ordre intellectuel , auciui système , aucun
fait qui devînt fixe , qui prît possession stable ,
générale , régulière, de la société ou des esprits.
Une fluctuatiox) continuelle, universelle, un état
permanent d'incertitude , de transformation ,
c'est là le fait général dont nous avons été frap-
pés. C'est doue du V' au X^ siècle que s'est
opéré le travail de fermentation et d'amalgame
des trois grands élémens de la civilisation mo-
derne , l'élément romain , l'élément chrétien et
l'élément germain ; et c'est seulement à la fin
d'histohœ moderne. 2o5
du X" siècle que la fermentation a cessé , que
l'amalgame a été à peu près accompli , qu'a com-
mencé le développement de l'ordre nouveau , de
la société vraiment moderne.
L'histoire dont nous venons de nous occuper
est donc l'histoire de sa conception même , de
sa création. Toutes choses sortent du chaos, la
société moderne en est sortie aussi. Ce que nous
avons étudié cette année , c'est le chaos , berceau
de la France. Ce que nous aurons à étudier dé-
sormais , c'est la France même. A partir seule-
ment de la fin du X'' siècle, l'être social qui porte
ce nom, pour ainsi dire, est formé; il existe; on
peut assister à son développement propre et ex-
térieur. Ce développement méritera, pour la
première fois , le nom de civilisation française :
jusqu'à présent nous avons parlé de la civilisa-
tion gauloise , romaine, fran que, gallo-romaine,
gallo-franque ; nous avons été obligés d'allier
des noms étrangers pour caractériser, avec quel-
que justesse, une société sans unité et sans en-
semble. Quand nous nous retrouverons dans
cette enceinte , Messieurs , ce sera pour parler
de la civilisation française ; nous datons de là -,
ce ne sera plus de Gaulois, de Francs, de Ro-
mains , mais de Français , de nous-mêmes qu'il
sera question. (^Jpplaudissemens prolongés.^
ÉCLAIRCISSEMENS
TABLEAUX HISTORIQUES.
5l. T. III. HXSÏ. MOD., 1829.
ÉCLAIRCISSEMENS
TABLEAUX HISTORIQUES,
En autorisant la publication de ces leçons, je
me suis promis d'y joindre un certain nombre de
tableaux et de documens destinés à prouver ou à
ëclaircir les idées que j'aurais occasion d'expri-
mer. J'ai intercalé dans les leçons mêmes quel-
ques-uns de ces tableaux. Il en est d'autres qui
n'ont pu y trouver place, et qui ne me semblent
pas moins nécessaires. Je les donne ici. Il m'eût
été facile et utile de multiplier les éclaircissemens
de ce ijenre ; mais j'ai dû me borner. Ceux que j'ai
choisis ont pour objet, soit de montrer, dans leur
développement, des faits que je n'ai pu qu'indi-
quer, soit de remettre sous les yeux des lecteurs
des évènemens dont j'ai supposé la connaissance.
Ils sont au nombre de sept :
I. Tableau de l'organisation de la cour et dugou-
vernement central de l'empire romain, au com-
mencement du V' siècle, c'est-à-dire, à l'époque
que j'ai prise pour point de départ de ce cours.
210 COURS D HISTOIRE MODERNE.
II. Tableau de la hiérarchie des rangs et des
titres dans la sociélé romaine, à la même époque.
III. Relation de l'ambassade envoyée en /^!\g
par Th éod ose-le- Jeun e , empereur d'Orient, à
Attila établi sur les rives du Danube.
IV. Tableau chronologique des principaux
évènemens de l'histoire politique de la Gaule ,
du V' au X* siècle.
V. Tableau chronologique des principaux évè-
nemens de l'histoire ecclésiastique de la Gaule ,
du V' au X' siècle.
VI. Tableau chronologique des principaux évè-
nemens de l'histoire littéraire de la Gaule , du V
au X' siècle.
Vil Tableau des conciles et de la législation
canonique de la Gaule, du V^ au X* siècle.
Je n'ai, si je ne m'abuse, aucun besoin d'in-
sister sur l'utilité de ces documensj elle se fera
sentir d'elle-même; et, pour les personnes qui
voudront bien y prêter quelque attention, l'his-
toire de noire civilisation , si obscure et si vague
dans son berceau, apparaîtra, je crois, sous des
formes plus claires et plus précises. C'est-là, eu
les publiant, mon but et mon espérance.
i.
TABLEAU
DE L'ORGANISATION DE LA COUR
ET DTÎ G01IVEH>EMENT CENTRAL DE l'eMPIRE ROMAIN,
At C.)SI.MK:<CK.MBnT DU V* MltCLB.
I.
TABLEAU
DE L'ORGANISATION DE LA COUR
ET DU GOUVERNEMENT CENTRAL DE l'eMPIRE ROMAIN,
AU COMMKJiCRMKNT DL' V* BlfeCLB.
Ce fut sous les règnes de Dioclétien et de Cons-
tantiu que la cour et le gouvernement central des
empereurs romains reçurent cette organisation
systématique et définitive dont la Notitia imperii
r6)mflnt nous a conservé l'image '.Elle était la même
dans l'empire d'Orient et dans l'empire d'Occi-
dent, sauf quelques différences peu importantes,
occasionnées par celle des localités. J'ai pris
pour base de ce tableau l'empire d'Orient , plus
complet et mieux connu , en ayant soin d'indi-
quer cà et là les faits qui distinguaient l'empire
d'Occident.
COUR IMPÉRIALE.
1. Prœpositus sacri cubïcuU. (Grand chambellan.)
Il avait sous ses ordres un grand nombre d'employés,
divisés en six classes, scholœ, et nommés tous Palatini ;
' Leçon 2, t. i, p. 4/-
ai4 COURS
leur service dans le palais s'appelait m palatio milUare. Les
principaux étaient :
1° Primiurius sacri cuùicuU. (Premier chambellan.) Il
était à la lûte de tous ceux qui servaient l'empereur dans
ses appartemens , et raccompagnaient partout dans cette
intention : on les nommait rubicuiarii (chambellans ou
valets de chambre); Us étaient répartis en bandes de dix
hommes, à la tête de chacune desquelles était un Decauus.
2° Cornes castrensis. (Comte du palais ou de l'hôtel.)
Chef de ceux qui servaient l'empereur à table, el prenaient
soin de l'intérieur du palais; c'était une espèce d'inten-
dant ou de maître-d'hôtel. Il avait sous ses ordres : '
1° Le Primicerius mensorum, chef de ceux qui,
lorsque l'empereur voyageait, allaient en avant pour
faire tout préparer sur sa route et dans les lieux où il
devait s'arrêter.
2*' Primicerius cellarorium , clicf de tous les em-^,
pioyés dans les cuisines et les offices.
3° Primicerius pœdagogiorum, chef des petits pages
élevés pour le service dans l'intérieur du palais.
4° Primicerius lampadariorum , chef de ceux qui
surveillaient ^éclairage du palais. \^
Il y avait dans celte classe une foule de subdivi-
sions et d'employés subalternes.
3° Cornes sacrœvestis. ( Comte de la garde-robe sacrée.)
Il était chargé de la garde-robe impériale, et com.mand.iit
à beaucoup d'employés.
4° Cliartularii cul)iculi. (Secrétaires de la chambre.) Ils
étaient ordinairement au nombre de trois : c'étaient les
secrétaires p.'irticuliers de l'empereur, et bien qn'oceupé»
D HISTOIRE MODERNE. ai&
d'affaires publiques, ils étaient sous la direction du prœpo-
situs sacri CLibicali , parce que leur service était personnel.
5° Dccuriones III sUentiariorum. Les silentiarii étaient
chargés d'empêcher qu'il ne se lit du bruit dans le palais :
les trente principaux étaient repartis en trois décuries,
commandées chacune par un décurion.
6° Cornes domorum per Cappadociam. C'était l'intendant
des biens que l'empereur d'Orient possédait dans la Cap-
padoce : ces biens patrimoniaux étaient fort considé-
rables; le comes domorum en dirigeait l'administration et en
percevait les revenus : il avait des bureaux comme un
magistrat.
II. Comités domcsticorwn equitum peditumque.
(Comtes delà cavalcrieet de l'infanteriedu palais.)
C'étaient les deux commandans des bandes choisies de
cavalerie et d'inlanlcrie qui gardaient la personne de l'em-
pereur. Ces bandes, qu'on nommait Protectores domestici,
étaient tirées des sept écoles de soldats arméniens appelés
P«/flù"nj, et destinés à faire le service militaire du palais.
Ces sept écoles formaient un corps de 3,5oo hommes,
[larmi lesquels on prenait les Protectores domestici, qui
jouissaient de grands avantages. Les comtes de l'infanterie
et de la cavalerie domestique avaient aussi sous leurs or-
dres dc?,deputatl, chargés d'exécuter leurs commandemens
dans les provinces.
L'impératrice avait aussi sa cour, organisée à peu près
de la mt-me manière que celle de l'empereur.
2lG COURS
GOUVERNEMENT CENTRAL.
I. M agis ter officiorum (le Maître des offices).
C'était une espèce de ministre universel, dont les fonc-
tions étaient fort étendues; il rendait la justice à presquf^
tous les employés du palais (Palatini), recevait les appels des
riloyens privilégiés, présentaitles sénateurs au prince, etc.
Sa jurisdiction s'étendait sur des employés appartenant
d'ailleurs à d'autres départemens, comme sur les M ensores,
les Lampadarii , et qui étaient dans le ressort du Prcepo-
siius sacri cubiculi.
Il avait sous sa direction :
r Les sept écoles des Milites palatini: i* Schola scuta-
riorum prima ; 2° Schola scutariorum secunda ; 3°^ — Gentilium
seniorum; 4° — Scutariorum sagittariorum ; 5" — Scutario-
rum clihanariorum ; 60 — A rmat ur arum junior um; 70 — Gen-
tilium junioram.
20 L'école des Agentes in rébus : c'étaient les messagers
et les espions du prince dans les provinces; avant Cons-
tantin, on les appelait /'Vumen^anV.
3" Les Mensores et les Lampadarii , dont nous avons déjà
parlé; plus les Admissionates ou huissiers introducteurs du
palais, et les Inviiatores, qui étaient chargés de transmettre
les invitations.
i° Quatre Scrinia ou bureaux, où arrivaient et se trai-
taient les affaires du prince avec ses sujets:
i" Scriniurn mcmoriœ : on y tenait les registres des
emplois et des grades; de là sortaient la plupart des
nominations.
D HISTOIRE MODERNE. 21 7
a" Scrinium epistotarum : on y recevait les dépula-
lions et les demandes des cités, et on leur expédiait
les réponses du prince.
3° Scrinium libellorum : là étaient adressés les re-
quêtes et les appels des sujets.
4» Scrinium dlspositionum: les fonctions de ce dernier
. bureau resscmlilent à celles des deux précédens ; il
est omis dans la Notitia, mais les lois en font men-
tion.
Chacun de ces bureaux avait un chef particulier, Ma-
gister scrinii memorlœ , epistolarum , etc.; le dernier s'appe-
lait Cornes dispos itionum ; les employés y étaient nom-
breux,
5° Les fabriques d'armes de l'empire. Le maître des of-
fices de l'Orient en avait i5 sous sa direction : Damas, An
tioche 2, iEdesse, Irénopolis, Césarée en Cappadoce,
Nicomédie 2, Sardes, Hadrianople 2, Thessalonique,
Naïssus, Ratiaria, Margus. Le maître des offices de l'Oc-
cident en avait 19; Sirmium, Acincum, Gornuîum, Lau-
riacum , Salone, Concordia, Vérone, Mantoue, Crémone,
Pavie, Lacques, Strasbourg, MAcon, Autun, Besançon,
Rheims, Trêves 2, Amiens.
II. Quœstor ( le Questeur ).
Il jugeait, de concert avec le préfet du prétoire, et quel-
quefois seul , les affaires déférées au prince ; il composait
les lois et les édits que le prince devait publier; il souscri-
vait les rescripts; il avait la surveillance du registre [La-
terculum minwi ) 04 étaient consignés les tribuns et les pré-
IlS COURS
fets des camps et des frontières. C'était une espèce de
grand-chancelier. Il envoyait ses édits au bureau Dispo-
sillonum où ils étaient gardés et d'où ils partaient pour être
publiés dans l'empire. II n'avait pas de bureaux attachés à
son emploi, mais il prenait dans le Scrinium memorios douze
secrétaires, sept dans le Scrinium epistolarum , et sept dans
le Scrinium tibellorum.
III. Cornes sacrarum largitionum ( le Comte des
largesses sacrées ).
C'était le grand trésorier de l'empire ; il percevait et ad-
ministrait tous les revenus publics; tous les paiemens sor-
taient de ses bureaux ; Constantin l'avait mis à la place des
questeurs, des Prœfecti ccrarii , etc.
Son administration était divisée en dix bureaux, Scrinia,
à la tête desquels était un Primicerius ou Magister scrinii
(chef de bureau ).
1° Scrinium canonum. C'était, à ce qu'il parait, celui où se
dressait le tableau de ce que chaque province , chaque
ville, etc., devait envoyer à la caisse publique, arcœ lar-
gitionum.
i' Ces deux bureaux dres-
2o Scrinium talmlariorumA saientlescomptes dessom-
r ^cnVi/am ««m.ranW«m. ) ™e^^ '•«?"^s ^* dépensée»
\ par le Trésor.
4= Scrinium aureœ massœ.Ce bureau était occupé à tenir
les comptes de l'or brut qui était envoyé au trésor, et de
l'emploi qui en était fait pour battre monnaie, pour les
monumens, les joyaux de la cour, etc.
h° Serinium ttiiri ad rêtponnim. On y réglait et on y
D iiiSTOiuK modehne. aig
fournissait les sommes d'argent destinées , soit à subvenir
aux frais des employés que le prince envoyait dans les
provinces, aux armées, etc., soit à être expédiées dans
les diverses parties de l'empire , ou pour les tributs payés
aux alliés, aux barbares, etc.
6° Scriniumab argento. C'était le bureau où étaient dé-
posés et gardés l'argent en lingots, la vaisselle impériale,
les vases, etc.
7° Scrinium vestiarii sacri. C'était le bureau d'où par-
taient les fonds destinés à l'habillement des troupes, du
monarque, de la famille impériale, et des gens de sa cour
auxquels il fournissait des vêtemens.
8° Scrinium annalarense vel 7iiilia>'ense.Se\on la première
leçon, ce bureau aurait été destiné à garder en dépôt les
anneaux et les bijoux de l'Empereur ; selon la seconde, qui
me paraît plus probable, sa destination aurait été de faire
frapper et de distribuer les petites monnaies d'argent ,
dites miliarensium , valant la dixième partie d'un aurcus.
g" Scrinium à pecuniis. Pancirole croit que c'était le
bureau qui dirigeait la fonte des monnaies dans tout l'em-
pire.
10° Scrinium exceptorum. Les employés de ce bureau
écrivaient les pièces des affaires que jugeait le comte des
largesses sacrées.
Les attributions de ces divers bureaux étaient fort
incertaines; leurs noms sont obscurs et on n'en devine
le but que par des conjectures. Il paraît qu'on y ajouta
dans la suite un onzième bureau dit : Scrinium mit-
tendariorum ^ et composé des employés qu'on en-
voyait dans les provinces pour faire accélérer ou
compléter le paiement des impôts.
220 COURS
Outre ces burenux attachés à son service, le Comte des
largesses sacrées avait dans les provinces un grand nombre
de subordonnés, chargés de diriger les affaires de son
département. Les principaux étaient ;
1" Six comités largitioiium ^ en Orient, en Egypte y dans
l'Asie mineure, dans le Pont, dans la Thrace , et dans
rillyrie. II y en avait cinq en Occident. Ils étaient chargés
de payer les traitemens des généraux, des soldats, des
autres employés, et de surveiller la perception des impôts.
2° Quatre comités commerciorum , chargés d'acheter le»
étoffes et les bijoux nécessaires pour la maison impériale,
de surveiller les opérations des négocians, et de veiller à
ce que les droits établis sur les denrées fussent exactement
payés. Il n'y en avait qu'un en Occident.
3" Prœfecti thesaurorum ; ils recevaient et gardaient dans
chaque province l'argent provenant des impôts, jusqu'à ce
qu'il eût été envoyé au Comte des largesses sacrées.
4" Cornes metaltorum; chargé de prélever, sur le produit
des mines d'or, d'argent ou d'autres métaux, la portion
qui revenait au prince.
^"Cornes tel ratiotialis summaram Mgypti ; chargé de re-
cueillir les biens qui revenaient aa prince dans cette pro-
vince, soit par caducité, soit par quelque autre cause; il
surveillait aussi le grand commerce de marchandises de
l'Inde, qui se faisait par l'Egypte; il y avait onze rationales
de cette espèce dans l'Occident.
G" Magistri lineœ vel linteœ vestis ; ils dirigeaient tous les
ouvriers qui travaillaient en lin pour la garde-robe ou Ta-
meublement de l'empereur. Leiu- emploi était rempli en
Occident par un coiiies vestiarii,
7" Privatce magistri; ils dirigeaient les ouvriers qui tra-
1> HISTOIRE MODERNE. 22 1
vaillaient en soie, laine, elc, pour la maison impériale.
8" Procuratores gynœciorum; chargés de la surveillance
des fabriques de tisseranderie ou de filalure.
9° Procuratores bapinorum; inspecteurs de la teinture des
étoffes en pourpre, etc. 11 yen avait neuf en Occident.
id" Procuratores monetarum; inspecteurs des établisse-
mens où l'on battait monnaie. Il y en avait six en Occi-
dent.
11" Prœpositi bastagarum; chargés de surveiller le trans-
port des objets destinés au service public ou à celui de
l'empereur, blés, denrées, marchandises, argent, etc.
12° Procuratores Hnificiorum; chargés de procurer le lin
nécessaire aux fabriques impériales. 11 y en avait deux en
Occident, à Vienne et à Ravenne.
iV. Cornes rerum privatarum (le Trésorier de
la coiironae).
Le Trésor public s'appelait œrarium;\e trésorparliculior
de Tempereur se nommait /?5ms. Bien qu'il disposât égale-
ment de l'un et de l'autre , on les distinguait encore , et on
les administrait séparément. Le Cornes sacraram largitionum
avait l'administration de r^e/'ar/«m; le Cames rerum pritata-
raw avait celle du fiscus, dont les revenus étaient les biens
qui échéaient à l'empereur d'une manière quelconque,
le produit de certain:? impôts, etc.
11 avait sous ses ordres :
l" Un département dirigé par le primicerius offîcii, et di-
visé en quatre bureaux :
1" Srrinium btneficiorum. (l'était le bureau où se
'i'i'l COUKS
traitaient toutes les affaires relatives aux dons de biens
meubles ou immeubles, aux concessions de privilè-
ges, Ole, que l'empereur faisait à tel ou tel de se»
sujets.
2" Scrininm canonum. Ce bureau recevait le prix des
fermes des biens impériaux, et en tenailles comptes.
Ce prix se payait en argent ou en denrées.
5° Scrinium seruritalum. Dans ce bureau se dépo-
saient les quittances de ceux qui avaient reçu de l'ar-
gent du fisc, ou les doubles de celles qui avaient été
données aux gens qui avaient payé quelque chose au
fisc.
4° Scrinium largitionum privaturam. Là se tenaient
les comptes des sommes d'argent que donnait l'empe-
reur à des particuliers, et des traitemens qu'il payait
aux gens attachés à son service personnel.
2° Raiionales tel procuratorcs rerum privatarum. C'étaient
les employés chargés de percevoir dans les provinces les
revenus du fisc. Ils étaient souvent juges dans les affaires
où le fisc était partie.
3° PrœposHi basiagarum rei privatœ. Inspecteurs des
transports faits pour le service du prince. Il y en avait deux
en Occident.
4° Prœposiii stabulorum, gregum, et ai'mentorum.lnspec-
teur= des étables et des troupeaux de l'empereur, dissé-
minés dans l'empire ; il y avait aussi un Cornes stabuli qui
répondait à nos grands écuyers.
go Procuratores saltuam. Inspecteurs des bois et des pâ-
turages où l'on menait paître les troupeaux de l'empereur.
Il y avait sans doute beaucoup d'autres petits em-
ployés dont le souvenir ne nous est pas parvenu.
D HISTOIRE MODKRNE. 223
V. Priniicerius notariorum . (Premier secrétaire
d'État. )
C'était un magistrat chargé de tenir le registre où
étaient inscrits tous les Ibnctionnaires publics, leurs
cliarges, leurs traitemens, les édits de nomination , etc.
Ce registre s'appelait laterculum viajus. Les gens nommés
à des places, payaient certains droils à ce Primicerias nota-
riorum, qui tenait ainsi la liste de toutes les dignités que
nous venons de parcourir. Il y avait trois classes de
Notarli.
Il y avait dans chaque province une caisse provinciale ,
en tout ii8 caisses. Les percepteurs des impôts remettaient
l'argent dans ces caisses surveillées par les Prœfectl tlie-
saurorum. Ceux-ci donnaient aux Comités largitionum les
sommes nécessaires pour les dépenses de la province, le
traitement des employés , etc. Ils remettaient le reste au
gouverneur de la province , qui l'envoyait en nature à la
caisse des largesses sacrées. Les voitures destinées à ce
transport étaient fournies par des particuliers tenus de ce
service et faisaient partie de celte poste publique (Cursus
publicus) , dont le gouvernement seul, ou ceux qu'il y
autorisait, avaient droit de se servir.
5i. T. 111. nrsT. siod., iSn;).
II.
TABLEAU
DE LA HIÉRARCHIE DES RANGS ET DES TITRES
DANS l'empire r.OMAIN,
AU COMMENCEMENT DU V* SlkCLR.
IL
TABLEAU
DE LA HIÉRARCHIE DES RANGS ET DES TITRES
DANS l'empire ROMAI?»,
AU COMMERCBMENT DU V'' SltCfli.
Les rangs et les titres se multiplièrent dans l'em-
pire romain à la même époque où la cour et le
gouvernement central, dont on vient de voir le
tableau , reçurent leur forme définitive. Ils confé-
raient d'assez importans privilèges à l'égard des
autres citoyens, mais aucune indépendance en-
vers le pouvoir. C'étaient de pures distinctions
personnelles attachées à certaines cbarges , et
dont les possesseurs mêmes de ces charges ne
jouissaient pas sans y avoir été autorisés par
lettres du prince. On comptait six rangs ou titres
priucipaux, entre lesquels. les droits de pré^
séance étaient minutieusement réglés.
L NobUissimi.
C'étail le premier des titres; ii apprac'hait du trône, et
conférait en quelque sorte la dignité de César. On le don-
nait a«ix membres et aux alliés de la famille impériale.
2u8 COURS
11. Illustres.
Les personnes décorée? de ce titre étaient au nombre de
vingt-sept, savoir :
1°. Le préfet du prétoire d'Orient.
•2°. Le préfet du prétoire d'Illyrie.
3°. Le préfet du prétoire d'Italie.
4°. Le préfet du prétoire des Gaules.
5°. Le préfet de Constanlinople.
6*. Le préfet de Rome.
7°. — 11°. Les cinq maîtres de l'armée en Orient.
ia°. Le maître de la cavalerie en Occident.
i3°. Le maître de l'infanterie en Occident.
i4°« — i5°. Lesdeux grands chambellans, en Orient et
en Occident.
i6°. — 17°. Les deux maîtres des oITices en Orient et en
Occident.
18°. — 19°. Les deux questeurs du palais, en Orient et
en Occident.
30°. — 21°. Les deux comtes des largesses sacrées, en
Orient et en Occident.
22°.— 23°. Les deux comtes du trésor privé, en Orient
et en Occident
24.° — 25°. Les deux comtes de la cavalerie du palais,
en Orient et en Occident.
26°. — 27°. Les deux comtes de l'infanterie du palais, en
Orient et en Occident.
Les Consuls étaient aussi illustres. On ne sait quand fut
introduit ce titre. Auguste choisissait tous les mois, dans le
;<énat, quinze et ensuite vingt sénateurs qui formaient son
UHISTOIHE MOI>ERNE. 229
conseil particulier : leurs décisions passaient comme ay^int
été prises par le sénat en corps : on les nommait patricii,
tandis que les autres sénateurs ne s'appelaient que daris-
simi. Ils dirigeaient les affaires publiques et jugeaient
avec le prince. Constantin en forma le consistorium prln-
cipis ( conseil d'état ) , et les appela comités consistoriani.
Ils furent, avec les consuls, honorés les premiers du
titre d'' illustres, qui s'étendit, probaljlement sous Constan-
tin, aux magistrats ci-dessus dénommés. On appelait les
illustres, vesira ou tua magnificentia, celsitudo, sublimitas,
magnitude, emineniia, txcellentia, etc. Ceux qui y man-
quaient payaient une amende de trois livres d'or.
Les illustres, prévenus d'une accusation, ne pouvaient
être jugés que parle prince ou par ses délégués; ils avaient
le droit de faire lire leurs sentences j">ar des greffiers; il
leur était interdit de faire des gains honteux, ou de se
marier à des femmes d'un rang inférieur; cette dernière
défense fut levée dans la suite : eux ni leurs familles ne
pouvaient être mis à la torture , ni condamnés aux sup-
plices des plébéiens; ils ne se rendaient pas au tribunal
pour témoigner ou être interrogés; etc. , etc.
Ilî. Sj ectabiles.
On en comptait >oixante-deux :
1°. — 2°. Les deux premiers chambellans, en Orient et
en Occident, [^primicerii sacri cabicali).
5°. — 4°- Les deux comtes de l'hôtel, en Orient et en
Occident, (comités castrenses).
5". — G". Les deux principaux secrétaires de l'empereur^
en Orient et en Occident, [prirnicerii notariorum) ,
2'50 COURS
7°. — 15". Les sept chefs «les principaux bureaux du
gouvernement central en Orient et en Occident, (magistri
scriniprum).
i4°' — 16". Les trois proconsuls ou gouverneurs des
diocèses ou provinces d'Asie, d'Achnïe et d'Afrique.
17". Le comte du diocèse d'Orient.
18°. Le préfet d'Egypte , prœfeciiis augasîaUa.
19". — 29°. Onze vicaires ou gouverneurs de diocèses,
cinq dans l'empire d'Orient, six dans l'empire d'Occident.
5o". — Dj". huit Comtes ou généraux d'armées, deux en
Orient, six en Occident.
58°. — 62". Viogt-cinq Ducs on généraux d'armées, treize
en Orient, douze en Occident,
Le titre de spectabites fut encore une distinction éla])lie
entre les sénateurs, probablement aussi sous Constantin.
Elle ne paraît avoir eu d'autre cause que la manie de
classer les rangs. Elle était de plus assez incertaine; on
trouve ce titre donné ù des hommes appelés ailleurs cLariS'
simi, ou perfectissinù ou même egregii; ainsi les duces, les
sUentiarii (huissiers), les notarii (secrétaires) , sont dési-
gnés tantôt par l'un , tantôt par l'autre de ces titres.
IV. Clarissimi.
Ce titre appartenait déjà, sous Tibère, aux sénateurs et
aux membres de familles sénatoriales. Quand un certain
nombre de sénateurs furent devenus illustres , les autres
continuèrent à s'appeler clarissimi, et peu à peu ce titre
s'étendit à presque tous les magistrats supérieurs employés
dons les provinces. Au commencement du V" siècle, on en
comptait, à ce qu'il paraît, cent quinze, savoir :
D HISTOIRE MODERNE. 201
07 Consulaires, gouverneurs ilc provinces; quinze en
Orient el vingt-deux en Occ;idenl.
5 Correcteurs, gouverneurs de provinces; deux en
Orient, trois en Occident.
75 Présidens, gouverneurs de provinces; quaranle-
deux en Orient, trente-»in en Occident.
V. Perfcctissimi,
Ce titre fut inventé par Constantin ; on le trouve em-
ployé, il est vrai , dans une loi de Dioclétien ; mais ce fui
Constantin qui le fit entrer dans sa classification des rangs.
en divisant même les perfcctissimi en trois classes. On le
donnait :
Aux présidens ou gouverneurs de l'Arabie, de l'Isaurie
et de la Dalmalie ;
Aux ratioîiales , percepteurs des revenus du fisc dans les
provinces ;
Aux viagistri scriîiiorum, chefs des bureaux du comte
des largesses sacrées ;
Aux comtes des largesses sacrées, ou receveurs et
payeurs impériaux dans les provinces;
Et à beaucoup d'autre? employés.
VI. Egregii,
Ce dernier litre était devenu fort commun; il apparlenail :
A tous les secrétaires du palais ;
'j32. cours d'histoire moderne,
A tous les employés de l'administralion dans les pro-
vinces ;
Aux prêtres;
Aux avocats du fisc;
Et à une foule d'autres personnes.
III.
RELATION
DE l'ambassade ENVOYÉE, EN 449? ^ ATTILA, PAR
THÉonOSE-LE- JEUNE, EMPEREUR d'oRIENT.
III.
RELATION
DE l'aMBASjADE envoyée, EN 449? ^ ATTILA, PAU
THÉ()D08E-LE-JErNE, EMPEREUR D'oRlE^'T.
Rien ne serait plus curieux à bien connaître
(jue les relations des empereurs romains avec
les Barbares, Germains, Huns, Slaves, etc. ,
qui se pressaient sur leurs frontières. Par là
seulement, nous pourrions nous former une
idée précise et un peu complète de l'état com-
paratif de la civilisation romaine et barbare. Par
malheur , les documeus nous manquent ; nous
n'avons à ce sujet que des phrases, des para-
graphes épars dans les chroniqueurs latins ,
les traditions confuses des peuplades germa-
niques, ou quelques vieux poèmes qui, dans
leur forme actuelle , sont évidemment fort poste-
rieurs aux IV* et V' siècles. La relation de l'am-
bassade envoyée en 449» P^^' Théodose-le-Jeune,
à Attila , alors maître de toute la Germanie et
établi sur les bords du Danube, est sanscontredit
le plus étendu et le plus instructif des raonumens
qui nous restent à cet égard, le seul même qui
nous montre l'intérieur des États et de la vie d'un
236 COURS
chef barbare, et nous fasse assister de près à ses
relations avec les Romains. Rien de plus authen-
tique que ce récit : il faisait partie d'une histoire
de la guerre contre Attila, en sept livres, écrite
par le sophiste Priscus, originaire de Panium en
Thrace , et membre lui-même de l'ambassade ;
il nous a été conservé dans les Excerpta legatio-
imm insérés au tome premier de la collection des
Historiens Byzantins, et qui formaient le cin-
quante-troisième livre d'une grande compilation
historique faite par un certain Théodose, d'après
les ordres de Constantin VI Porphjrogénète
(9ÎI-959). J'en donne ici la traduction tex-
tuelle. Ce tableau se rapporte, il est vrai, à
l'empire d'Orient, non à celui d'Occident, et
à des barbares Huns, non à des barbares Ger-
mains; mais la situation relative des deux empires
et des Barbares était , à cette époque , à peu près
la même; l'élat social et les mœurs des Huns,
malgré la diversité de l'origine et du langage ,
ressemblaient beaucoup, dans les traits généraux
du moins, à ceux des Germains. On peut donc,
faute de documens spéciaux aux Germains et à
l'Occident, regarder celui-ci comme une image
assez fidt'le des relations de l'empire expirant
avec ses conquérans futurs.
d'histoire moderne. 2v3^
Ambassade d'Attila à Théodose. — Embûches dressées
contre la vie d'Attila par Chrysaphe, eunuque, au
moyen d'Edecon et de Vigile. — Ambassade de Théo-
dose à Attila. — Divers récits sur les mœurs des Huns,
leur façon de vivre , etc.
Le Scythe Edecon , qui avait fait de grandes
choses à la guerre, vint de nouveau avec Oreste,
en qualité d'envoyé. Celui-ci, Romain d'origine,
habitait la Pœonie , pays situé près de la Save , et
qui, par suite du traité fait avec Aétius, général
des Romains occidentaux , obéissait au barbare.
Cet Edecon donc , admis dans le palais, remit
à l'empereur des lettres d'Attila , dans lesquelles
il se plaignait qu'on n'eût point rendu les trans-
fuges, et menaçait de reprendre les armes s'ils
ne lui revenaient point , et si les Romains ne
s'abstenaient pas de cultiver la terre que le sort
des combats avait ajoutée à sa domination. Or,
cette terre s'étendait le long de l'isler , depuis ia
Pœonie jus(prà la 1 hrace; la largeur était le che-
min de quinze jours. De plus, on ne devait pas
tenir le marché , comme jadis, sur la rive de lls-
ter, mais à Naïssus, laquelle ville, prise et ruinée
238 couus
par lui, et éloignée de l'Ister de ciuq jours de mar-
che d'un homme agile, faisait, selon lui, la limite
des États des Scythes et des Romains. Enfin il
ordonnait qu'on lui envoyât des ambassadeurs ,
non de naissance et de dignité communes, mais
tels illustres consulaires qu'on voudrait choisir,
disant que, pour les recevoir , il descendrait
à Sardica.
Ces lettres lues , Edecon quitta l'empereur
avec Vigile, qui était venu pour interpréter
les choses qu'Attila mandait à l'empereur par
lettres; et après avoir visité les autres appar-
temens , il se rendit en présence de Chrysaphe,
serviteur de l'empereur, et en grande faveur
et autorité près de lui.
Le barbare avait admiré la magnificence de la
demeure royale. Vigile , venu eu même temps
que lui pour s'entretenir avec Chrysaphe, rap-
porta , en l'interprétant , combien il avait vanté
le palais de l'empereur, et proclamé les Romains
très-heureux, à cause de l'abondance de leurs ri-
chesses. Chrysaphe dit alors à Edecon qu'il au-
rait des demeures semblables, brillantes, et aux
toits dorés, et toutes sortes de biens, s'il vou-
lait abandonner la Scythie pour vivre parmi les
Romains. Mais Edecon dit qu'il n'était pas per-
iuis au serviteur d'un autre mai Ire de commettre
d'histoire moderne. 23g
une telle action sans son consentement. L'eu-
nuque lui demanda s'il avait un accès facile au-
près d'Attila, et de quelle puissance il était revêla
chez les Scythes. Edecon répondit qu'il y avait
une grande familiarité entre lui et Attila, dont
la garde lui était confiée en commun avec plu-
sieurs des principaux Scythes, car chacun d'eux ,
tour à tour, à des jours prescrits, veillait au-
tour de sa demeure. L'eunuque reprit alors
que , si Edecon voulait être homme de parole ,
il lui procurerait les plus grands avantages ;
mais qu'il fallait du loisir pour traiter cette
affaire; qu'il la lui communiquerait si, après le
souper , il voulait revenir sans Oreste et ses com-
pagnons d'ambassade : le barbare le promit, et
se reudit auprès de l'eunuque après avoir pris
de la nourri iure.
Après s'être , au moyen de l'interprète Vigile,
donné la main et juré , l'euuuque de ne dire
que des choses qui fussent non au détriment,
mais à l'utilité et au profit d'Edecon , celui-ci de
ne pas révéler ce qu'on allait lui proposer , même
quand il ne l'exécuterait pas , l'eunuque dit à
Edecon que si , de retour en Scy thie, il ôtaitla vie
à Attila, et revenait chez les Romains, il passerait
tout son temps dans les délices et les richesses.
Edecon consentit à la proposition de l'eunuque,
5i. T. m. HiST. MOD., iSag. 21
24o COURS
et dit qu'il avait besoin d'argent pour cette affaire,
non pas de beaucoup, niais de cinquante livres
d'or, qu'il partagerait entre les soldats qui étaient
sous ses ordres , et lui seraient très-utiles pour la
prompte exécution de la chose. L'eunuque vou-
lait les lui donner snr-le-chanip sans tarder, mais
le barbare dit qu'il fallait d'abord le renvoyer
pour rendre compte de sa mission , et Vigile avec
lui, pour recevoir la réponse d'Attila touchant
les transfuges; qu'ils conviendraient ensemble de
la marche de leur entreprise, et que, le moment
venu. Vigile irait chercher l'or; car certainement
lorsque lui , Edecon , serait de retour, Attila l'in-
terrogerait, ainsi que tous les autres , pour sa-
voir qui leur avait fait des présens ^ et combien
d'argent il avait reçu des Romains , et il ne lui
serait pas possible de le taire , à cause de ses au-
tres compagnons. L'eunuque trouva que le bar-
bare avait raison, et se rangea à son avis.
Après qu'EJecon l'eut quitté, Chrysaphe se
rendit au conseil de l'empereur, qui manda Mar-
tial, maître des offices, et lui apprit la conven-
tion faite avec le barbare, car il était du droit de
sa charge qu'elle lui fût confiée et commise. Le
maître des offices est en effet de tous les conseils
de l'empereur, et a sous ses ordres les courriers,
les interprètes , et les soldats chargés de la garde
d'uistoire moderne. 2.41
du palais. L'empereur donc et Martial s'étant
consultrs sur toute cette affaire , on résolut d'en-
voyer à Attila non-seulement Vigile, mais Maxi-
min, comme ambassadeur Vigile, qui faisait
en appaience les fonctions d'interprète, devait
cxëculei- ce que jugerait h propos Edecon. Quant
à Maximin , qui ne savait pas ce qui s'était traité
dans le conseil de l'empereui', il était chargé de
remettre des lettres à Attila.
L'emjiereur avait écrit par ses envoyés con^-
nieut Vigile était revêtu de la fonction d'inter-
prète, et comment il avait choisi, pour ambassa-
deur, Maximin qui surpassait Vigile en rang, était
de naissance illustî^e, et le servait lui-même en
beaucoup de choses. A cela il ajoutait qu'il ne con-
venait pas qu'Attila, transgressant le traité, en-
vahît les provinces romaines; que, bien qu'il lui
eût déjà rendu beaucoup de transfuges, il lui en
faisait passer encore dix-sept , et qu'il n'en avait
pas davantage chez lui. Ces choses étaient con-
tenues dans les lettres.
Maximin avait reçu l'ordre de dire de bouche
à Attila de ne pas demander des hommes plus
élevés en dignité pour ambassadeurs : que les
prédécesseurs de l'empereur n'avaient pas eu
usage d'envoyer, à ceux qui régnaient autrefois
en Scythie , d'autres personnes que cehii de
2^2 COURS
leurs soldats qui leur tombait sbus la main , ou
quelqu'autre mcs^-ager qiii redît ce dont on l'avait
chargé : que, pour s'accorder sur les autres choses
qui mettaient de la division entre eux , il croyait
bon qu'Attila lui envoyât Onëgèse. Comment se
pourrait -il qu'Attila reçût un consulaire dans
Sardica toute ruinée?
Lorsque Maximin, cédant aux prières de l'em-
pereur, se chargea de l'ambassade qu'on voulait
lui confier, il m'engagea à l'accompagner ; nous
partîmes donc avec les barbares , et nous arri-
vâmes à Sardica, qui est , pour un homme agile,
à treize jours de marche de Constantinople. Après
notre arrivée, nous crûmes devoir inviter Edecon
et les autres barbares à prendre un repas avec
nous : on égorgea les bœufs et les moutons que
nous fournirent les habitans du lieu ; et , tout
étant préparé, nous nous mîmes au banquet.
Pendant le repas , les barbares commencèrent à
vanter et à élever aux nues Attila, et nous l'em-
pereur : Vigile s'avisa de dire qu'il ne convenait
pas de comparer un dieu à un homme , ajoutant
qu'Attila était un homme et ïhéodose un dieu :
les Huns prirent cela fort mal, et s'enflammèrent
par degrés jusqu'à la plus vive colère ; nous nous
efforçâmes de détourner la conversation , et de
les apaiser par des paroles de douceur.
d'histoire moderne. a/|3
Quand uoiis sorlîuies du banquet, Maxumn,
voulant se concilier par des présens Edecon et
Oreste , leur donna des vêtemens de aoie et des
pierres précieuses de l'Inde. Oreste, lorsque Ede-
con se fut éloigné, dit à Maximin que celui-là
était sage et prudent qui prenait soin de ne pas
faire comme tant d'autres , et de ne se rien per-
mettre qui pût offenser les rois ; quelques per-
sonnes en effet, sans faire attention à Oreste,
avaient invité Edecon à souper, et l'avaient com-
blé de présens : pour nous, ignorant tous ces
détails , et ne comprenant pas bien ce que vou-
laient dire les paroles d'Oreste, nous lui deman-
dâmes comment et en quoi il avait été traité
avec mépris ; mais il ne répondit rien et s'éloigna.
Le lendemain , en continuant notre route ,
nous racontâmes à Vigile ce qu'Oreste nous avait
dit ; il nous dit que celui-ci avait tort de se plain-
dre de ce qu'il n'avait pas obtenu les mêmes
honneurs qu'Edecon ; qu'Oreste n'était qu'un ser-
viteur et un secrétaire d'Attila, tandis qu'Edecon,
Hun de naissance et fameux par ses exploits à la
guerre , le surpassait de beaucoup en dignité. En
disant ces mots, il adressa la parole à Edecon dans
la langue de celui-ci, et nous dit ensuite, soit
que ce fut vrai, ou qu'il se permît un mensonge,
qu'il venait de répéter à Edecon ce que nous lui
244 COURS
avions rapporté; celui-ci entra à ce sujet dnns
une telle colère que nous eûmes beaucoup de
peine à le calmer un peu .
Nous arrivâmes à la ville de Naïssus, qui avait
été détruite et rasée par les ennemis; nous n'y
trouvâmes aucun habitant, excepté quelques
malades qui s'étaient réfugiés dans les ruines des
temples : avançant de là dans des plaines dé-
sertes, à quelque distance de la rivière, (car
ses bords étaient couverts des ossemens de ceux
qui avaient été tués pendant la guerre, ) nous
arrivâmes chez Aginthée, chef des soldats de
l'illyrie, qui habitait non loin de Naïssus ; nous
portions des ordres de l'empereur pour qu'il
nous remît cinq transfuges , qui devaient com-
pléter les dix -sept dont il parlait dans sa lettre à
Attila : nous allâmes trouver Aginthée, et nous
lui demandâmes de nous les livrer. Après leur
avoir adressé des paroles de consolation , il les fit
partir avec nous.
La nuit s'était à peine écoulée que nous fîmes
roule des montagnes de Naïssus vers le Danube ;
nous parvînmes , après une foule de tours et de
détours, dans un certain bourg encore sombre;
nous croyions que notre chemin devait se diri-
ger vers l'Occident, mais des qu'il iit jour, le
soleil levant se présenta devant nos yeux; igno-
d'histoire moderne. ^45
rant la position de cet endroit, nous nous ré-
criâmes comme si le soleil, que nous voyions vis-
à-vis de nous, suivait un cours différent de son
cours accoutumé, et indiquait ainsi des boule-
versemens dans l'ordre rci^ulicr des choses ; mais
c'( st à cause des inégalités des lieux que celte
partie de la route est tournée vers l'Orient.
De cet endroit , d'un abord difficile et escarpé ,
nous descendîmes dans des plaines marécageuses ;
là, des bateliers barbares nous recurent dans des
canots d'une seule pièce , qu'ils font de troncs
d'arbres taillés et creusés, et ils 'nous passèrent
au-delà du lîeuve'j ce n'était point pour notre
traversée qu'avaient élé préparés ces canots,
mais pour celle d'une nuiltilude de Barbares
que nous rencontrâmes sur la route , car Attila
semblait marcber à l'invasion des /ionlières de
l'empire , comme à une partie de chasse ; tels
étaient les préparatifs de guerre contre les Pio-
mains , et les transfuges non encore livrés lui
servaient de prétexte pour la commencer.
' Us passèrent le Danube probablement aux environs
de la petite ville d'Jquœ dont les environ?, situés entreune
chaîne de montagnes et le fleuve, doivent être maréca-
geux; peut-être fut-ce à l'embouchure du Margus dans le
Danube.
2 46 COURS
Après avoir passé le Daiuibe, et avoir parconru
avec les barbares un espace d'environ quinze
stades, on nous fît arrêter dans une plaine, pour
y attendre quEdecon fût allé annoncer notre ar-
rivée à Attila'. Ceux des barbares qui devaient
être nos guides, demeurèrent cependant avec
nous. Vers le soir , pendant que nous soupions ,
nous entendîmes un bruit de cbevaux qui s'ap-
procbaient ; aussitôt parurent deux guerriers
scytbes, qui nous ordonnèrent de nous rendre
auprès d'Attila; nous les invitâmes auparavant
à partager notre souper j ils descendirent de che-
val, soupèrent avec nous et le lendemain mar-
chèrent devant nous pour nous montrer la
route. Vers la huitième heure du jour, nous arri-
vâmes près des tentes d'Attila' ; il y en avait aussi
un grand nombre d'autres : comme nous vou-
' Cette plaine doit être dans le Bannat de Temeswar:
les tentes d'Attila se trouvait;nl alors probablement dres-
sées entre le Thèmes et le Danube.
'En supposant une lieue par heure de marche, ces
tentes se trouvaient à environ neuf lieues du Danube : le
grand nombre de bateaux déjà préparés sur le Danube pour
le passage des troupes , et la multitude de barbares qu'a-
vaient rencontrés les ambassadeurs, me portent à croire
qu'on effet elles n'en étaient pas plus éloignées.
d'histoire moderne. 247
lions planter les nôtres sur une certaine coHine,
des barbares accoururent et nous en empêchr-
rent, parce que celles d'Attila étaient placées dans
la vallée d'à-côté. Nous les laissâmes déterminer
à leur gré l'endroit où nos tentes devaient être
dressées.
Là arrivèrent bientôt Edecon , Scotta , Oreste
et quelques-uns des principaux Scythes, qui
nous demandèrent dans quel but nous avions
entrepris cette ambassade ; nous, de nous regar-
der mutuellement, et de nous étonner d'une
demande si ridicule; ils n'en insistèrent pas moins,
et se rassemblèrent en foule et en tumulte pour
nous arracher une réponse. Nous répondîmes
que l'empereur nous avait ordonné d'exposer
notre commission à Attila seul et non à d'autres;
Scotta, offensé de ces paroles, dit que, ce qu'il
faisait, il en avait reçu l'ordre de son chef.
« Grecs, s'écria-t-il, nous connaissons bien votre
» astuce et votre perfidie dans les affaires.» Nous
protestâmes que jamais on n'avait imposé à des
ambassadeurs l'obligation de dévoiler l'objet de
leur mission avant d'avoir été admis en la pré-
sence de ceux à qui ils étaient envoyés; nous
ajoutâmes que les Scythes devaient le savoir
puisqu'ils avaient souvent envoyé des députés à
1 empereur, et que nous devions jouir en toute
^48 COURS
sûreté des luêmes droirs; qne, sans cela, les pri-
vilèges des ambassadeurs seraient violés. Ils s'en
allèrent aussitôt trouver Attila , et , revenus
bientôt après, mais sans Edecon , ils nous dirent
ouvertement tout ce que contenaient nos ordres,
et nous enjoignirent de partir sur-Ie-cbamp , si
nous n'avions rien déplus à traiter avec eux.
Ces paroles nous jetèrent dans une grande
anxiété; nous ne pouvions concevoir comment
avaient été découverts et dévoilés les projets de
l'empereur, que les dieux mêmes ne pourraient
pénétier; aussi jugeâmes -nous à propos de ne
rien montrer de nos ordres, avant qu'on nous
eût permis de voir Atliia. Nous répondîmes :
« Quel que soit le but de notre mission , que nous
w soyons venus pour traiter de ce que vous venez
» de dire, ou de toute autre chose, cela ne regarde
» que votre chef, et nous sommes décidés à ne
)) point nous en entretenir avec d'autres que lui.»
Us nous renouvelèrent alors l'ordre de partir
aussitôt.
Fendant que nous faisions nos préparatifs de
départ , Vigile nous reprocha la réponse que nous
venions de faire aux Scythes : « Il eût beaucoup
» mieux valu mentir, dit-il, que de s'en retourner
» sans avoir rien fait; si je m'étais entretenu avec
» Attila, je l'aurais facilement détourné défaire la
d'histoire moderne. 34g
» guerre aux Romains ; je lui ai rendu autrefois
» plusieurs services , et je lui ai été fort utile, lors
» derambassade d'AiialoIius:Edecon est du même
» avis que moi. » Qu'il dît vrai ou faux, il n'avait
d'autre intention que de profiter de l'ambassade
pour trouver occasion de faire tomber Attila
dans le piège convenu , et pour rapporter l'or
dont Edecon avait dit qu'il avait besoin pour le
partager entre certains guerriers. Mais Vigile
ignorait qu'il était trahi; Edecon, en effet, soit
qu'il craignît qu'Oi'este ne rapportât h Attila ce
qui avait été dit au souper de Sardlca, ou ne
l'accusAt d'avoir eu des entretiens secrets avec
l'empereur et Chrjsaphe, avait révélé à Attila
la conjuration formée contre sa vie , et l'avait
instruit de la quantité d'or qu'on devait fournir
pour ce dessein, ainsi que de tous les objets que
nous devions traiter dans notre ambassade.
Forcés donc de nous mettre en route , malgré
l'approche de la nuit, nous apprêtions nos che-
vaux lorsque des barbares vinrent nous dire
qu'Attila nous ordonnait de rester, à cause de la
nuit qui s'opposait à notre départ. A l'endroit
même d'où nous allions nous éloitrner , arrivèrent
aussitôt des hommes qui nous amenaient un
boeuf, et nous apportaient des poissons du Da-
nube , qu'Attila nous envoyait. Après avoir
200 COUKS
soupe', nous nous endormîmes. Quand le jour
parut, nous espérions qu'Attila se serait radouci,
et nous ferait donner quelque réponse favorable ;
mais les mêmes barbares vinrent nous répéter de
sa part l'ordre de nous en aller , si nous n'avions
à lui parler d'aucune autre affaire que de celles
dont il était déjà instruit. Nous ne répondîmes
rien , et nous disposâmes à nous mettre en route,
quoique Vigile Ht tous ses efforts pour nous
engager à dire que nous avions à entretenir At-
tila de choses qui l'intéressaient beaucoup.
Comme je voyais Maximin désolé, je pris avec
moi Rusticius qui entendait la langue des bar-
bares ; il nous avait accompagnés en Scythie, non
à cause de l'ambassade, mais pour des affaires
particulières qu'il avait auprès de Constance,
Italien d'origine, qu'Aétius, général des Romains
occidentaux, avait envoyé à Attila pour lui ser-
vir de secrétaire. J'allai trouver Scotta ( Onégèse
étant absent), et je lui dis , par l'intermédiaire
' Les carpes du Danube étaient célèbres à cette époque,
cl faisaient partie du luxe de la table des barbares. Cassio-
dore dit : Privât i est habere qaod tocus conttnet ; in principali
coitvivio hoc decet cxquiri qaod visum debcat admirari. Desti-
net carpam Danubius , a Rhcno venlat ancorago. » ( Fari. ,
l. XII, ep.^.)
d'histoire moderne. sSi
de Rusticius , qu'il recevrait de Maximin beau-
coup de riches presens , s'il voulait lui procurer
en toute sûreté une entrevue avec Attila. J'a-
joutai que l'ambassadeur avait à parler de choses
qui devaient être fort avantageuses, non-seule-
ment aux Romains , mais aussi aux Huns 5 que
son ambassade serait très-profitable à Onégèse
lui même , car l'empereur demandait qu'Attila
l'envoyât à sa cour pour y terminer les différens
des deux nations , et qu'il en reviendrait comblé
des dons les plus magnifiques ; je lui fis observer
que, puisqu'Onégèse était absent, il ne devait
pas faire moins que son frère dans une affaire
aussi importante. « Je sais, lui dis-je , qu'Attila
» a aussi en vous une grande confiance, mais on ne
)) peut raisonnablement en croire ce qu'on a en-
» tendu dire , et c'est à vous à nous montrer par
» le fait ce qu'Attila vous accorde de faveur. —
)) Soyez sans inquiétude, me dit aussitôt le bar-
» bare ; qu'il faille ou parier ou agir , j'ai auprès
» d'Attila autant de crédit que mon frère ; « et ,
montant à cheval , il partit pour la tente
d'Attila.
Je revins auprès de Maximin , que je trouvai
avec Yigiie, fort tourmenté et fort incertain sur
le parti qu'il devait prendre ; je lui racontai la
conversation que je venais d'avoir avec Scotta ,
!i5!2 COUBS
et ce qu'il m'avait répondu; je Feugageai donc à
préparer les présens qull aurait à faire à ce Hiin,
et ce cpi'il diraità Alli'a. Us se levèrent aussilôt
( car je les avals trouvés couchés sur Iherbe ),
me remercièrent des soins que je venais de pren-
dre, et rajipelcrent ceux de leurs gens cini sVm aient
déjà presque mis en îoule avec les chevaux : ils
disentèrent ensuite entre eux pour savoir quel
discours Maxiniin devait tenir à Attila, et com-
ment ils lui remettraient les préseus {{Li'U lui ap-
portait de la part de l'empereur.
Pendant que nous nous occupions de toutes
ces choses, Attila nous envoya chercher par
Scotta. Nous nous acliemlnâines donc vers sa
tente, que nous trouvâmes envinjunée d'une
muîlltude de barbares, quiiaisaient la garde tout
autour.
Lorsqu'on nous eut ])crmls d'entrer, et que
nous eûmes été introduits, nous vîmes Attda
assis sur une chaise de bols; nous nous tînmes
à quelque dislance de son trône. Ma>inun s'a-
vança, salua le barbare, et lui remettant la lettre
de l'enq^ereui-, lui dit que les empereurs lui
souhaltaietit , à lui et à tous les siens, santé et
prospérité. « Qu'il arrive aux Romains tout ce
» qu'ils me souhaitent, » répondit le barbare, et se
tournant aussitôt vers Vigile , il l'appela animal
d'histoire AlODEU^E. ^53
impudent , lui demanda comment il osaitse pré-
senter devant lui, quand il devait savoir tout ce
qui avait été convenu pour la paix lorsqu'il avait
accompai^né l'ambassade d'AnatoIius, et ajouta
qu'aucun autre ambassadeur n'aurai t d u l'aborder
avant que tous les transfuges eussent élc rendus.
Vigile essaya de répondre qu'on les avait livrés
tous, et qu'il n'eu existait |)lus un sï:u1 chez les
Romains; mais Attila, s'écbauiTant de plus en
plus , l'accabla de reproches et d'injures , et ,
poussant des cris de fureur, lui dit que, sans
son respect pour le caractère d'ambassadeur
qui rétenait sa colère, il le ferait mettre en
croix , et livrerait son corps aux vautours pour
le punir de son audace et de l'insolence de sou
langage; il ajouta qu'il y avait encore chez les
Romains beaucoup de transfuges , et se faisant
apporter un tableau sur lequel étaient écrits
leurs noms, il ordonna à ses secrétaires de le lire
à haute voix.
Après que cette lecture eut fait coimaître
quels étaient ceux qui manquaient encore, At-
tila exigea que Vigile partît sur-le-champ avec
Esla pour porter aux Romains l'ordre de lui
renvoyer tous les transfuges scythes qui étalent
encore en leur pouvoir, et qui s'étaient retirés
chez eux depuis le temps où Carpilion, fils
•2 54 COURS
d'Aëliiis, général des Romains occidentaux, était
resté en otage à sa cour, c Je ne souffrirai jjoint,
» dit il, que mes esclaves portent les armes contre
«moi; ils ne seront d'ailleurs d'aucun secours à
» ceux qui prétendent leur confier la garde des
» terres que j'ai conquises; quelle est, dans toute
» l'étendue de l'empire romain, la ville ou la for-
» teresse qui pourrait rester entière et debout ,
» quand j'ai décidé qu'elle serait détruite? Qu'après
« avoir exposé ma volonté sur les transfuges , les
» envoyés reviennent sur-le-champ m'annoncersi
» on veut les rendre ou si on préfère la guerre.»
Il avait commencé j)ar ordonner que Maximin
attendît la réponse qu'il voulait faire à la lettre
de l'empereur , mais il demanda tout de suite
les présens. Après les lui avoir remis, nous nous
retirâmes dans notre tente où nous nous entre- -
tînmes, dans notre langue maternelle, de tout
ce qui venait de se dire. Comme Vigile s'éton-
nait des outrages dont l'avait accablé Attila , qui
s'était montré pour lui si bienveillant et si doux
lors de sa première ambassade , je lui dis que je
craignais fort que quelqu'un des barbares, qui
avaient soupe avec nous à Sardica, n'eût irrité
Attila en lui rapportant que Vigile avait appelé
l'empereur un Dieu et Attila un homme ; cela
parut aussi probable à Maximin qui ignorait la
d'histoire MODEKNE. 255
conjuration formée contre le roi des Huns : mais
Vigile était clans une grande anxiété , et ne
pouvait pénétrer la cause des injures et de la co-
lère d'Attila; il lui était impossible de croire,
comme il nous le dit dans la suite, que les pro-
pos du souper de Sardica lui eussent été rap-
portés, ou que la conjuration eût été décou-
verte. La crainte qui avait gagné tous les coeurs
était telle qu'à l'exception d'Édecon , aucun de
ceux qui entouraient Attila n'osait lui adresser
la parole , et Vigile pensait qu'Édecon n'en pren-
drait que plus de soin de tout ensevelir dans un
profond secret, soit à cause du serment qu'il
avait prêté, soit en raison de la gravité de l'af-
faire; il devait craindre en eftet que le tort d'avoir
assisté à des conseils clandestins, dirigés contre
Attila, ne le fît traiter en coupable et punir très-
sévèrement.
Tandis quenous étions en proie à ces inquiétu-
des, Edecon survint; il emmenaàpartViglle(ilfei-
gnait en effet de vouloir exécuter sérieusement
et sincèrement le projet qu'ils avaient formé) ,
lui dit d'apporter l'or qu'il devait distribuer à
ceux dont il se servirait pour faire le coup, et
s'éloigna. La curiosité me fit demander à Vigile
ce que venait de lui dire Edecon; mais, trompe
lui-même , il persista à nous tromper, et, cachant
3i. T. ni. nisT. mod., 1829. 22
256 COURS
le véritable objet de leur entretien , il prétendit
qu'Edecon lui avait rapporté que c'était à cause
des transfuges qu Attila était entré contre lui
dans un si grand courroux : le roi des Huns exi-
geait, ajouta-t-il, ou qu'on les lui livrât tous, ou
qu'on lui envoyât des ambassadeurs choisis parmi
les hommes les plus riches et les plus puissans
de l'empire.
Notre conversation fut interrompue par des
gens qui venaient , de la part d*AltiIa , nous dé-
fendre, à nous et à Vigile, d'acheter aucun captif
romain , aucun esclave barbare , ou quoi que ce
fût , excepté les choses nécessaires à la vie , jusqu'à
ce que les différens des Huns avec les Romains
fussent terminés. Cette défense du rusé Barbare
n'était pas sans intention : il voulait prendre
Vigile sur le fait , en ne lui laissant aucun pré-
texte sur lequel il pût s'excuser d'avoir apporté
une somme d'or considérable. Il nous ordonna
aussi d'attendre Onégèse pour que nous reçus-
sions de lui la réponse à notre ambassade, et
que nous lui remissions nous-mêmes les présens
que lui envoyait l'empereur et que nous vou-
lions laisser. Onégèse avait en effet été envoyé
chez les Acatzires avec l'ahié des fils d'Attila.
Après nous avoir donné cet ordre, il û\ partir
Vigile et Esla pour Constantinople, sous prétexte
d'histoire moderne. 2^7
de redemander les transfuges, mais au fait dans
l'intention que Vigile rapportât l'or promis à
Édecon.
Après le départ de Vigile, nous ne demeu-
râmes plus qu'un jour en cet endroit; nous
partîmes avec Attila pour des lieux plus éloi-
gnés vers le septentrion : à peine avions-nous
fait un peu de chemin avec les Barbares, que
nous changeâmes de direction, d'après l'ordre
des Scythes, guides des étrangers*. Attila ce-
pendant s'arrêta devant un certain village, où
il prit pour femme sa fille Esca, quoiqu'il en
eût déjà plusieurs : les lois des Scythes le per-
mettent ainsi'.
1 Priscus ne dit pas quelle fut leur nouvelle direction :
tout porte à croire que ce l'ut l'ouest, et qu'en général
leur route se dirigea presque constamment vers le nord-
ouest.
2 Ce passage a été le sujet d'une grande discussion ;
voici la phrase de Priscus :Ev *i T-a^nv h-uya.rî^a. Efnàju.iQ'éAiJc.
Le sens qui se présente naturellement est : c où il voulait
» épouser sa fille Escam.» Cependant le sa manque, et il
semble que Priscus aurait dû mettre iavr\î. Quelques sa-
vans en ont inféré que ce n'était point sa fille qu'Attila
avait épousée, que c'était la fille d'Escam, et qu'il fallait
lire evyûlifo. TV Eo-Kct/*; ils ont remarqué avec raison que
i58 COURS
De là nous fîmes route à travers uue grande
plaine , par un chemin uni et facile, et nous ren-
contrâmes plusieurs fleuves navigables ; les plus
grands, après le Danube, s'appellent le Drecon,
le ïigas et le Tiphisas. Nous traversâmes les
plus considérables sur des bateaux d'une seule
pièce, qu'ont pour leur usage particulier ceux
qui habitent sur les bords de la rivière , et les
autres sur des canots que les Barbares ont tou-
jours sous la main , car ils les traînent sur des
les Grecs faisaient presque toujours indéclinables les noms
propres des Barbares qu'ils connaissaient mal; que, si
Attila eût épousé sa propre fille, Prisons n'aurait pas man-
qué d'insister sur la singularité d'un pareil mariage; et le
débir de purger Attila du crime de l'inceste leur a fait re-
garder cette conjecture comme certaine : il est possible
qu'elle soit fondée; cependant on ne saurait contester que
la phrase suivante de Priscus : Les lois des Scythes le per-
mettent ainsi , porte sur ce qu'Attila avait épousé sa
fille, aussi bien que sur la pluralité de ses femmes; et de
plus, les témoignages historiques ne permettent pas de
douter, que chez un grand nombre de peuples barbares, if
ne fût permis d'épouser sa fille; celui de saint Jérôme
estpositif : P^rs^, Mcdi, Indi et Mthiopes, ragna nonmo-
dica^ et romano rcgno paria, cum matribas et rriis , ciim fi-
tiobus et nepotibus copulantur ( lib. 2, adv. J ovinianum ).
Pourquoi les Huns n'en auraient-ils pas fait autant ?
d'histoire moderne. 259
chariots, pour s'en servir sur les étangs et dans
les lieux inondés. On nous apportait des vivres
des villages, du millet au lieu de froment , et du
med au lieu de vin : c'est ainsi que les appellent
les habitans. Ceux qui nous accompagnaient
pour nous servir nous apportaient du millet et
nous donnaiert une boisson tirée de l'orge, que
les Barbares nomment cam.
A l'approche de la nuit, après une route assez
lon«ue, nous dressâmes nos tentes sur le bord
d'un marais, où les habitans des villages voisins
allaient puiser de l'eau, car ses eaux étaient
bonnes à boire ; mais un violent ouragan , mêlé
d'éclairs , de tonnerre et de pluie , s'étant élevé
tout à coup, notre tente fut renversée, et nos
ustensiles jetés dans le marais : effrayés de cette
chute et des tourbillons de l'orage, nous aban-
donnâmes cet endroit ; nous nous dispersâmes ,
et chacun de nous prit, au hasard , au milieu des
ténèbres et de la pluie, le chemin qui lui parut
le meilleur. Arrivant eniin de différens côtés aux
cabanes du village, nous nous y réunhnes , et
nous demandâmes à grands cris ce dont nous
avions besoin : à ce bruit, les Scythes sortirent;
ils allumèrent les roseaux dont ils se servent pour
faire du feu, et s'informèrent de ce que nous
voulions, et de ce qui nous faisait pousser de
36o COURS
tels cris ; les Barbares qui nous accompagnaient
répondirent que nous avions été dispersés et
égarés par la tempête : ils nous accordèrent alors
une généreuse hospitalité, et nous firent du feu
avec des roseaux secs.
La maîtresse du village avait été une des femmes
de Bléda; elle nous envoya des alimens et de
belles femmes , pour que nous nous livrassions
avec elles au plaisir et à l'amour; cela est regardé
cliez les Scythes comme un honneur. Nous re-
merciâmes les femmes des alimens qu'elles nous
rapportaient, et nous nous endormîmes dans
nos huttes, sans faire usai?,e de la dernière offre
de leur reine. Dès qu'il fit jour , nous nous mîmes
à la recherche des petits meubles et des usten-
siles de voyage que nous avions perdus; nous
les retrouvâmes en partie dans l'endroit où nous
nous étions arrêtés la veille, en partie sur les
bords du marais ou dans le marais même : l'orage
avait cessé, le soleil s'était levé brillant, et nous
passâmes tout le jour dans ce village à faire sé-
cher nos effets. Après avoir pris soin de nos
chevaux et des autres bêtes de somme, nous al-
lâmes saluer la reine , et , ne voulant pas le céder
en générosité aux Barbares qui nous avaient si
bien reçus , nous lui donnâmes des coupes d'ar-
gent, des toisons rouges, du poivre de l'Inde,
d'histoire moderne. 261
des (lattes et d'autres fruits secs; après avoir
souhaité aux habitans de ce village toutes sortes
de prospérités en récompense de l'hospitalité
qu'ils nous avaient accordée, nous parthnes.
Après une marche de six jours, les Scythes,
guides des étrangers , nous ordonnèrent de nous
arrêter dans un certain village , pour que nous
continuassions notre route à la suite d'Attila qui
allait passer par là : nous y rencontrâmes les am-
bassadeurs que lui avaient envoyés les Romains
occidentaux ; les principaux étaient Romulus ,
décoré du titre de comte, Primutus, préi'el du
Norique , et Romanus , chef d'un corps de
troupes; avec eux étaient Constance , qu'Aétius
avait envoyé à Attila pour lui servir de secré-
taire, et Tatullus, père de cet Oreste adjoint
à Edecon ; ceux-ci les avaient accompagnés , non
à cause de l'ambassade , mais par amitié , et en
raison de leurs relations particulières. Constance
s'était lié avec eux pendant son séjour en Italie,
et des motifs de parenté avaient déterminé Ta-
tullus ; son fils Oreste avait pris pour femme la
lille de Romulus de Pétovio , cité du Norique.
Ces ambassadeurs venaient tâcher d'adoucir
Attila qui avait demandé qu'on lui livrât Syî-
vanus, préfet de l'argenterie de Rome, parce
qu'il avait reçu des coupes d'or que lui avait re-
202 COURS
mises un certain CoDStauce. Ce Constauce, ori-
ginaire des Gaules occidentales, avait été donné
à Attila et à Blcda , pour leur servir de secré-
taire , de même que le fut dans la suite un autre
Constance; cet homme donc, à l'époque où la
ville de Sirmium en Pannonie était assiégée par
les Scythes, avait reçu de l'évêque de la cité des
vases d'or; l'évêque voulait que, s'il survivait à
la prise de la ville , le prix de ces vases fût em-
ployé à le racheter, et que, s'il y mourait , on se
servît de cet argent pour délivrer les citoyens
emmenés captifs ; mais Constance, après la ruine
de la ville, sans sinquicter des résultats du siège,
se rendit en Italie pour une affaire, remit les
vases à Syivanus, en reçut le prix , et il fut con-
venu entre eux que, si Constance s'acquittait de
cet argent et des intérêts dans un temps fixé, les
vases lui seraient rendus ; que, dans le cas con-
traire, Syivanus les garderait et en userait comme
de son bien. Attila et Bléda , soupçonnant ce
Constance de trahison , le firent mettre en croix;
et Attila , instruit de l'affaire des coupes d'or,
demanda qu'on lui livrât Syivanus, comme ayant
volé des effets qui devaient lui appartenir. Aétius
et l'empereur des Romains occidentaux lui en-
voyèrent des députés, pour lui dire que Syi-
vanus n'avait point volé ces vases, qu'il était Iç
d'histoire moderne. 265
créancier de Constance, qu'il les avait reçus en
gage pour la somme prêtée, et les avait ven-
dus au premier prêtre qui avait voulu les acheter,
attendu qu'il n'était pas permis à des hommes de
se servir pour leur usage des coupes consacrées à
Dieu : ils devaient ajouter, dans le cas où de si
bonnes raisons et le respect dû à la Divinité n'em-
pêcheraient pas Attila de persister à redeman-
der les coupes, que Sylvanus lui en remettrait le
prix ; on ne pouvait en effet livrer un homme
qui n'avait aucun tort.
Tel était l'objet de la mission de ces députés,
qui suivaient le Barbare pour en obtenir une ré-
ponse et s'en retourner ensuite.
Comme nous devions marcher par la même
route qu'Attila , nous attendîmes qu'il eût pris les
devans, et nous le suivîmes peu après avec le
reste des, Barbares. Après avoir traversé quelques
rivières, nous arrivâmes à un grand bourg; là
était la maison d'Attila, beaucoup plus élevée
et plus belle que toutes les autres maisons de
son empire; elle était faite de planches très-
bien polies , et entourée d'une palissade en bois ,
non comme fortification , mais comme orne-
ment.
La maison la plus voisine de celle du roi était
celle d'Onégèse, entourée aussi d'une palissade
:264 COURS
de bois; mais elle n'était ni élevée, ni garnie de
tours , comme celle d'Attila. Assez loin de l'en
ceinte de la maison était situé le bain qu'Onégèse,
le plus riche et le plus puissant des Scythes, après
Attila , avait fait construire avec des pierres ap-
portées de Pannonie ; il n'y a en effet dans cette
partie de la Scythie ni pierres , ni grands arbres ,
et il faut faire venir les matériaux d'ailleurs. L'ar-
chitecte qui avait construit ce bain , fait prison-
nier à Sirmium , avait espéré que la liberté serait
la récompense de son travail ; mais cette douce
espérance avait été bien déçue ; il était tombé au
contraire dans une servitude beaucoup plus dure ;
Onégèse en avait fait son baigneur , et il les ser-
vait , lui et toute sa famille , quand ils allaient au
bain.
Lorsqu' Attila arriva dans ce village, de jeunes
filles vinrent à sa rencontre ; elles marchaient en
file, sous des pièces de toile fine et blanche,
soutenues de chaque côté par les mains de plu-
sieurs rangs de femmes , et si bien tendues que,
sous chaque pièce , marchaient six jeunes filles
ou même davantage : elles chantaient des chan.
sons barbares.
Nous étions déjà assez près de la maison d'Oné-
gèse, par laquelle passait le chemin qui condui-
sait à celle du roi, lorsque sa femme sortit, suivie
d'histoire moderne. 265
d'une multitude de femmes esclaves qui appor-
taient des mets et du vin, ce qui est regardé
chez les Scythes comme le plus grand honneur :
elle salua Attila , et le pria de goûter de ces mets
qu'elle lui présentait avec les plus vives protes-
tations de son dévouement pour lui ; le roi ,
pour donner une marque de sa bienveillance à ,
la femme de son confident, mangea de dessus
son cheval ; les Barbares qui l'escortaient tenaient
élevée jusqu'à lui la table qui était d'argent;
après avoir ensuite trempé ses lèvres dans la
coupe qu'on lui avait offerte, il entra dans son
palais ; c'était une maison beaucoup plus appa-
rente que les autres, et située sur une éminence.
Pour nous , nous restâmes dans la maison
d'Onégèse, selon l'ordre de celui-ci qui était de
retour avec le fils d'Attila ; nous y fûmes reçus
par sa femme et par d'autres chefs illustres de sa
famille , et nous y soupâmes ; Onégèse ne put
rester avec nous et se délasser à table, parce qu'il
était allé rendre compte à Attila de ce qu'il avait
fait dans sa mission, et de l'accident survenu à
son fiis qui s'était démis le poignet droit; c'était,
depuis son retour, la première fois qu'il se pré-
sentait devant le roi des Huns.
Après le souper, nous quittâmes la maison
d'Onégèse , et nous dressâmes nos tentes plus près
206 COURS
du palais d'Altlia, afin que Maxlmin , qui devait
avoir nue entrevue avec ce prince, et s'entrete-
nir avec ceux qui lui servaient de conseillers, eu
fût aussi peu éloigné que cela était possible. Là
BOUS passâmes la nuit.
Dès que le jour eut paru , Maximin m'envoya
à Onégèse pour lui porter, tant les présens qu'il
lui offrait lui-même que ceux que lui envoyait
l'empereur , et lui demander quand et où ils
pourraient avoir une conversation; je me rendis
donc chez Onégèse , avec les esclaves qui por-
taient les présens; les portes étaient fermées et
je fiis forcé d'attendre qu'elles s'ouvrissent, et
qu'il en sortît quelqu'un qui pût l'instruire de
n. on arrivée.
Tandis que je passais le temps à me promener
autour de l'enceinte de la maison d'Onégèse,
s'avança quelqu'un que je pris d'abord pour un
Barbare de l'armée des Scythes, et qui me salua
en Grec en me disant : Xaipe. Je m'étonnai
qu'un Scythe parlât grec; les Barbares, en effet,
renfermés dans leurs habitudes, ne cultivent et ne
parient que des langues barbares, celle des Huns
ou celle des Goths; ceux qui ont de fréquentes
relations de commerce avec les Romains parlent
aussi le latin; aucun d'eux ne parle grec, à l'ex-
ception des captifs réfugiés dans la Tbrace oii
d'histoire moderne. 267
dans rillyrie maritime ; mais quand on rencontre
ces derniers , on les reconnaît aisément à leurs
vêtemens déchirés et à leur pâleur, signe de la
mauvaise fortune où ils sont tombés. Mon homme
au contraire avait l'air d'un Scythe heureux et
riche ; il était vêtu avec élégance et avait la tête
rasée en rond : le saluant à mon tour , je lui de-
mandai qui il était, d'où il était venu dans la
terre des Barbares, et pourquoi il avait adopté les
usages des Scythes. « Vous avez donc bien envie
» de le savoir, me dii-il. — Ma raison pour vous le
M demander, lui répondi.s-je, c'est que vous avez
» parlé grec. » — 11 me dit alors en riant qu'il était
Grec de naissance , qu'il s'était établi pour faire
le commerce à Viminacium, ville de la Moesie
sur le Danube , qu'il y avait demeuré long-temps
et y avait épousé une femme riche ; mais que, lors
de la prise de la ville, tout son bonheur s'était
évanoui, et que, dans la répartition du butin, ses
biens et lui éiaieni échus en partage à Onégèse.
Il est en effet d'usage chez les Scythes que les
principaux chefs, après Attila, mettent de côté les
captifs les plus riches et se les partagent après.
Mon Grec avait ensuite vaillamment combattu
contre les Romains; il avait contribué à sou-
mettre la nation des Acatzires à son maître bar-
bare, et^ d'après les lois scythes, il avait obtenu
268 COURS
en récompense la liberté avec la propriété de
tout ce qu'il avait acquis à la guerre; il avait
épousé une femme barbare de qui il avait eu des
enfans; il était commensal d'Onégcse, et son
nouveau genre de vie lui paraissait très-préférable
à l'ancien. En effet ceux qui demeurent cbez les
Scytbes, après avoir supporté les fa ligues de la
guerre , passent leur vie sans aucun souci ; cha-
cun jouit des biens que lui a accordés le sort, et
personne ne lui suscite la moindre affaire, ou ne
le tourmente jamais en quoi que ce soit
Pendant que nous causions de la sorie , un des
domesiiques d'Onégèse ouvrit les portes de l'en-
ceinie de la maison; je courus vers lui, et je lui
demandai ce que faisait Onégèse; j'ajoutai que j'a-
vais à lui parler de la part de Maximin, ambassa-
deur des Romains; il me répondit que, si j'at-
tendais un peu , je pourrais le voir bientôt, car il
allait sortir : peu de temps après, en effet, je vis
Onégèse s'avancer , et j'allai vers lui en lui disant :
«l'ambassadeur des Romains vous salue, et je
» vous apporte des présens de sa part, ainsi que
» l'or que vous envoie l'empereur. » Comme je
m'efforçais de lui demander où et quand il vou-
lait s'entretenir avec nous, il ordonna aux siens
d'emporter l'or et les présens, et me dit d'aller
d'histoire moderne- 369
annoncer à Maximin qu'il se rendrait bientôt
chez lui.
Je retournai donc dire à Maximin qu'Onégèse
allait venir le trouver ; il arriva aussitôt après
dans notre tente, et adressant la parole à l'am-
bassadeur, il le remercia des dons de l'empereur
et des siens, en lui demandant ce qu'il vou-
lait de lui puisqu'il l'avait fait venir; Maximin
lui répondit que le temps approchait où il pour-
rait acquérir la plus grande gloire en se rendant
auprès de l'empereur, en terminant les démêlés
des Romains et des Huns , et en établissant par
sa sagesse une paix solide entre les deux nations ;
paix qui, non seulement serait très-avantageuse
pour elles, mais qui lui vaudrait tant de biens, à
lui et à tous les siens , que sa famille en ressen-
tirait, pour l'empereur et toute la race impériale,
une éternelle reconnaissance. Onégèse demanda
alors comment il pourrait se rendre agréable à
l'empereur et terminer de tels démêlés ; Maximin
lui répondit qu'il n'avait qu'à prendre part aux
affaires présentes, à aller remercier l'empereur,
à étudier soigneusement les causes de discorde ,
et à interposer son crédit pour arranger les diffé-
rens d'après les conditions des traités, a Mais il
» y a long-temps , reprit Onégèse , que j'ai ins-
» truit l'empereur et ses conseillers de la volonté
ayu COURS
» d'Attila sur toute cette affaire; les Romains pen-
j) sent-ils que leurs supplications m'engageront à
)) trahir mon maître , et à ne tenir aucun compte
)) des avantages que j'ai trouvés cbez les Scythes
») pour mes femmes et mes enfans? Ne vaut-il pas
» mieux servir auprès d'Attila que jouir auprès
1) des Romains d'immenses richesses? Du reste je
» leur serai beaucoup plus utile en restant chez
M moi, en calmant et en adoucissant la colère de
M mon maître, s'il formait dans tout ceci quelque
» projet violent conlrel'empire, qu'en me rendant
» à Constantinople, et en m'exposant à des soup-
w cons si je faisais quelque chose qui parût con-
)) traire aux intérêts d'Attila. » A ces mots , pen-
sant que je serais chargé de m'entreteuir avec
lui sur ce que nous désirions en apprendre , (une
telle entrevue convenait peu, en effet, à la dignité
dont Maximin était revêtu) il s'éloigna.
Le lendemain, je me rendis dans l'enceinte in-
térieure de la maison d'Attila , pour porter des
présens à sa femme, qui s'appelait Gréca; il en
avait trois enfans ; l'aîné régnait déjà surlesAcat-
zires et les autres nations qui habitaient la Scy-
thie duPont-Euxin. Dans celte enceinte étaient
beaucoup d'édifices, construits, en partie, de
planches sculptées et élégammeni assemblées , eu
partie de poutres sans sculptures, bien dressées
D HISTOIRE MODERNE. 27 1
avec la doloire et polies, qui ctaieut entiemêh'es
de pièces de bois travaillées au tour ; les cercles
qui les unissaient , à partir du sol , s'élevaient et
étaient distribués suivant de certaines propor-
tions. Là demeurait la lémnie d'Attila. Les Bar-
bares qui gardaient les portes me laissèrent en-
trer, et je la trouvai coucbée sur une molle
couverture ; le pavé était garni de tapiâ sur les-
quels nous marchions; une multitude d'esclaves
l'entouraient en cercle; et, vis-à-vis d'elle, des
servantes, assises à terre, bigarraient des pièces de
toile de couleur qu'on applique comme orne-
niens sur les habits des barbares.
Après avoir salué Créca, et lui avoir offert les
présens , je sortis ; et , en attendant qu'Onégèse
revînt du palais, où il s'était déjà rendu, je par-
courus les autres édifices de l'enceinte où demeu-
rait Attila. Tandis que j'étais là avec beaucoup
d'autres personnes , (comme j'étais connu des
gardes d'Attila et des Barbares de sa suite , on
me laissait aller partout) je vis s'avancer une foule
nombreuse qui accourait en tumulte et à grand
bruit; Attila sortit d'un air grave; tous les yeux
se dirigeaient vers lui; Onégèse l'accompagnait, et
^1 s'assit devant sa maison. Beaucoup de gens qui
avaient des procès s'approchèrent de lui, et il ren-
dit des jugemens; il rentra ensuite dans son palais
5i. T. ju. HisT., MOD. iSaq 20
272 COURS
OÙ il reçut les députés des nations barbares, qui
étaient venus le trouver.
Pendant que j'attendais Onégèse, Roraulus,
Proniutus et Romanus, députés venus d'Italie
pour l'affaire des vases d'or, Rusticius qui était
delà suite de Constance, et Constantiolus, ori-
ginaire de la Pannonie , soumise alors à Attila ,
m'adressèrent la parole , et me demandèrent si
nous avions reçu notre congé. « C'est pour le
» savoir d'Onégèse , leur dis-je, que j'attends dans
«cette enceinie.» Je leur demandai à mon tour
s'ils avaient obtenu quelque réponse favorable
sur l'objet de leur mission. « Pas du tout, me
» répondirent-ils; il est impossiblede faire changer
» Attila d'avis; il menace de la guerre si on ne lui^
« livre pas les coupables ou Sylvanus. »
Comme nous nous étonnions de l'intraitable
orgueil du Barbare, Romulus, homme d'une
grande expérience et qui avait été chargé de plu-
sieurs missions très-honorables, nous dit : « Cet
» orgueil vient de son heureuse fortune, qui l'a
» placé dans un rang si élevé ; sa fortune lui a valu
»un grand pouvoir, et il en est si enflé que les
» bonnes raisons n'ont aucun accès auprès delui,
» et qu'il ne croit juste que ce qui est une fois entré
» dans sa tête ; aucun de ceux qui ont réi^né, soit
» dans la Scythie , soit ailleurs , n'a fait d'aussi
d'histoire moderne. 2y5
«grandes choses en aussi peu de temps; il s'est
» soumis toute la Scythie , il a étendu sa domina-
)> tion jusqu'aux îles de l'Océan , il a reudu les
«Romains ses tributaires ; non content de cela,
»il médite de plus grandes entreprises; il veut
» reculer encore les frontières de son empire, et
» il se prépare à attaquer les Perses. »
Un de nous demanda quelle route conduisait
de laScyîhie chez les Perses; Romulus répondit
que le pays desMèdes n'était pas situé très-loin
de celui des Scythes , et que les Huns connais-
saient bien ce chemin , puisqu'ils y étaient allés
autrefois. Pendant les ravages que faisait dans
leur pays une famine, et la tranquillité que leur
laissaient lesRomains occupés à une autre guerre,
Basich et Cursich, guerriers de la famille royale
des Scythes, et chefs de troupes nombreuses ,
avaient pénétré dans le pays des Mèdes; ces
chefs, venus dernièrement à Rome pour y traiter
d'une alliance, avaient raconté qu'ils avaient fait
route à travers une contrée déserte , qu'ils avaient
traversé un marais que Romulus croyait être les
Palus-Méotides, et qu'au bout de quinze jours ,
après avoir gravi de certaines montagnes, ils
étaient descendus dans ia Médie ; que là , pendant
qu'ils butinaient et faisaient des excursions dans
les campagnes, était survenue une armée perse
2y4 COURS
qui avait obscurci l'air de ses traits ; qu'à la vue
d'un tel péril , ils s'étalent retirés , avaient repassé
les montagnes, et n'avaient emmené qu'une très-
petite portion de leur butin , car les Mèdes en
avaient repris la plus grande partie; que poiu'
éviter le choc des ennemis , ils avaient pris une
autre route, avaient traversé des lieux semés de
pierres marines qui brûlaient' , et étaient enfin
rentrés dans leur pays, après une route dont
Romulus ne se rappelait pas la durée : il était aisé
de voir par là que la Scythie n'était pas très-
élolgnée du pays des Mèdes.
Romulus ajoutait que si, par conséquent, la
faiitaisie d'attaquer les Mèdes prenait à Attila,
cette invasion ne lui coûterait ni beaucoup de
soins, ni beaucoup de fatigues, et qu'il n'aurait
pas un long chemin à faire pour tomber sur les
Mèdes, les Parthes et les Perses, et les contrain-
dre à lui payer tribut. Il avait un si grand
nombre de troupes qu'aucune nation ne pouvait
lui résister. Nous nous mîmes alors à former
le voeu qu'Attila attaquât les Perses, et détournât
ainsi de nous le poids de la guerre. « 11 est à
» craindre, dit Constantiolus, que, les Perses une
'Ces pierres ne sont autre chose que le bitume qui
sbonde sur les bords de la mer d'Azof et de la mer Noire.
d'histoire moderne. 275
M fois vaincus, *d ne traite les Romains, non plus en
» ami, mais en maître; maintenant nous lui en-
» voyons de l'or à cause de la dignité dont nous
n i'avons nons-niêrnes revêtu; mais, s'il domple
» les Mèdes, les Parthes et les Perses, il n'épar-
» gnera plus les Romains qui font de ce côte
« la borne de son empire; i! les regardera comme
» ses esclaves, et les forcera d'obéir à ses terribles
» et insupportables volontés. »
La digniti^ dont parlait Constantiolus était
celle dégénérai des armi'es Romaines, honneur
qu'Attila avait reçu de l'empereur pour en rece-
voir en même temps le traitement attaché à ce
titre. Constantiolus pensait cpi' Attila violerait
sans peine les devoirs de cette dignité, ou de toute
autre dont il plairait aux Romains de Je déc'orer,
et qu'il les forcerait à lui donner le nom de roi
au lieu de celui de général : déjà, lorsqu'il était
de mauvaise humeur , il disait que les généraux
des armées étaient ses esclaves , et ses généraux
étaient à ses yeux les égaux des empereurs Ro-
mains.
La dc'couverte de l'épée de Mars avait beau-
coup ajouté à sa puissance ; cette épée adorée
autrefois par les rois des Scythes, comme con-
sacrée au Dieu de la guerre, avait disparu pen-
dant plusieurs siècles, et elle venait d'être re-
276 COURS
trouvée à l'occasion de la blessure d'un bœuf.
Pendant que nous causions assez vivement sur
tout ce qui venait de se dire , Onégèse sortit ;
nous l'abordâmes pour l'interroger sur les affaires
dont nous étions chargés ; après s'être entretenu
d'abord avec quelques Barbares , il me dit de
demander à Maximin quel était le consulaire
que les Romains comptaient envoyer pour am-
bassadeur à Attila. Je rentrai dans notre tente,
et je rapportai à Maximin ce que venait de
me dire Onégèse ; nous délibérâmes sur ce que
nous devions répondre aux Barbares. Je retour-
nai ensuite vers Onégèse, pour lui dire que les
Romains désiraient vivement qu'il se rendît à
Constantinople, et qu'il fut chargé d'accommoder
leurs diOercnsavec Attila; mais que, s'ils étaient
déçus dans cette espérance, l'empereur enverrait
tel ambassadeur qu'il lui plairait. Il m'ordonna
aussitôt d'aller chercher Maximin , et dès que
celui-ci fut arrivé, il Je conduisit vers Attila.
Maximin, de retour bientôt après, nous ra-
conta que le Barbare avait déclaré qu'il voulait
absolument que Fempereur lui envoyai pour
ambassadeur Nomius , ou Anatolius, et qu'il
n'en recevrait aucun autre; Maximin lui avait
fait observer qu'il ne convenait pas de ren-
dre suspects à IVinpereur les députés qui lui
D HISTOIRE MODERNE. 277
seraient envoyés , en les désignant ; mais Attila
lui avait répondu que , si les Romains s'y refu-
saient , il terminerait la querelle en prenant les
armes.
A peine étions-nous rentrés dans notre tente,
que le père d'Oreste vint nous dire : « Attila vous
» invite tous les deux au banquet qui doit avoir
î) lieu vers la neuvième heure du jour. » A l'heure
dite, nous nous rendîmes à l'invitation, et , réu-
nis aux ambassadeurs des Romains occidentaux ,
nous nous tînmes devant l'entrée de la salle en
face d'Attila; là, les échansons , selon l'usace de
7 1 ' 1^
ce pays, nous présentèrent une coupe, afin que,
avant de nous asseoir, nous fissions des libations;
après nous en être acquittés et avoir goûté de la
coupe, nous allâmes occuper les sièges sur les-
quels nous devions souper.
Des sièges étaient préparés des deux côtés de
la salie, le long des parois; au milieu élait Attila,
sur un lit, vis à-vis duquel était placé un autre
lit , derrière lequel se trouvaient les marches d'un
escalier qui conduisait à celui où ce prince
couchait. Ce lit était orné de toiles et de tapis de
diverses couleurs , et il ressemblait à ceux que
les Romains et les Grecs arrangent pour les ma-
riés. Il fut réglé alors que le premier rang des
convives s'assiérait à la droite d'Attila, et le se-
2-8 COURS
coDd rang à la gauche ; nous lûmes placés dans le
second rang avec Bérich , guerrier très-considéré
parmi les Scythes ; mais Bérich était au-dessus
de nous. Onégèse occupait le premier siège à la
droite du roi , et vis-à-vis de lui étaient assis deux
des fils d'Attila ; l'aîué était couché sur le même
lit que son père, non à côté , mais fort au-des-
sous , et il tenait toujours les yeux baissés^par
respect pour son père.
Tout le monde s'étant assis , l'échanson d'At-
tila lui présenta une coupe de vin ; en la rece-
vant, Attila salua celui qui occupait la première
place; à cet honneur , celui ci se leva aussitôt :
il ne lui était pas permis de se rasseoir, avant
qu'Attila , goûtant de la coupe ou la buvant tout
entière, l'eût rendue à l'échanson. Attila, au
contraire, restait assis , tandis que les convives,
recevant une coupe chacun à son tour, lui ren-
daient hommage en le saluant et en goûtant le
vin. Chaque convive avait unéchanson, qui en-
trait à son rang après la sortie de celui d'Attila.
Tous les convives ayant été honorés de la même
manière , Attila nous salua à notre tour à la ma-
nière des Thraces. Après ces cérémonies de poli-
tesse .les échansons se retirèrent.
A côté de la table d'Altila, étaient dressées
d'autres tables, faites pour recevoir trois ou
d'htstoire moderne. 279
quatre, ou mcmc un plus grand nombre de con-
vives , chacun desquels pouvait, sans déran-
ger l'ordonnance des sièges , prendre sur les plats
aTcc son couteau ce qui lui plaisait. Au milieu
s'avança d'abord le serviteur d'Attila, portant
un plat plein de viande ; ensuite ceux qui de-
vaient servir les autres convives couvrirent les
tables de pain et de mets. On avait préparé,
pour les Barbares et pour nous , des mets et des
ragoûts de toutes sortes, et on nous les servait
sur des plats d'argent ; mais Attila n'avait qu'un
plat de bois et ne mangeait que de la viande.
11 montrait en tout la même simplicité : les
conviés buvaient dans des coupes d'or et d'ar-
gent; Attila n'avait qu'une coupe de bois; ses
habits étaient fort simples, et ne se distinguaient
de ceux des autres Barbares que parce qu'ils
étaient d'une seule couleur et sans orneniens;
son épée , les cordons de sa chaussure , les rênefi
de son cheval n'étaient point, comme ceux des
autres Scythes, décorés de plaques d'or ou de
pierres précieuses.
Lorsque les mets servis dans les premiers plats
eurent étémaneés, nous nous levâmes, et aucun
de nous ne reprit son siège avant d'avoir bu une
coupe pleine de vin , à la santé et à la prospérité
d'Attila , selon les formes que je viens de décrire.
28o COURS
Après lui avoir rendu cet hommage, nous nous
rassîmes ; on apporta alors sur toutes les tables
de nouveaux plats qui contenaient d'autres mets,
et lorsque chacun en eut mangé à satiété , nous
nous levâmes, nous nous remîoies à boire
comme la première fois , et nous nous rassîmes
encore.
A l'approche du soir , les mets furent enlevés;
deux Scythes s'avancèrent, et récitèrent devant
Attila des vers de leur composition , où ils chan-
taient ses victoires et ses vertus guerrières. Tous
les regards des convives se fixèrent sur eux ; les
uns étaient charmés parles vers; d'autres s'en-
flammaient à cette peinture des batailles; des
larmes coulaient des yeux de ceux dont l'âge
avait éteint les forces , et qui ne pouvaient plus
satisfaire leur soif de guerre et de gloire. Après
ces chants barbares , un fou vint débiter un dé-
luge d'extravagances et de sottises telles qu'il fit
éclater de rire tous lesassistans.
Le maure Zerchon entra le dernier : Edecon
l'avait engagé avenir trouver Attila, et lui avait
promis d'em])îoyer tous ses soins pour lui faire
rendre sa femme ; lî l'avait prise autrefois dans la
Scythie , où il jouissait de la faveur de Bléda , et
il l'y avaitlaissée. Lcrsqu' Attila l'avait envoyée en
don à Aétius , il avait d'abord espéré la ravoir ;
D HISTOIRE MODERNE.
28]
mais cette espérance avait été déçue , parce que
Attila s'était irrité de ce qu'il était retourné dans
son pays ; saisissant l'occasion de la fête , il venait
la redemander , et sa fij^ure , son maintien , sa
prononciation, le mélange bizarre qu'il faisait de
mots huns, latins etgoths, excitèrent une telle
gaieté, de tels transports de joie, que les éclats de
rire étaient inextinguibles'.
Attila .seul conservait toujours le même visage;
il était grave et immobile, il ne disait et ne fai-
sait rien qui annonçât la moindre disposition à
rire ou à s'égayer ; seulement , lorsqu'on lui
amena le plus jeune de ses fils, nommé Irnacb ,
il le regarda avec des yeux d'affection et de plai-
sir, et lui prit la joue pour le caresser. Comme
je m'étonnais qu'Attila fît si peu d'attention à ses
autres enfans, et ne parût occupé que de celui-ci,
un des Barbares, assis près de moi, et qui par-
lait le latin , après m'avoir fait promettre que Je
' N'est-ii pas singulier de trouver déji'i à la cour d'Attila
un arlequin? Telle est en effet leur origine : la couleur
des esclaves noirs, Vétrangeté de leur figure et de leurs ma-
nières les firent rechercher par les Barbares coaime d'es-
cellens bouffons ; et, pour comble de singularité , le maure
Zerchon, qui vient redemander sa femme à Attila, rappelle
Arlequin redemandant Colombine.
2b'-i COURS
ne révélerais pas ce qu'il allait m'apprendre , me
dit que les devins avaient prédit à Attila que
toute sa race périrait, à l'exception de cet en-
fant qui en serait le restaurateur.
Connue le banquet se prolongea fort avant
dans la nuit, nous ne ciûmes pas devoir rester
plusîong-temps à boire, et nous sortîmes.
Le lendemain nous allâmes trouver Onégèse,
pour lui dire que nous demandions à être congé-
diés, et que nous ne voulions pas perdre inuti-
lement plus de temps : il nous répondit que telle
était aussi l'intention d'Attila et qu'il avait résolu
de nous congédier; il tint ensuite un conseil des
principaux chefs, relativement aux résolutions
qu'avait prises Attila, et rédigea la lettre que
nous devions rapporter à l'empereur. Il avait
auprès de lui des secrétaires chargés de sa corres-
pondance, entre autres Rusticius, originaire de
la haute Mœsie , qui avait été lait prisonnier par
les Barbares, et à qui son talent pour la parole
avait valu cet emploi.
Après le conseil, nous suppliâmes Onégèse de
rendre la liberté à la femme et aux enlans de
Sylla, qui avaient été réduits en servitude, lors
de la prise de Ratlarla : il n'était pas éloigné de
nous l'accorder, mais il exigeait une rançon
considérable : nous lui demandâmes avec instance
d'histoire moderne. 283
(le se laisser toucher de pitié par le souvenir de
leur ancienne condition , et la vue de leur misère
actuelle : enfin, en se rendant auprès d'Altila,
Onégèse nous accorda la liberté de la femme
pour cinq cents aureij et fit présent à l'empereur
de celle de ses fils.
Pendant ce temps Reccam, femme d'Attila ,
qui veillait sur ses afiaires domestiques , nous in-
vita à souper'; nous nous rendîmes auprès d'elle
et nous la trouvâmes entourée d'un grand nombre
de chefs scythes ; elle nous combla de politesses,
nous tint les discours les plus aimables, et nous
donna un magnifique banquet. Chacun des con-
vives se leva, nous présenta une coupe pleine de
vin , et nous embrassa en la reprenant, ce qui est
chez les Scythes une marque de bienveiliance :
après le souper, nous nous retirâmes dans notre
tente pour y passer la nuit.
Le lendemain, Attila nous invita de nouveau à
un banquet ; nous y observâmes les mêmes céré-
monies qu'au premier, et nous nous y divertîmes
fort; ce jour-là, ce n'était point le fils aîné d'Attila
qui était assis sur le même lit que ce chef, mais
' Les érudits ont longuement discuté la question de
sa\oir si cette Recca était la même que la femme d'Attila
dont a déjà parlé Priscus, et qu'il a nommée Créca.
284 COURS
son oncle Œbar, qu'Attila regardait comme son
père.
Pendant tout le banquet , Attila nous parla
avec beaucoup de douceur ; il ordonna à Maxi-
min d'engager l'empereur à donner pour femme,
à son secrétaire Constance, celle qu'il lui avait
promise : Constance, en effets était venu à Cons-
tantinople avec les députés d'Attila, et il avait
offert de s'employer à maintenir la paix entre les
Romains et les Huns, pourvu qu'on lui donnât
en mariage une femme ricîie : l'empereur y avait
consenti et lui avait promis de lui faire épouser la
fille de Saturniîius , homme d'une famille noble
et d'une fortune très-considérable ; mais Athé-
naïs ou Eudoxie (on donnait à l'impératrice
ces deux noms , ) fit mourir Saturniîius , et
Zenon, personnage consulaire, empêcha l'em-
pereur d'exécuter sa promesse -, ce Zenon , ac-
compagné d'une nombreuse troupe d'isauriens,
gardait alors la ville de Constantinople, qui était
menacée par la guerre, et commandait les armées
d'Orient; il fit sortir la jeune fille de prison, et
la donna à un certain Rufus, l'un de ses parens.
Constance, frustré ainsi de ce mariage, deman-
dait instamment à Attila de ne pas souffrir l'af-
front qu'il avait reçu, et de faire en sorte qu'on
lui donnât une femme, ou celle qu'on lui avait
d'histoire moderne. 285
ravie, ou une autre qui lui apportât une riche
dot : aussi pendant le souper, le Barbare recom-
manda à Maximin de dire à l'empereur qu'il ne
fallait pas que Constance fïit trompé dans son
espérance, et qu'il était contraire à la dignité
d'un empereur d'être un menteur. Attila don-
nait cet ordre à Maximin, parce que Constance
lui avait promis une forte somme d'argent , s'il
réussissait par sa protection à épouser une jeune
Romaine riche.
A l'approche de la nuit , nous nous retirâmes
du banquet.
Au bout de trois jours enfin, nous fûmes ren-
voyés après avoir reçu des présens: Attila fit
partir avec nous , comme ambassadeur , Bérich ,
l'un des principaux chefs scythes, seigneur de
beaucoup de villages dans la Scythie, et qui au
banquet avait été placé du même côté que nous,
mais à un rang supérieur. Bérich avait déjà
été autrefois reçu comme ambassadeur à Cons-
tantinople.
Pendant notre route, et comme nous arrivions
à un certain village , on prit un Scythe qui était
venu dans le pays des Baibares pour y espionner
en faveur des Romains ; Attila le fit mettre en
croix. Le lendemain, comme nous traversions
d'autres villages , nous vîmes traîner, les mains
286 COURS
liéesderrière le dos, deux prisonniers, esclaves
chez les Scythes , qui avaient tué ceux que le sort
de la guerre avait rendus maîtres de leur vie et
de leur mort; on leur serra la tête entre deux
pièces de bois, et on les mit aussi en croix.
Bérich , tant que nous cheminâmes dans la
Scythie , suivit la même route que nous, et te
montra doux et bienveillant; mais lorsque nous
eûmes passé le Danube , il devint notre ennemi
sur quelques misérables prétextes fournis par
nos domestiques. 11 commença par retirer à
Maximin le cheval qu'il lui avait donné ; Attila
eu effet avait exigé que tous les chefs scythes qui
l'accompagnaient fissent des présens à Maximin,
et ils lai avaient tous à l'envi offert des chevaux,
Bérich comme les autres; mais Maximin, qui vou-
lait se montrer sage et modéré , avait refusé la
plupart de ces chevaux , et n'en avait accepté
que quelques-uns. Bérich donc lui ôta le sien, et
ne voulut plus ni causer avec nous , ni suivre la
même route. Ainsi ce gage d'une hospitalité con-
tractée dans le pays même des Barbares n'alla pas
plus'loin. Nous nous rendîmes à Adrianopolis ,
par Philippopolis ; nous nous arrêlûmes quelque
temps dans cette ville pour nous reposer ; et ,
adressant la parole à Bérich , nous lui deman-
dâmes pourquoi il avait gardé avec iious un si-
d'histoire moderne. 287
lence si obsllnê ; il n'avait aucurx* raison de nous
on vouloir, puisque nous ne l'avions offensé eu
rien ; il s'apaisa, nous l'invitâmes à souper, et
nous partîmes d'Adrianopolis.
Nous rencontrâmes en chemin Vigile qui re-
tournait en Scythie , et après l'avoir instruit de
de la manière dont Attila avait répondu à notre
ambassade, nous continuâmes noire route. Ar-
rivés à Constantinople, nous pensions queBérich
avait oublié sa colère ; mais nos politesses n'a-
vaient pu triompher de son naturel farouche et
vindicatif; il accusa Maximin d'avoir dit que les
généraux Aréobinde et Aspar n'avaient point de
crédit auprès de l'empereur , et que , depuis qu'il
connaissait la légèreté et l'inconstance des Bar-
bares , il savait le cas qu'on devait faire de leurs
exploits.
m. Hisr. MOD., iSaq 24
IV.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES PBINCIPATJX ÉvÉNE5IE>'S
DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE LA GAULE,
DU V« AC X« SItCLB.
IV.
I ABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX ÉvÉNEMBNS
DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE LA GAULE,
DU V AD X* SIKCLE.
A. C.
406—41
411— 4i3
412—419
418—430
45 1
476
48i-5n
7 nov. 5ii
525—554
558— 56i
58:
Invasion générale des Germains dans
l'empire d'Occident, et spécialement dans
la Gaule.
Établissement des Bourguignons dans la
Gaule orientale.
Établissement des Visigolhs dans la Gaule
méridionale.
Établissement des Francs dans la Belgique
et la Gaule septentrionale.
Invasion d'Attila en Gaule. — Sa défaite
dans les plaines de Châlons en Champagne.
Chute définitive de l'empire d'Occident.
Règne de Clovis. — Établissement du
royaume des Francs. — Leurs conquêtes
dans la Gaule orientale, occidentale et mé-
ridionale.
Mort de Clovis. — Partage de ses domaines
et de ses États entre ses quatre fils.
Guerres des Francs contre les Bourgui-
gnons. — Chute du royaume de ces der-
niers.
Clotaire I", quatrième fils de Clovis, seul
roi des Francs.
Traité d'Andelot, entre Contran, roi de
Bourgogne , et Childebert II , roi de Metz
'92
A. C.
6i3— 6a8
628 — -714
656—687
687
715 — 74 1
714—732
Octob. 732
21 oct. 741
747
762
754
754 — 755
750—759
745—768
sept. 768
771
769
Clotaire II, fils de Chilpéric T'et de Fré-
dégonde, seul roi des Francs.
Elévation progressive de la famille des
Pépin parmi les Francs Austrasiens.
Lutte des Francs de Neustrie contre les
Francs d'Austrasie.
Bataille de Tcstry. — Triomphe des Francs
d'Austrasie.
Gouvernement des Francs par Charles-
Martel.
Invasion et progrès des Arabes dans la
Gaule méridionale et occidentale.
Ils sont battus près de Tours par Char-
les-Martel.
Mort de Charles-Martel.— Partage de la
Gaule entre Pépin et Carloman, ses fils.
Carloman se retire dans un monastère.
— Pépin seul chef des Francs.
Déposition de Childéric III, dernier roi
Mérovingien.— Pépin, dit le Bref, est déclaré
roi des Francs, et sacré à Soissons par "Win-
fried (S. Boniface), archevêque de Mayence.
Le pape Etienne II, venu en France ,
sacre de nouveau Pépin et sa famille.
Guerres de Pépin en Italie contre les
Lombards. — Son alliance avec les papes.
Guerres de Pépin dans la Gaule méridio-
nale contre les Sarrasin*. — Il s'empare de
la Septimanie.
Guerres de Pépin dans le Sud-Ouest de
la Gaule, contre les Aquitains. — Il s'empare
de l'Aquitaine.
Mort de Pépin. — Partage de ses Étals
entre ses deux fils. Charles et Carloman.
Mort (le Carloman. — Charlemagne seul
roi des Francs.
Expédition de Charlemagne contre le«
Aquitains.
D HISTOIRE MODERNE.
^9
A. C.
772
774-776
778—780
782—785
794—796
797—798
802
804
773—774
776
787
801
778
796—797
Soi
806—807
809 — 810
'8ia
788—789
79» '
796
8o5
Si'j.
78,
801
14 oct. 800
25 déc. 800
801
806
808—814
aSjanv. 8i4
816
► Expéditions de Charleinagne contre le»
Saxons.
1 Expéditions de Charlemagne contre les
Lombards. — Il chasse les rois lombards et
s'approprie leurs Etats.
) Expéditions de Charlemagne contre les
^Lombards du pays de Bénévcnt.
Expéditions de Charlemagne contre les
* Arabes d'Espagne , d'Italie , de Sardai-
gne, etc.
Expéditions de Charlemagne contre les
Slaves et les Avares, dans l'Europe orien-
tale.
Relations de Charlemagne avec les em-
pereurs d'Orient.
Entrée de Charlemagne à Piome.
Il est proclamé empereur d'Occident.
Ambassade de Haroun-al-Rasehid à Char-
lemagne.
Charlemagne partage ses États entre sc!^
trois fils Charles, Pépin et Louis.
Les Normands commencent à ravager les
côtes de la Gaule-Franque.
Mort de Charlemagne.
Couronnement de Louis-le-Débonnaiie ,
à Rheims, par le pape Etienne IV.
'■[H
A. C.
817
828—855
1 oct. 855
3 nov. 855
835
858
3o mai SSg
20 juin 840
840—843
29 juin 841
843
8O2-877
23 déc. 875
877
b oct. 77
856—877
877-879
10 avril 879
S 79— 882
COURS
Louis s'associe son filsLothaire, et donne
à ses deux plu? jeunes fils , Pépin et Louis,
les ro^^aumes d'Aquitaine et dr Bavière.
Intrigues et révoltes des fils de Louis-le-
Débonnaire contre leur père.
L'assemblée de Compiègne se réunit pour
dégrader Louis.
Péuitence publique et dégradation de
Louis à Soissons.
L'assemblée de Thionville annulle les
actes de celle de Compiègne.
Assemblée de Kiersy-sur-Oise, où Louis
dépouille ses fils aînés, Loîhaire et Louis,
en foveur du cadet , Charles-le- Chauve.
Louis-le-Débonnaire se réconcilie avec
son fils Lothaire. — Nouveau partage de
l'empire entre Lothaire et Charles- le-
Chauve.
Mort de Louis-le-Déhonnaire.
Guerre entre les fils de Louis-le-Débon-
naire.
Bataille de Fonlenay.
Traité de "Verdun. — Partage définilil'de
l'empire.
Charles-le-Chauve réunit successivement
une grande partie des Étatsde Charlemagne.
Il est couronné empereur à Home.
Il reconnaît, dans l'assemblée de Riersy-
sur-Oise, l'hérédité des bénéfices et des of-
fices royaux.
Mort de Charles-le-Chauve.
Invasions continuelles et toujours crois-
santes des Sarrasins, et surtout des Nor-
mands, dans la Gaule-Franque.
Règne de Louis-le-Bègue, fils de Charles-
le-Chauve.
Mort de Louis-le-Bègue.
Règne de Louis III et Carlomau, fils de
Lo'.iis-le-Bèerue.
I) HISTOIRE MODERNK
29D
A. C.
5 août 882
882—884
6dcc. 884
884-888
885—886
12 janv. 888
887—898
28 janv. 893
1 janv. 8g8
^95—929
9»»
922
i5 juin 925
923
925—929
7 0Ct. 929
i5 janv. 956
936-954
Mort de Louis III.
Règne de Cailoman.
IMoit de Carloman.
Règne de Charies-le-Gros.
Les Normands assiègent Paris pendant
une année.
j Mort de Charles-le-Gros.
i Règne d'Eudes, comte de Paris, fils de
JRobert-Ie-Fort, élu roi pendant que Char-
|les-le-Gros vivait encore.
i Formation d'un grand nombre de seigneu-
jries indépendantes.
Couronnement de Charles- le -Simple ,
fils de Louis-le-Bègue.
Mort du roi Eudes.
Règne de Charles-le-Simple.
Il cède , par le traité de Clair-sur-Epte ,
àRollon, chef normand, cette partie de
la Neustrîe qui a pris le nom de Norman-
die.
Robert, duc de France, frère du roi Eu-
des, est élu roi.
Il est tué dans une bataille , contre Char-
les-le-SimpIe , près de Soissons.
Raoul, ou Rodolphe , duc de Bourgogne,
est élu roi de France.
Captivité de Charles-le-Simple entre les
mains d'ïléribert , comte de Vermandois. —
Il est mis un moment en liberlé, et bientôt
renfermé de nouveau.
Mort de Charles-le-Simple.
Mort du roi Raoul.
Règne de Louis IV, dit d'Outremer, fils
de Charles-le-Simple. — Ses relations, tan-
tôt amicales, tantôt hostiles, d'une part avec
l'empereur Olhon I", maître de la France
orientale ; de l'autre avec les seigneurs
indépendans de la France centrale et occi-
dentale.
396
A. C.
10 sept. 954
954—986
2 mars 986
986—987
21 mai 987
3 juillet 987
COURS
Mort de Louis d'Outremer.
Règne de Lothaire, fils de Louis d'Outre-
mer. — Ses guerres avec Othon II.
Mort de Lothaire.
Règne de Louis V, fils de Lothaire.
Mort de Louis V.
Hugues-Capet, comte de Paris, est sacra
roi de France t\ Rheims.
V.
TABLEAU CHROÎNOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX ÉvÉnEMENS
DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA GAULE
BU V* AO X= SItCLE.
V.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX EVENEMENS
DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA GAULE
DU V AB X SlÊCtE.
A. C.
1 1 nov. 400
400 — 407
400 — -.20
418
420
423
428
44,
45o
Mort de saint Martin , archevêque de
Tours.
Écrits de Vigilance , prêtre , contre les
reliques des martyrs et quelques autres pra-
tiques de l'Église — Saint Jérôme les réfute.
Fondation de monastères dans la Gaule
méridionale, entre autres de ceux de saint
Victor, li Marseille, et de Lérins.
Saint Germain, évêque d'Auxerre,
Les Bourguignons embrassent l'aria-
nisme.
Naissance du semi-pélagianisme dans la
Gaule méridionale. — Saint Augustin le
combat.
Saint Loup, évêque de Troyes.
Concile nombreux. — Le lieu est in-
certain. '
Saint Hilaire, évêque d'Arles.
Concile d'Orange.
Contestp.tion enlre les évêques d'Arles
et de Vienne sur l'étendue de leur juridic-
lion niétropolitaine.
^ •'e n indique dans ce tableau que les principaux conciles, et sans
rien dire de leur objet. Le tableau VII est spécialement consacré à
1 Histoire desconciles et de la législation canonique de la Gaule à cette
cpo^ue»
A. C.
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455
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470
472
475
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545
540
554
555
55-
Concile d'Arles.
Concile d'Arles.
Fauste , évêque de Riei. — Sa discus-
sion avec Claudien Mamert, sur la nature de
ITune. — Il est accusé de semi-Pélagianisnie.
• — Il écrit contre les prédeslinatiens.
Institution des Rogations par saint Ma-
mert, évêque de Vienne.
Saint Sidoine-Apollinaire , évêque de
Clermont.
Concile d'Arles.
Saint Avite, évêque de Vienne.
Clovis embrasse le christianisme.
Conférence tenue à Lyon, en présence
de Gondebaud, roi des Bourguignons , entre
les évêques catholiques et les évêques Ariens.
Saint Césaire, évêque d'Arles.
Concile d'Agde.
Sigismond, prince bourguignon, aban-
donne l'arianisme.
Concile d'Orléans.
Concile d'Épaone, dans le diocèse de
Vienne.
Concile d'Orange.
Concile de Vaison.
Concile d'Orléans.
Concile d'Orléans.
Concile d'Orléans.
Introduction de la règle de saint Benoît
en Gaule. Réforme et progrès des monas-
lères. On commence adonner à la vie mo-
nastique le nom de religio.
Concile d'Orléans.
Concile d'Arles.
Saint Germain , évêque de Paris.
Concile de Paris.
Saint Grégoire, évêque de Tours,
Saint Senoch , et plusieurs autres reclus
se rendent célèbres par leurs austérités,
D HISTOIRE MODIiHNE.
3oi
A. C.
576
578
585
390
590 — 600
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628
638
609
640 — 66(»
65o
658
670 — 700
Childebert II, roi d'Austrasie, contiaitil
les Juifs à se laire baptiser.
Concile d'Auxerre.
Concile de Mâcon.
Arrivée de saint Coloraban en Gaule.
Il fonde le monastère de Luxeuil.
Désordres dans les monastères. — Des
imposteurs parcourent la Gaule en se don-
nant pour le Christ.
Incorporation progressive des moines
dans le clergé.
Concile de Paris.
Clotaire II consacre l'élection des évêcf ues
par le clergé et le peuple, en se réservant
la confirmation.
Concile de Rheims.
Saint Amand, évêque-missionoaire , tra-
vaille à la conversion des infidèles en Bel-
gique.
Dagoberl I" force les Juifs ù se faire bap-
tiser. '
Fondation de l'abbaye de Saint-Denis.
Concile de Paris.
Saint Éloi, évêque de Noyon.
Saint Ouen, évêque de Rouen.
Fondation d'un grand nombre de monas-
tères.
Concile de Châlons.
Saint Léger, évêque d'Autun.
Progrès de l'influence temporelle de?
évêques.
Prédication des moines Anglo-Saxons, et
autres, soutenus par les maires du palais
d'Austrasie , chez les peuples d'Outre-Rhin,
tels que les Saxons , les Frisons, les Da-
nois, etc.
Tyrannie des évêques surles monastères.
— Chartes obtenues par les monastères.
— Protection que leur accordent les rois
et les papes.
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715 — 755
720—741
759—752
743
751^ — 800
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761—763
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772
774
780
785
786
790—794
790—799
Prédication et institutions de S. Boniface
en Germanie. — Fondation des évêchés
de Salzbourg, Freysingen, Ratisbonne ,
urtzbourg, Passau, Eichstaedt, etc.
Charles-Martel envahit une partie des
domaines du clergé.
Relations des papes avec Charles-Martel
et Pépin-le-Bref.
Concile de Leptines.
Progrès de la papauté à la faveur de son
alliance avec Pépin et Chaileraagne.
Concile de "NYermerie.
Concile de Verneuil.
Pépin-le-Bref fait donation à l'église de
Rome de domaines pris sur les Lombards.
On recommence à débattre les questions
dogmatiques. — Réforme de l'Eglise par le
pouvoir civil.
Établissement et règle des chanoines, par
Chrodegand, évêque de Metz.
Concile de Gentilly.
Charlemagne interdit l'abus du d roit
d'asile dans les églises.
Le pape Adrien I" donne à Charlemagne
un recueil de canons.
Charlemagne étend la donation de Pépin
à l'église de Rome.
Benoît d'Aniane entreprend la réforme de
la vie monastique.
ïhéodulf, évêque d'Orléans.
Évêques spéciaux, établis dans certains
monastères.
Condamnation du culte des images par
l'église Gallo-Franque. — Livres Carolins,
composés à ce sujet par Alcuin , et envoyés
au pape par ordre de Charlemagne.
Hérésie des Adoptiens. — Réfutée par Al-
cuin, et condamnée par l'église Gallo-
Franque.
D HISTOIRE MODERNE,
5o5
A. C.
798
809
8i5
816
825—824
826
Vers 85o
851—865
855
855
836
840—877
3i. T. III.
Leidrade , archevêque de Lyon.
L'église Gallo-Franque adopte la doctrine
que le Saint-Esprit procède du Père et du
Fils.
Cinq conciles, tenus la même année, tra-
vaillent à la réforme de la discipline ecclé-
siaslicpie.
ilègles des chanoines etdeschanoinesses,
adoptées au concile d'Aix-la-Chapelle,
— Louis-le-Déi)onnaire donne force de
loi au traité des offices ecclésiastiques
d'Amalaire, prêtre de Metz.
Réforme des monastères, ordonnée par
un concile d'abbés et de moines, tenu à
Aix-la-Chapelh;.
Progrès de l'indépendance et du pouvoir
temporel des évêques. — Décadence de la
royauté.
Preuves du droit de l'empereur d'Occi-
dent à intervenir dans l'élection des papes.
Harold et sa femme, princes danois, avec
leur suite , sont baptisés dans le palais de
Louis-le-Débonnaire.
Idées et tentatives d'Agobard, archevêque
de Lyon, à l'exemple de Claude, évêque de
Turin, pour réformer les abus de l'Église,
entre autres le culte des reliques et l'adora-
tion des images.
Controverse sur la transsubstantiation et
l'immaculée concepîion , suscitée par les
écrits de Paschase-Uadbert.
Concile de Compiégne.
Concile de Thionville.
Concile d'Aix-la-Chapelle.
Progrès de la papauté, aux dépens, i" du
pouvoir des souverains temporels ; 2° du
HIST. MOD., 182g. 25
3o4
c.
Vers 843
844
845—882
847—861
849-869
852—875
853
853— 806
856-869
858
862—866
869—878
876
887
909
910
912
926—943
COURS
pouvoir des évêqucs et des églises natio-
nales.— Relations du Pape Nicolas I" avec
les gouvernemens et l'église de la Gaule-
Franque.
/*,pparition des fausses décrétales.
Concile de ïhionville.
liincmar, archevêque de lUieims.
S. Prudence, évêque de Troyes.
Controverse sur la prédeslination et la
grâce. — Lutte de Gotlschalk et d'Hincmar.
S. Uemi, archevêque de Lyon.
Concile de Soissons.
Affaire de WuU'ad et des autres clercs or-
donnés par Ebbon, archevêque de llheims.
Affaire du divorce deLothaire etdeTeut-
berge.
Lettres de conseils et de reproches des
évêqucs de Gaulc ù Louis-le-Germanique.
Affaire de Rothade, évêque de Soissons.
Affaire d'Hincmar, évêque de Laon.
Le pape Jean VIII institue Primat des
Gaules et de Germanie Anségise, arche-
vêque de Sens.
— Concile de Pontion.
Concile de Mayence.
Concile de Trosley.
Fondation de l'abbaye de Cliiny. par
Guillaume-le-Pieux, duc d'Aquitaine.
Rollon et un grand nombre de Normands
embrassent le Christianisme.
S. Odon, abbé de Cluny, réforme son
monastère et plusieurs autres qui, avec l'au-
torisation du pape, se réunissent en une
seule congrégation. — Premier exemple du
gouvernement comuun d'un ordre monas-
tique.
D HISTOIRE MODERNE.
3o5
A. C.
99»
Vers la fin du
siècle.
Lutte entre les Normands chrétiens et les
Normands restés païens.
Gerbert, archeyêque de Rheims, pape
en 999.
Canonisation d'Ulrich, évêque d'Augs-
bourg , par le pape Jean XV. — Premier
exemple de la canonisation papale. — Les
Évêques continuent à déclarer des saints
dans leur diocèse.
— Odilon, abbé de Cluny, institue la fêle
des trépassés.
— Institution de l'office de la Vierge.
— Progrès de la simonie et du désordre
des mœurs dans le clergé, et des supersti-
tions de tous genres dans la population. —
Nombre infini de saints et de reliques. —
Extension des pénitentiels et du rachat des
péchés.
— Les papes se déclarent de plus en plus
les adversaires des désordres dans l'Église,
et entreprennent de les faire cesser.
— De simples particuliers s'élèventcontre
les abus et les superstitions, entre autres
Leutard aux environs de Châlons-sur-
Saône.
— Les monastères Iravaillertt à se sous-
traire à la juridiction des évêques.
VI.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES PAINCIPAVX ÉvÉNEMETtS
DE L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA GAULE,
PO Te AB X« SIÈCLE.
D HISTOIRE MODERNE.
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1. Des Leitres; 2. Quelques écrits
théologiques.
5.
1. Des Traites de Morale; 2. Des
Commentaires sur le Nouveau Testa-
ment; 5. Une grande Grammaire.
6.
I. Le Code des Règles monastiques;
2. La Concorde des Règles ; 5. Des
écrits théologiques,
7-
1 . Des Instructions sur les écoles ; 2.
Des écrits théologiques; 3. Des Poé-
sies.
8.
1. Des Statuts pour l'abbaye de Cor-
H
4.
Archevêque de
Lyon.
5.
Abbé de St.-Mi-
hiel.
6.
Abbé d'Aniane
et d'Inde.
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VII.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES CONCILES,
ET DE LA LÉGISLATION CANONIQUE DE LA GACLE,
DV IV AU X" SIÈCLE.
COURS D HISTOIRE MODERNE.
529
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<
Que chaque prêtre demeure
dans le lieu où il a été ordonné.
Que les fidèles qui deviennent
gouverneurs de province , reçoi-
vent des lettres de communion,
afin que l'évêque du lieu où ils se-
ront puisse les surveiller et les
excommunier s'ils font quelque
chose contre la discipline.
Que les prêtres ou les diacres
qui quittent les lieux qui leur ont
été assignés, soient déposés.
Le concile ordonna de célébrer
s Canons les plus importans.
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Ce concile fut convo-
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prononcer au sujet des
Donatistes et deCécilien,
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2.
Euphrate, évêque de
Cologne, avait nié la di-
vinité de Jésus-Christ ;
les fidèles et le clergé de
Cologne l'avaient dénon-
cé comme hérétique, il
fut condamné et déposé.
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suivant son ordre.
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Que, sans la permission de son
abbé, un moine ne demande pas
de cellule particulière.
Que chaque abbé n'ait qu'un
monastère.
Que, sous peine d'excommuni-
cation, aucun clerc ne se livre à
la divination par les sorts des
saints et la sainte écriture.
Le concile défend aussi aux
clercs de* se trouver à des repas de
noces, aux festins des Juifs ; il or-
donne à ceux qui sont dans les vil-
les d'assister aux matines; il pres-
crit qu'il n'y ait dans toute la pro-
vince, (l'Armorique), qu'un or-
dre de cérémonies et de chant.
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Ce concile fut compo-
sé des évêques qui s'é-
taient rassemblés pour le
sacre de l'évêque de Van-
nes : il s'occupa de dis-
cipline.
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Ce concile fut tenu
contre les Prédestina-
tiens.
12.
Ce concile fut égale-
ment tenu contre les Pré-
deslinatiens : on ignore
ce qui s'y passa.
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1 1.
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damné i\ payer, sur ses propres
biens, le dommage qui en sera ad-
venu à l'Eglise.
Il est défendu aux prêtres, dia-
cres et sous-diacres, d'assister à
des repas de noces.
Qu'un clerc ivre soit, suivant
son ordre, privé de la communion
pendant 5o jours, ou soumis à
une peine corporelle, corporali
supplie io.
Le concile réduit à la commu-
nion laïque le clerc qui vole l'E-
glise; ordonne qu'un clerc plus
jeune ne soit pas préféré à son an- 1
cicn ; si cependant celui-ci ne peut 1
remplir les fonctions de l'arcbi-
diaconat, qu'il en ait le titre, et
OBJET DU CONCILE.
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crivit que le criminel et le serf, ré-
fugiés dans une église, ne fussent
point rendus sans qu'on eût sti-
pulé pour leur sûreté.
Qu'on n'ordonne point de sécu-
lier sans l'ordre du roi ou du juge,
et que les enfans et pelils-enfans
des clercs soient sous la puissance
de l'évêque, au lieu de celle de
leurs parens.
Que nul ne soit excommunié
pour avoir, sans preuves, reven-
diqué quelque chose de l'Iiglise.
Que les abbés soient soumis aux
évêques, les moines aux abbés.
Que personne ne célèbre la Pâ-
que à la campagne.
Que l'évêque, s'il n'est malade,
se trouve le dimanche dans l'église
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le conseil de saint ilemi,
dont on n'y voit pour-
tant pas la signature. Il
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vêques du royaume des
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Le concile déclare nuls les dons
ou legs faits par les prêtres et les
évêques sur les biens des églises;
il défend aux prêtres de desservir,
?ans le consentement de leur évê-
que, une église dans un autre dio-
cèse ; d'assister aux repas des hé-
rétiques; il permet aux laïques
d'accuser des clercs; il défend de
placer les reliques des saints dans
des oratoires de campagne, à moins
qu'il n'y ait dans le voisinage des
prêtres pour les desservir : il dé-
fend auxévêques et clercs de re-
cevoir des femmes , passé l'heure
de vêpres; il enjoint à tous les
évêques provinciaux de se confor-
.nor .'. I'av,1i«. rl'nfï'ipf'* établi narle
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dans les provinces orientales, le
Kyrie Eleison et le Sanctus , Sanc-
tus, soient dits chaque jour à la
messe.
Que le nom du pape soit récité
dans nos églises.
Comme non-seulement au siège
apostolique, uiais dans l'Orient,
l'Afrique, l'Italie, à cause de la
malice des hérétiques qui nient
que le fds de Dieu ait toujours été
avec son père , on a ajouté, après]
Gloriny clc. sicut crat in principio,
nous ordonnons qu'on en fasse
autant dans toutes nos églises.
Le concile permet à tous les prê-
tres de prêcher, non-seidement:
dans les villes, mais dans toutes les|
paroisses, et prescrit que, lorsqu'ils
ne pourront le faire, un diacre lise
les homélies des saints pères.
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raient voulu leur imposer que^ne
chose de contraire à la religion,
ou n'auraient pas tenu les pro-
messes qu'ils avaient faites quand
on les leur avait rendus une pre-
mière fois. Il assigne les clercs (|ui
se plaignent de leurs évêques au
jugem^-nt synodal. Il se plaint
qu'on ait persuadé au peuple que
le dimanche on ne pouvait ni voya-
ger, nilaire la cuisine, ni nettoyer
sa maison et sa personne; il décla-
re ces observances plus judaïques
que chrétiennes, et tient pour per-
mis tout ce qui l'était auparavant ;
il exclut la culture des terres, qui
empêcherait de se rendre à l'é-
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les offices d'un manière convena-
ble.
Le concile ordonne aussi que la
consécration d'un cvêque ail lieu
dans la ville qu'il doit gouverner;
il défend aux possesseurs de cha-
pelles d'y recevoir des clercs
étrangers sans le consentement de
l'évêque du lieu. Il défend aux
héritiers de reprendre ce qui a été
laissé aux églises; il défend aussi
d'épouser une fille contre la vo-
lonté de ses parens. 11 excommu-
nie les possesseurs des chapelles
qui ernpêcheraient les clercs qui
les desservent de s'acquitter de c;;
qu'ils doivent au service divin. Il
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Que nul prêtre ne dépose un
diacre ou un sous-diacre sans le
consentement de son évêque.
Que les clercs ne détériorent
pas les biens dont ils ont reçu la
jouissance de l'cvêquc. Si un jeune
clerc fait cela, qu'il soit corrigé
par la discipline de l'Eglise ; s'il
est vieux, qu'il soit tenu comme
assassin des pauvres.
Le concile fit aussi plusieurs ca-
nons pour tenir sous la puissance
des évêques, au spirituel et au
temporel, les monastères d'hon»-
mes et de femmes. Il défendit aux
abbés de voyager sans la permis-
sion de l'évêque.
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les. Il dé fend aux femmes d'entrer
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27.
Ce concile s'assembla
pour décider sur l'affaire
de Promotus sacré évê-
que de Châtcandun ,
contre toute règle cano-
nique. Le concile le dé-
clara déchu d'après la
demande que lui en fai-
sait Pappolus évêque de
Chartres, administra-
teur de l'église de Gha-
teaudun pendant la va-
canne.
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35.
Qu'aucun clerc ne porte de la soie
ou d'autres vêlemens séculiers qui
ne conviennent pasà sa profession.
Qu'un juge qui sans cause cri-
minelle, c'est-à-dire, d'homicide,
vol ou maléfice, aurait fait arrêter
un clerc, soit excommunié.
Qu'aucun Juif ne soit donné
pour juge à des chrétiens, et qu'on
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35.
Ce concile jugea l'af-
faire de Grégoire de
Tours, accusé par un cer-
tain Leudasle; il donna
gain de cause à Leudaste.
34.
Ce concile reprit de
négligence beaucoup d'é-
vêques.
35.
Ce concile fut convo-
qué par Contran.
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Celui qui permet à sa femme de
prendre le voile ne peut pas se
remarier.
8.
Que le comte force les prêtres
ii se rendre au synode.
Qu'on n'arrête, sous prétexte
d'aucun droit, les pèlerins qui se
rendent à Rome.
Que la livre ne contienne pas
plus de 22 sous, et qu'il y en ait
un pour le monnoyeur.
Que les franchises soient con-
servées.
Ce concile confisque les biens
de ceux qui font des mariages dé-
fendus, et condamne à des peines
pécuniaires ou corporelles, ceux
qui leur prêteraient secours ou to-
lérance.
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8.
Ce concile fut tenu
sous le roi Pépin ; toutes
ses dispositions portent
l'empreinte de l'autorité
civile.
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Tous les canons de ce concile
ont rapport aux mariages; on y
permet à la femme d'un lépreux '
de se marier à un autre si elle a
le consentement de son mari ; et
à l'homme qui se serait inarié dans
un fief où il aurait suivi son sei- \
gneur, après la mort de celui-ci , j
s'il est dépouillé du fief qu'il a re-
çu et qu'il ait laissé la femme qu'il
avait reçue en mêmii temps et
soit revenu se marier dans son
pays, de garder comme légitime!
cette seconde femme.
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Ce concile fut tenu
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Quelques-uns pensent qu'on
doit confesser ù Dieu seul ses pé-
chés ; d'autres , qu'on doit les con-
fesser aux prêtres; l'un et l'autre
sont très - utiles dans l'église de
Dieu La confession, qui ?e
fait ù Dieu, purge des péchés;
celle qui se fait aux prêtres ap-
prend comment on s'en purge :
car Dieu est l'auteur et le distribu-
teur du salut et de la santé, et il
accorde beaucoup par l'effet invi-
sible de sa puissance, beaucoup
par l'action des médecins.
Le concile avertit que la con-
fession doit être entière.
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tion des péchés était fort
inégale. Le concile comp-
te huit péchés sans les-
quels on vit difficilement,
ce sont les péchés capi-
taux ; la haine y est com-
prise. C'est sans doute ce
qui fait le nombre de
huit.
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Ce concile nomma
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a résidence exacte aux évêques et
aux prêtres. Il défend aux évêques
qui n'en ont pas besoin de prendre
la quatrième part des offrandes;
il se plaint de ce que des prflres ne
punissent pas assez sévèrement de
grands désordres; il défend aux prê-
tres de donner le voile , aux fem-
mes de le prendre elles-mêmes ; il
se plaint amèrement que des fem-
mes servent à l'autel, et même
donnentau peuple le corps et le sang
de Jésus-Christ. Il défend, hors le
cas de nécessité absolue, de dire
la messe dans des maisons et des
jardins. Il défend aussi qu'on y
force les prêtres; dans tous les
cas, cela ne peut se faire sans autel
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Qu'on n'adopte aucune nou-
veauté dans l'explication des écri-
tures.
Que lesévêques aientquelqu'un
pour instruire les prêtres des cam-
pagnes.
Que les laïques n'emploient pas
au soin de leurs fermes les prêtres ,
de leur église.
Que le roi ne prenne point de
chanoines ;\ son service sans le
consentement de l'évêque.
Qu'on n'exige pas des prêtres
de tributs illicites sur les dixmes
et les biens de l'église.
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sieurs dispositions pour
rétablir l'ordre dans l'état
et l'église.
82.
Ce concile s'occupa de
l'affaire de Judith.
85.
Ce concile s'occupa de
l'affaire de Rothade, qui
dans le concile de Pitres
avait appelé au pape ; il
fut déposé.
84. ■
Selon Pagi, ce concile
est le même que le pré-
cédent.
85.
Ce concile, composé
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siastiques.
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ce qu'il désirait.
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Hincmar fut attaqué
dans ce concile par des
évêques qui voulaient
plaire au roi; cependant
il finit par l'emporter et
fit rendre compte au pape
de tout ce qui s'était
passé, ainsi qu'il l'avait
ordonné.
Le pape Adrien écrivit
à ce concile pour recom-
mander qu'on ne consa-
crât évêques que ceux
qu'aurait nommés l'em-
pereur; les évêques s'y
refusèrent.
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privilèges, et fit quelques
canons. On y excommu-
nia aussi ceux qui enva-
hissaient les biens des
églises.
Le pape y couronna
Louis-le-Bèguc.
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Ce concile , composé
des évêques et des grands
du royaume d'Arles, don-
na à Boson le titre de
roi.
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Ce concile fut tenu
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maltraitaient l'un d'eux.
La chose fut renvoyée à
un concile des évêques
de Septimanie et d'Aqui-
taine. La discussion s'y
ouvrit en effet; les juifs
accusant d'injustice le
traitement qu'ils souf-
fraient, les chrétiens le
traitant de juste châti-
ment. Alors Théodard,
fort jeune encore, avec
la permission de l'évêqne
de Toulouse , prit la pa-
role, et produisit deux
actes, l'un de Charlema-
gne, l'autre de Louis-le-
Débonnaire, qui établis-
saient que les juifs de
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alors ils se réfugièrent
aux genoux de l'évêque,
le suppliant d'obtenir du
duc leur pardon, de telle
sorte que restant assujet-
tis au supplice que l'em-
pereur leur avait imposé,
ils pussent vivreenpaixet
sûreté ; le duc y consentit
après quelque résistance,
mais en ajouiant la condi-
tion suivante, suggérée
par Théodard : Que le juif
qui devait être soulïleté ,
avant d'être frappé, dise
à haute voix devant
tout le monde : « Il est
bien juste que les têtes
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un clerc, fassent pénitence et pen-
sent à s'amender.
Que personne ne s'empare frau-
duleusement de l'aumône d'un évê-
que ou d'un prêtre mourant ou !
malade. |
Que les séculiers ne donnent ni
ne proposent des églises sans le
consentement des évêques dont
ellesdépendent, etqu'ils n'exigent
aucun tribut, sous forme de don,
des prêtres à leur entrée dans les
églises ; qu'ils n'en extorquent
par aucune violence.
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Foulques, archevêque
de Rheims , couronna ,
dans ce concile, Charles-
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qu'entre les clercs, que l'évêque
prenne les reliques de cette église;
qu'il en ferme les portes et les
scelle de son sceau, afin qu'on n'y
célèbre aucun office, jusqu'au mo-
ment où elle aura été pourvue d'un
prêtre digne de soignerle lieu très-
saint, et de procurer le salut du
peuple de Dieu.
Que le comte ne force pa» un
pénitent à venir au plaid.
Que celui qui aura commis adul- |
tère avec une femme ne puisse 1
jamais l'épouser.
Si un mari,outragé par sa femme,
veut la tuer, et qu'elle s'enfuie
près de l'évêque , celui-ci doit
s'efforcer de dissuader le mari de
son projet; et s'il n'y réussit pas,
il ne doit pas la lui livrer pour qu'il
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rendre à l'église de Saint-
Jean-Bapliste des domai-
nes qu'il avait adjugés à
l'église de Saint-André.
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Ce concile excommu-
nia les meurtriers de l'ar-
chevêque Foulques.
2.
( Quoique ce concile
ait eu lieu en Espagne,
nous le donnons ici, par-
ce qu'il était composé des
suffragans de Narbonne ,
qu'il s'agissait d'un drdit
de cette métropole, que
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1.
12 évêques.
2.
8 évêques.
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dont l'excommunication
fut différée à la demande
du roi.
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Ce concile excommu-
nia le comte Isoard, qui
retenait des domaines de
1 église de Saint -Sym-
phorien.
32.
Ce concile fut convo-
qué à l'occasion de la
mort d'Artaud. Plusieurs
évoques voulaient qu'on
donnTit le siège delUieims
à Hugues, d'autres s'y
refusaient ; le concile fit
consulterle pape, et, sur
son avis, élut et consacra
Odalric.
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Sur la Mar-
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Sevin, archevêque de
Sens, rendit dans ce con-
cile plusieurs propriétés
au monastère de Suint-
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